3 juillet 2025
Lorsqu'il est revenu des Indes, son pays avait tellement changé qu'il eut du mal à le reconnaître. Il se sentit désemparé et finit par verser dans la mélancolie. Pas tout de suite cependant. Dans les premiers temps de son retour il raconta beaucoup, le récit de ses expériences et le pays, ses paysages et ses mœurs. Il écrivit même quelques articles sur commande. Avec le temps cependant il sentit que l'intérêt pour ce qu'il avait à dire et à raconter s'émoussait, s'évanouissait peu à peu, faded away. Et puis, des mois s'étaient passés, un ou deux ans même, il lui arriva de rencontrer des gens qui revenaient à leur tour de là-bas
Sa mémoire était un trésor dont les souvenirs étaient les joyaux ou plutôt un filon qui n'avait été qu'à peine entamé et il décida de le faire, de rédiger le récit de ses années indiennes. Il eut l'imprudence cependant de ne pas l'écrire chronologiquement. Il avait bien commencé ainsi mais il lui arriva, tandis qu'il n'avait écrit qu'une trentaine de pages, un souvenir, très précis et très frais, qui aurait dû être placé au milieu des pages qu'il avait déjà écrite. Alors il décida d'abandonner l'ordre chronologique et de déposer les souvenirs comme ils lui venaient, comme autant de petites entités autonomes qui s'organisaient souterrainement en réseau de leur propre chef. Ce qui fait que, ayant abandonné le fil suivi de sa narration, il perdit l'outil qui lui aurait permis de mesurer l'avancée de son projet. Le plus sage aurait été, on le pense bien, de noter à part les souvenirs qui lui revenaient d'une période dont il aurait déjà fait le récit et de les tenir à part pour les réintégrer lorsqu'il serait arrivé au bout. Il y pensa peut-être mais rapidement il éprouva un tel ennui à s'astreindre au fil suivi de sa narration et il fut si peu satisfait des pages qu'il en produisait, en regard du plaisir qu'il éprouvait à noter ses souvenirs comme et lorsqu'ils lui venaient, presque dégoûté du résultat de ses efforts, qu'il abandonna l'écriture d'une narration un peu continuée sauf par fragments lorsqu'elle s'accrochait à tel ou tel souvenir particulier. Et c'est ainsi qu'il passa ses dernières années à refaire par la plume son voyage, ou, la mémoire étant ce qu'elle est, à voyager à nouveau, explorer une Inde qui n'existait plus, si tant est qu'elle eût jamais existé.
11 juillet
Lorsqu'il revint des Indes, il trouva, cette fois-ci, son pays tellement changé qu'il ne le reconnut plus. C'est ainsi du moins qu'il l'éprouva, qu'il aurait pu le dire, qu'il se le dit. Il le reconnut, bien sûr, mais en même temps ce n'était pas, s'il avait dû l'exprimer, une véritable reconnaissance, un fausse reconnaissance, une reconnaissance extérieure, voyez-vous, objective. Pas comme lorsqu'on arrive dans un pays nouveau et inconnu, mais quelque chose de pire, comme, se dit-il, ce qui t'arrive dans un pays étranger mais pas tout de suite, qui te tombe dessus, une sorte de vertige plat, il reconnaissait les choses mais les choses ne le reconnaissaient pas.
13 juillet
Lorsqu'il est revenu des Indes, il a trouvé la ville très changée
La ville avait beaucoup changé et il ne s'y reconnaissait plus.
Il a beaucoup raconté.
D'abord
il a beaucoup raconté. Il a fait le récit de ses voyages, de ses
rencontres, de ses mésaventures aussi, et des événements auxquels il a
assisté, décrit les paysages, les déserts, les montagnes et les forêts
tropicales.
Quand on l'invitait, on lui disait: tu nous
raconteras. Il a même donné quelques articles. Et puis petit à petit
l'intérêt pour ses récits a faibli, peu à peu s'est fatigué. D'autres
sont revenus des Indes, avec des histoires plus fraîches, des événements
nouveaux et il cessa de raconter ses voyages.
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Il arrêta ainsi de raconter ses voyages. Pendant un temps, sollicité par de vieux amis qu'il avait gardés, il s'occupa de politique. Il fut même élu pour un court mandat. Cela ne fit que renforcer l'impression qu'il avait eu à son retour, qu'il était devenu étranger à ce pays, à ce monde où il était revenu. Son action fut très prudente et, disons-le, découragée, fondée sur ce qui s'imposait à lui comme le bon sens, lorsque ça s'imposait, ce qui n'était pas souvent, et sur l'imitation des ses camarades. Et il ne se représenta pour un second mandat qu'il aurait probablement gagné.
14 juillet
Lorsque les revenus de leurs rentes ont diminué sa sœur et lui ont vendu l'appartement qu'ils possédaient dans le centre, l'appartement de leurs parents qu'il habitait seul depuis son retour des Indes. Il avait laissé sa sœur gérer l'héritage de leurs parents lorsqu'il était parti et avait continué de lui laisser cette charge lorsqu'il fut revenu. Elle se débrouillait bien, avec l'aide de son mari sans doute. Elle lui versait une sorte de pension qui lui semblait très confortable, du moins cela fut ainsi jusqu'à la mort de son beau-frère. Celui-ci laissa une situation financière moins florissante qu'il avait d'abord paru. Elle restait seule avec deux enfants, une fille et un garçon, celle-ci étudiante et le cadet encore collégien. Ils vendirent l'appartement qui leur rapporta un joli capital. Lui n'avait jamais été marié et n'avait pas de descendant aussi son souci était autant pour sa famille, à savoir la famille de sa sœur, que pour lui-même, il lui suffisait de se savoir à l'abri du besoin, ce qui, apparemment du moins, n'était pas hors d'atteinte loin de là. Néanmoins il ne voulut pas prendre plus que nécessaire dans les produits d'un capital qui, bien que formellement divisé entre sa sœur et lui, plus deux portions modestes qui avaient été attribuées par l'héritage de leurs parents à sa nièce et à son neveu, était toujours géré comme un capital commun par sa sœur. Il trouva dans une banlieue calme une petite maison de meulières, à un étage plus des combles aménagées, pourvu d'un petit jardin.
15 juillet
Il y avait un garage au fond du jardin auquel menait, depuis le porche donnant sur la rue, une allée caillouteuse. Il fit de ce garage ce qu'il avait peut-être été à l'origine, une sorte d'abri de jardin et de remise à outil. La Bentley familiale, antique mais scrupuleusement entretenue, dont il s'était servi, assez peu en vérité, à son retour, avait été vendue avec l'appartement. Il décida qu'il n'avait pas besoin d'une automobile: il y avait une station d'autobus à cinq minutes et puis il avait sa bicyclette.
Sa bicyclette. Il s'en servait pour de longues promenades le long du fleuve et des parcs. Il regardait la ville depuis l'autre rive du fleuve et il lui semblait alors la reconnaître, retrouver cette vieille et affectueuse familiarité qui lui mouillait les yeux.
17 juillet
Une maison jumelle? ou jumelée? Une maison double? Je ne sais pas comment on appelle ça. J'ai rencontré le mot mais je l'ai oublié. Je pourrais le retrouver. C'est-à-dire que la maison qu'il avait achetée était adossée à une autre qui lui était semblable mais symétrique ce qui la rendait, la moitié de la construction qui était la sienne, plus étroite, en profondeur, que large.
Que l'allée qui conduisait du portal au garage fût étroite, du minimum de largeur pour permettre à une berline de l'emprunter et que le jardin qui le prolongeait, où donnait la double porte-fenêtre de la longue pièce qui faisait office de salon et de salle à manger (bien qu'on y mangeât rarement: on lui préférait au quotidien la cuisine ou lorsque le temps le permettait le jardin) et plus étroite celle de la cuisine, rendait le terrain un rectangle plus étroit et profond encore que l'implantation de la maison.
La cave, ou demi-cave, était éclairée par une cour anglaise qui courait tout autour de la maison. Si l'on pouvait y accéder par l'escalier principal, celui qui montait le long du mur nord, celui donnant vers la rue, elle disposait d'un accès indépendant, quelques marches qui descendaient de l'allée cailloutée. Il y avait là, dans la cave, une buanderie, un cabinet de toilette, une vaste zone sans destination précise, avec le long d'un mur des étagères de type industriel et une chambre, la chambre de sa servante. Lui l'appelait sa gouvernante mais à vrai dire elle ne gouvernait pas grand chose, ce que lui reprochait assez la sœur de notre héros.
19 juillet
Sa sœur s'inquiète pour lui.
Ils sont assis dans le jardin, sous le tilleul. C'est un très grand arbre qui fait comme un toit au jardin, un très grand tilleul qui domine toute cette partie du quartier. Il craint qu'un jour on le lui fasse couper.
Ils sont assis au fond du jardin sous le tilleul, autour de la table ronde en métal, peinte d'un beau bleu profond, sa sœur est là.
Ils se sont assis autour de la table de métal ronde, une table de jardin pliable, que l'hiver on plie pour la reléguer dans ce qui fut le garage, peinte d'un beau bleu profond, comme une nuit où il y aurait des paillettes d'or, trouée par un motif de croix et de trous circulaires, des o minuscules et des plus ou des x, plutôt des x, une peinture d'un beau bleu profond, épaisse et brillante, comme un émail de potier.
Elle s'est levée pour aider la servante.
Ils se sont assis dans l'ombre du tilleul, c'est encore l'été, il fait bon. Une plage de lumière sépare encore l'ombre du tilleul de la façade de la maison, la façade de ce côté-ci, une plage de lumière que traverse la servante, suivie par la nièce qui tient un grand plateau rectangulaire par les deux petites anses de laiton. Elles posent tout sur la table couverte d'une nappe à présent, la théière, les gâteaux, les tasses, etc. et la nièce revient s'asseoir à sa place, entre sa mère et son oncle, dans l'ombre du tilleul.
20 juillet
Sa sœur s'inquiète pour lui, il garde toujours les mêmes vêtements, c'est l'impression qu'il donne. Parfois il sent mauvais, elle lui demande depuis quand il n'a pas mis des vêtements propres. Il dit juste: "Oui, il faut que je je prenne un bain." Pas plus affecté que ça par la remarque. Elle est inquiète: il se laisse aller. Elle le dit à la servante, qu'elle devrait le rappeler à l'ordre, enfin non pas la rappeler à l'ordre mais lui rappeler de prendre un bain, de se changer, etc. mais la servante ne réponds rien, elle hoche juste un peu la tête ce qui peut donner à penser qu'elle acquiesce mais elle ne dira rien à son maître, ce n'est pas son travail. Elle fait à manger, elle nettoie la maison. Elle ne fait pas la leçon à son maître, il fait comme il veut. Elle ne se gêne pas cependant de lui dire qu'il sent mauvais quand il sent mauvais et qu'il passe près d'elle, et ça devrait suffire, non? C'est ce qu'elle pense mais elle n'en dit rien.
Elle est entrée toute jeunette au service de la famille, du temps des parents. Elle les a vus grandir, le frère et la sœur, il y avait alors une nurse. Elle, elle ne s'est jamais occupée de leur éducation, de leur dire comment faire, comment se comporter. Ils étaient ses jeunes maîtres, elle les aimait et eux la respectaient, même lorsqu'ils étaient tout petits, à l'âge des caprices. Il dut bien y avoir eu deux, trois incidents qui avaient fixé les rôles mais nous n'en savons rien. Maintenant elle est vieille, elle a eu des amoureux mais elle ne s'est jamais mariée, n'a pas eu d'enfant et maintenant elle est vieille et elle ne regrette rien, c'était loin tout ça, lorsque ses maîtres lui avaient une fois demandé si elle "voyait" quelqu'un, si elle songeait à quitter leur service, elle avait rougi, elle avait été mécontente et un peu énervée. Mais tout cela est loin. Elle ne regrette rien.
21-22 juillet
Il avait voulu lui montrer. "Qu'est-ce que tu fais toute la journée?" C'était a l'époque où suite à son accident il avait cessé pour un temps de faire du vélo. Elle s'inquiétait, on l'a compris, alors ils sont montés dans sa chambre, par l'escalier, l'escalier qui s'appuie à la façade sur la rue, éclairé par deux fenêtres en quinconces, hautes et étroites, rectangulaires, fermées de vitraux colorés. Elle s'est assis dans le fauteuil près de la table qu'il a installée devant la fenêtre, laquelle donne sur le jardin, essentiellement sur le feuillage du tilleul en cet été. Et il lui donne à lire des dernières notes qu'il a écrites. Toutes ne se valent pas, à ses yeux, alors il choisit.
Il a fait asseoir sa sœur dans le petit fauteuil où s'assoit sa nièce lorsqu'il lui donne à lire, près de la table où il écrit, sous la fenêtre au-dessus du jardin. Je dis: la table où il écrit bien qu'en réalité il écrive plus souvent à un petit écritoire, un pupitre muni d'étagères, placé contre le mur perpendiculaire à droite, entre l'étagère à encyclopédie et dictionnaires et la porte qui mène au "réduit", une petite pièce carrée dont la fenêtre donne non pas sur le jardin mais sur l'allée cailloutée. Il écrit plutôt debout, sur l'écritoire, qu'assis à sa table de travail, ainsi il attrape plus facilement ses "papillons", comme il appelle les idées qui lui viennent d'écrire (il dit aussi, pour lui-même, une pédanterie qu'il s'autorise, ses "scribenda"). Il marche en rond dans sa chambre, qui est grande, d'autant plus grande qu'il a mis le lit double dans la seconde chambre de l'étage et ici un lit d'une place d'allure monastique ou militaire. Il marche en rond et quand il lui vient quelque chose à écrire, un souvenir ou autre - l'important est que ce soit un "papillon", que cela ait des ailes et au milieu un corps mince et sombre, articulé - il vient devant l'écritoire et comme il l'explique quelque part, tâche de l'attraper avec son filet de mots.
Il écrit debout à l'écritoire plutôt qu'assis à sa table de travail. C'est que lorsqu'il s'assoit à la table le plus souvent il laisse s'envoler le papillon, il laisse son regard s'envoler dans d'autres directions, vers une tourterelle, un couple de tourterelles dans le magnolia (oui, il y a aussi un magnolia), qui l'attire dans leurs yeux ronds et noirs comme un regard de chien, ou son attention se prend à la conversation qui monte depuis les marches de la cuisine, entre le jardinier et la servante. Il laisse alors s'envoler le papillon qui l'avait fait s'asseoir ou, pour continuer la métaphore, il le maltraite, déchire ses ailes. La table lui sert moins à écrire qu'à se relire et à ranger, corriger aussi, voire réécrire, et ranger assez peu en vérité: sur la table s'empilent les feuilles écrites à côté de la ramette de feuilles vierges au format "lettre", puis des cahiers et des carnets vaguement rassemblés sur le bord extérieur de la table, c'est-à-dire qu'en fait de rangement il s'agit surtout d'archivage: les feuilles sont placées dans des boîtes à archives, chronologiquement, dans des chemises de fort papier rose puis dans des boîtes à archives en carton qui portent l'indication de l'année suivie d'un numéro, boîtes rangées sur des étagères contre l'autre mur perpendiculaire, celui de gauche, où sont également placés en ordre chronologique carnets et, séparément, cahiers. Il existe, parallèlement à l'archivage un autre dispositif dont il sera question plus tard, sans doute.
24 juillet
Elle s'est assise dans le petit fauteuil à gauche de la table de travail, où s'est précédemment assise sa fille, où sa fille s'assoit régulièrement lorsqu'elle vient rendre visite à son oncle. Il n'y a qu'à elle jusqu'à présent, sa nièce, qu'il a donné à lire ses écrits. Aussi il est heureux, un peu excité et anxieux aussi, de pouvoir les donner à lire à sa sœur. Anxieux comme le joueur de roulette qui a misé gros sur une chance simple et qui regarde la petite bille d'ivoire sautiller comme en trébuchant sur le cylindre, à la fois persuadé qu'elle s'arrêtera où il faut et conscient qu'il n'a qu'une chance sur deux (un peu moins en réalité) qu'elle le fasse.
Il l'aime beaucoup, sa sœur. Elle est sa sœur aînée de trois années, ainsi elle a toujours été dans sa vie. Gamin, il se disait qu'il devait la protéger et la défendre, comme dans les récits qu'il lisait un chevalier sa dame mais en réalité c'est elle qui a toujours veillé sur lui. Jeune elle était très belle, très blonde avec des yeux très bleus, des traits bien dessinés, sans rien de mièvre; elle est encore une très belle femme même si sa taille s'est épaissie et si l'âge a un peu durci ses traits, a donné à son visage un ton presque masculin que tempère cependant la douceur intacte et lumineuse de son regard. Sa fille, la nièce, est très belle aussi, mais - ça vient du côté de son père - aussi brune que sa mère est blonde.
Et donc il regarde les beaux yeux de sa sœur parcourir lentement les feuilles qu'il lui tend. Il se recule sur son siège de bureau, et puis, sans interrompre la lecture, il prend dans un des tiroirs de sa table un carnet-répertoire, de ceux qui portent des onglets alphabétiques, il le consulte puis va vers les étagères, attrape une boite d'archives, en sort une chemise et de cette chemise une feuille ou deux, qu'il va tendre à la lectrice lorsqu'elle lui rend le feuillet qu'elle vient de lire. Si on regarde son visage alors on voit qu'il est sur le point de parler, ses lèvres, ses mains même mais il n'en fait rien, il ne dit rien, il n'explique pas. Que ce morceau vienne après celui qu'il vient de lui donner à lire devrait suffire.
Il va dans ses étagères d'archives comme un peintre qui pendant que le visiteur contemple une de ses toiles cherche dans celles qui sont rangées l'une contre l'autre, les séparant, les écartant, les parcourt d'une regard rapide pour choisir celle qu'il veut montrer ensuite.
(Je ne sais vraiment pas où je vais! Ou plutôt si, le but est dit dans le premier morceau, mais je ne sais vraiment pas où le chemin pour y parvenir va me mener, si je ne vais pas finir, à perdre la voie directe, par m'égarer!)
Il ne dit rien, ne demande rien, il évite même de regarder (il s'occupe à chercher dans les réserves, la prochaine pièce), il ne veut rien montrer d'une attente, d'une demande. Si parfois le visiteur du peintre dit: "J'aime beaucoup cette pièce, et celle-là aussi.", sa sœur, elle, la sœur de notre personnage, ne dit rien. Elle ne dit rien lorsqu'il descendent l'escalier, le long de la façade, elle descend devant lui, songeuse et muette, et lorsqu'ils retournent s'asseoir sous le tilleul, c'est comme s'il ne s'était rien passé, comme s'ils n'étaient pas montés dans la chambre mais elle reste songeuse et…
25 juillet
C'est, revenus qu'ils sont sous le tilleul, pendant que la nièce aide la gouvernante dans la cuisine à préparer le thé, qu'elle, sa sœur, lui dit...
Ce serait bien plus pratique je le sais bien si les personnages de ce récit étaient pourvus de noms, je le sais bien mais leurs noms, car il est certain qu'ils en ont, ne me viennent pas, je les ignore ou je les ai oubliés. Je pourrais bien sûr, pour la commodité du récit, leur en inventer, des noms mais je m'y refuse parce que précisément ils en ont, des noms.
C'est pendant que sa fille, dans la cuisine, aide la gouvernante à préparer le thé et tout ce qui va avec, les gâteaux et les petits sandwiches, qu'elle dit, tout à trac, comme sortant d'un rêve: "Tu ne peux continuer à vivre dans le passé, c'est malsain. Arrête de ruminer". Elle a vu passer sous ses yeux plusieurs versions du même souvenir, des mêmes moments de ses voyages. C'est comme s'il n'arrivait pas à fermer, non seulement son récit de voyage complet mais le récit de chaque épisode, comme s'il se refusait à clore. "Ce n'est pas sain, continue-t-elle, tu es jeune encore" (une petite cinquantaine en fait). "Il faut vivre dans le présent!" Il se tait, baisse les yeux, il est déçu et embarrassé. Il pense: Mais je ne vis pas dans le passé et en même temps il ne saurait comment justifier cette proposition; il pense aussi: Mais le présent m'emmerde, ce qui en réalité vient à l'appui de ce que lui reproche sa sœur. Et il ne le dit pas non plus, pas seulement parce que ça donnerait un point à son interlocutrice mais parce qu'il ne le pense pas vraiment, pas précisément comme ça, parce que c'est un mouvement d'humeur, un mouvement d'humeur et une grossièreté. Et il singe...
(Tu ne songes pas tu singes! me dit le clavier sous mes pouces.)
Et il songe à ce que lui a appris sa nièce, que sa mère fréquente un homme depuis quelque temps, un homme très bien, un veuf, comme elle, et qu'il est question d'un remariage. Alors ses pensées se font sarcastiques, "profiter du présent et embrasser l'avenir," un avenir à moustaches, je présume.
D'ailleurs, mais nous ne le savons pas encore, ce mariage ne se fera pas.
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À ce moment Bénédicte, qui est revenue s'asseoir avec son oncle et sa mère à la table sous le tilleul (Oui, elle a un nom à présent, qui n'est pas son véritable nom mais peu importe), Bénédicte dit à sa mère: "Mais Maman, qu'as-tu pensé des écrits de ton frère, as-tu aimé?"
"Mais ou, répond-elle, j'ai aimé, j'ai beaucoup aimé." Puis, après un silence où elle semble rentrée en elle-même pendant que les deux autres la regardent, comme hésitante, réticente: "Mon frère est un homme sensible et intelligent, et il sait écrire. Il a des lettres..." Et à nouveau un silence, puis: "Non, en réalité j'ai été surprise, il y a de très belles choses, et puis il donne à voir, on le suit, mais... il y a de très belles choses mais... ça tourne court, c'est un peu frustrant. Et puis, qu'est-ce que tu veux faire de tous ces morceaux?"
"Ça papillonne à droite et à gauche"
26 juillet
Déprimé hier soir après avoir, en forçant un peu, écrit le denier morceau de ce qui est devenu malgré moi un feuilleton. L'impression, que je n'avais pas eue jusqu'ici, de "faire du roman". Effet peut-être du long échange avec CJ, qui ne m'avait pourtant pas été pénible, plutôt amusant et intéressant malgré l'agacement du début.
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Il se souvient de cette main à six doigts agrippée à la barre de la rame. C'est possible, après tout, s'était-il dit, qu'une main comporte six doigts. Le jeune homme qui leur avait loué une motocyclette à Bira, au nord de Goa où il avait passé quelques jours avec Mary avait six doigts à la main gauche, c'est même ainsi qu'ils l'avaient appelé, Mary et lui: "Six-doigts", "An indian name!" avait dit Mary en riant, ce qu'il n'aurait pas osé faire devant elle. Les accidents génétiques, ça arrive. Il y a même des femmes à barbe. Mais deux, dans la même journée: le barman qui lui avait servi une pinte, un peu avant, la main droite. Il avait évité d'arrêter son regard sur cette main, par politesse, délicatesse, mais il était sûr de ce qu'il avait vu. Et encore, cela aurait pu être rangé au rayon des curiosités insignifiantes, les coïncidences, comme les accidents génétiques, ça se produit, une coïncidence extraordinaire et insignifiante. Mais il y avait aussi qu'il avait trouvé quelque chose de commun dans le visage de ces deux hommes, une ressemblance invisible, si cela avait un sens, car ça ne tenait ni à la couleur des cheveux ou des yeux, ni aux traits, ni à la forme du visage, ni à rien de définissable, l'un portait une barbe blonde et il était plutôt gros, fort comme on dit, l'autre était maigre et portait une moustache noire. Quelque chose comme une diagonale, s'était-il dit, comme le crâne en anamorphose dans le portrait des ambassadeurs de Holbein le jeune, un clinamen, s'était-il dit, et le mot lui plaisait, lui semblait juste bien qu'absurde, et peut-être que cette impression n'était qu'une traduction, une transposition de ce fait que chacun des deux hommes avait une main pourvue de six doigts et qu'il les avait vus dans la même journée.
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Le traité que Churchill avait signé avec Hitler, dont le type parlait comme d'un fait bien connu et établi sans que personne autour de lui n'élève la moindre objection, ne manifeste même le moindre étonnement.
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La radio qu'il avait cessé d'écouter parce qu'il lui semblait y entendre toujours les mêmes choses, juste modulées pour correspondre au sujet affiché de l'émission, qui mêlait des absurdités à des trivialités banales dont cependant on parlait comme si elles étaient ignorées du plus grand nombre.
31 juiller
J'ai ça en tête: "le Jagdish Temple est le sommet de la ville". Ce qui est idiot: le City Palace occupe une situation nettement plus élevée. Clairement, le City Palace est le sommet de la ville, la domine comme il est naturel, normal, disons. Cependant c'est bien autour du Jagdish Temple que, dans ma mémoire, j'arrive à organiser la ville. Et c'est au pied du Jagdish Temple que j'ai retrouvé Mary qui s'engueulait avec un desservant du temple pour je ne sais plus quelle raison. Il lui refusait l'accès au sanctuaire mais je ne me souviens plus de la raison. Il m'en vient trente six à l'esprit, dont la moindre n'était pas que Mary est une grande gueule, pas respectueuse, loud, mais ce n'était certainement pas la raison première. Et puis elle s'est retournée, m'a reconnu et nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre.
J'avais rencontré Mary la première fois à Manali, au fond de l'Himachal Pradesh, au bout de la vallée de la Béas. J'étais avec Jo, nous venions de Naggar et je soignais ma convalescence dans une sorte de cottage, au milieu d'un verger. Mary portait un drôle de bonnet de fourrure informe, vaguement conique, et une vêture tout aussi informe; elle descendait du Ladakh. C'était une Américaine, dans la trentaine. Elle avait pris une chambre à côté de la nôtre, laquelle donnait comme celle-ci sur la galerie qui de l'étage dominait les pommiers.
"This man is sick!" avait dit Jo lorsque le chauffeur avait laissé l'homme qui avait partagé une partie de notre course. Elle l'avait dit au chauffeur qui nous déposait devant le cottage, et elle avait ri; l'homme portait un turban et la barbe attachée derrière les oreilles, un sikh, à l'évidence, une barbe grise et un teint jaunâtre de malade. Ça l'avait fait rire, Jo, ce qu'elle venait de dire. Sans méchanceté, parce que le type avait l'air effectivement malade, mais avec des petits éclats de rire lorsqu'elle l'a répété ensuite.
J'étais en train de fumer sur la galerie, lorsque Mary est arrivée. Nous avons échangé quelques mots, Mary m'a dit ainsi qu'elle arrivait du Ladakh. Elle est venu ensuite dans notre chambre, avec un grand sac et elle a déballé ses trouvailles, les objets qu'elle ramenait du Ladakh, des statuettes, des tissus, des instruments de culte, je ne sais plus, des objets tibétains, de l'artisanat, et des antiquités, pas forcément authentiques, je ne sais plus trop, elle détaillait les prix, ce qu'elle avait payé, des affaires, on comprenait ça. Des choses qu'elle revendrait lorsqu'elle serait rentrée en Amérique, en Californie, je crois, mais je n'en suis pas sûr.
1er août
Ça me revient: nous étions montés de Naggar jusqu'à Manali pour récupérer Co qui elle aussi devait redescendre du Ladakh, pour ensuite, Jo, Co et moi, rejoindre le petit aéroport de Kullu en aval et retourner à Delhi. De Delhi, Jo et Co rentreraient en France et moi je continuerai mon voyage vers le Rajasthan et Udaipur.
(C'est en compagnie de "Bijou", Vijay, que je rejoindrai Udaipur, en avion encore. Je n'arrive pas à me souvenir quand Vijay s'est joint à nous. Il n'était pas avec nous à Manali. Sans doute nous a-t-il rejoints à Delhi. Il va bien falloir que je me décide à retourner dans mes archives, ce que j'ai évité jusqu'ici. )
Mary a dit qu'elle comptait aller au Rajasthan. Jo a dit qu'elle en venait, que nous attendions une amie qui revenait du Ladakh, et qu'elles rentreraient ensuite en France, toutes les deux mais que moi qui les avais rejointes ici, dans l'Himachal, je continuerai vers le Rajasthan après leur départ. Udaipur, "il faut que nous nous retrouvions, à Udaipur", a dit Mary. J'ai acquiescé, "absolutly !", même si je restais sceptique sur la possibilité de se retrouver, les dates correspondaient à peu près mais, c'était 1992: pas de téléphone portable, pas d'accès internet ou si peu. J'ai acquiescé, Jo a parlé de Soni, sa galerie de peinture sur Jagdish Temple Road, en haut de la vieille ville. Oui, peut-être, lui saurait où me trouver.
3 août
"C'est ce que j'ai d'abord essayé de faire, j'étais parti pour ça mais ça n'a pas marché, ça n'allait plus…" Il a la pénible impression de se justifier, de s'excuser d'une faute, morale, presque. Il le sent au ton qu'a pris sa voix, son attitude aussi. Alors il se lève et se met à marcher de long en large sous le tilleul, regard baissé, sourcils froncés. "Ta fille au moins, lorsque je lui ai donné quelque chose à lire, revient avec des remarques précises, des questions, des réécritures. Quelques fois, souvent, elles m'agacent ces remarques, ces suggestions, elle m'a mal lu, me dis-je, elle n'a pas compris, je suis peut-être un peu de mauvaise foi, pressé d'écarter ce qui est venu m'agacer mais à la fin je me dis: elle ne m'a peut-être pas bien lu mais elle m'a lu. Toi, tu arrives et tu me dis ce que je dois faire, et de quelle façon…" A-t-il prononcé ces paroles ou bien ne s'est-il pas contenté de les penser, de les formuler sans les dire, tandis que les deux femmes, surprises et attentives, le regardent faire des aller-et-retours. Et lorsque son visage semble s'ouvrir, lorsque ses traits se desserrent, "Ça va, mon oncle?" demande Bénédicte? Il lève les yeux vers elle et lui adresse un sourire qui n'ouvre pas la bouche, comme pour se moquer un peu de lui-même.
Il ne s'agit pas de se justifier, il s'agit d'expliquer
4 août
Alors il recommence, mieux.
"Je voulais écrire le récit de mon séjour aux Indes, de mes voyages, de mes expériences. J'en avais raconté des bouts mais des bouts seulement, et souvent les mêmes, qu'à force de raconter j'avais commencé à user. Oui, ceux-là, les plus pittoresques peut-être, il était urgent de les déposer sur le papier, d'en déposer l'état dans ma mémoire sur le papier, mais surtout il y en avait beaucoup plus que je n'avais pas raconté, et pas moins intéressants, selon ce que je pensais, pas moins dignes d'être fixés sur le papier, que ceux dont j'avais fait plusieurs récits oraux, récits oraux d'ailleurs de moins en moins divers dans la répétition.
Le temps passant, j'avais à peu près cessé de raconter mon séjour aux Indes et il me semblait qu'il m'en restait beaucoup demandant à sortir et qui ne se résignait pas à rester relégué dans le grenier de ma mémoire, à prendre la poussière. J'ai donc entrepris de rédiger ce récit, mon journal de voyage. J'ai rempli comme ça plusieurs cahiers. Au début ça avançait bien mais assez vite j'ai rencontré des problèmes."
Entretemps il s'est assis. Il boit distraitement le thé qu'il a laissé refroidir dans sa tasse. Elles ne l'interrompent pas, les deux femmes. Sa sœur, la mère de Bénédicte, grignote un bout de madeleine. Elles l'écoutent. Il n'est plus fâché. Il est reconnaissant, il sent ça.
"Trois problèmes sont venus m'affronter. Le premier, celui que j'ai rencontré d'abord, c'est que me revenaient des détails, des épisodes qui appartenaient à un moment de ma narration déjà dépassé.
J'avais prévu de laisser blanche les pages gauches de mes cahiers en sorte de pouvoir y porter des corrections et des annotations pour une éventuelle réécriture, une mise au propre. Les premières notations dans ces pages de gauche étaient sommaires, des aides-mémoire, quelques mots à chaque fois. Je ne voulais pas m'attarder, retarder l'avancer de ma narration, perdre le fil, et réserver le développement de mes récollections à un second passage. Ces anamnèses inopinées, cependant, insistaient, me promettaient plus de satisfaction, plus de plaisir, plus de jouissance, je crois pouvoir risquer de le dire ainsi, que la suite de la narration qui attendait que je la reprenne et dont elles m'avaient détourné. Et cela, c'est aussi le second problème que j'ai rencontré, j'y reviendrai. Et puis j'ai craint que trop brèves ces annotations marginales ne se révèlent plus tard impuissantes à ressusciter le contenu de l'anamnèse qui m'était venue, l'impression de richesse, de valeur qu'elle m'avait fait éprouver, voire qu'elle ne me soit devenue complètement incompréhensible. C'est ainsi que ces annotations dans les pages de gauche ont commencé à gonfler, à occuper de plus en plus de place, sur la page qui faisait face au moment temporel du récit à quoi elles correspondaient, et puis de plus en plus souvent à en couvrir toute la surface jusqu'à dépasser sur la page suivante, rendant ainsi ces pages indisponibles pour d'éventuelles annotations ultérieures. Françoise (c'est le nom que je donne désormais à la servante) qui était montée ce matin-là m'apporter ma seconde tasse de café - pris par ma rédaction j'avais négligé, oublié, de descendre prendre cette seconde tasse de café, la seconde tasse de café, c'était l'occasion de causer avec elle, d'échanger des nouvelles et de prendre connaissance des affaires domestiques, et comme c'était tous les matins à onze heures que je descendais prendre mon café, elle avait pris l'habitude de la préparer cinq minutes avant - Françoise, un peu essoufflée, me demanda si j'avais besoin de rien, ajoutant qu'elle me trouvait l'air soucieux, penseur et soucieux.Je lui montrai mon cahier ouvert et lui expliquai mon problème (lors de mes pauses café matinales j'avais pris l'habitude de faire à Françoise une sorte de rapport succinct de l'avancée de mon entreprise; elle m'écoutait généralement sans rien dire, debout devant moi, les bras croisés sur le ventre, sans paraître ni ennuyée, ni très intéressée, comme elle se tenait me regardant boire mon café lorsque je restais muet). Cette fois, ce fut la première et je crois bien la seule, elle répondit à mon exposé en me suggérant d'utiliser pour les annotations du genre que je venais de lui dire non la page mais des bandes de papier qu'elle collerait ensuite dans le cahier selon les instructions que je lui aurais laissées (à l'aide d'un petit code simple).
Intéressé et surpris par cette proposition, j'y songeai sérieusement mais finalement la rejetai comme trop compliquée. À la place de quoi je me mis à utiliser des cahiers distincts pour ne porter sur la page de gauche que la mention 'à insérer' suivie d'une référence, un petit code simple, à l'emplacement dans le cahier d'anamnèses anachroniques correspondant."
8 août
Nous n'avons pas eu besoin de Soni pour nous retrouver finalement, le hasard a fait le travail. Comme il avait fait le travail à Manali, lorsque j'ai retrouvé Co de retour du Ladakh...
Qu'avions-nous convenu. Je n'en ai pas le moindre souvenir, aujourd'hui. J'étais au premier étage d'un restaurant tibétain où j'avais fait un déjeuner tardif; je venais de finir le momo que j'avais commandé. Le momo est un gros ravioli, fourré de légumes et de viande, qui se mange à l'unité, à la différence des raviolis chinois à quoi il ressemble. Je finissais ma bière, j'avais peut-être allumé une cigarette et je regardais la petite place en contrebas. Je garde un souvenir assez vif de cette place, une image du moins, une petite place vaguement triangulaire, en retrait de l'axe principal sur le haut du village, ombragée de quelques petits arbres qui lui donnait un air familier et reposant.
Comme je me souviens avec sureté d'avoir mangé un momo. C'est d'ailleurs lui qui me témoigne de ce que le restaurant était tibétain malgré le nom qu'il affichait: "Chinese quelque chose". Je m'attardais, séduit par l'allure de cette place, me disant qu'il ne s'en fallait pas de beaucoup pour qu'on puisse la prendre pour une place dans un village des Alpes provençales et j'ai vu Co en bas, qui traversait la place.
Je laisse venir les choses sans trop me soucier de les ordonner et là, maintenant, je me dis que si je veux donner à lire ces notes, où j'imagine que le lecteur éventuel peut se trouver perdu, entre Himachal et Rajasthan, Co, Jo, Vijay et Mary, il faudrait que je trace un peu le cadre chronologique où viennent s'agréger ces lambeaux de souvenir. Et le faire de la manière la plus simple et directe possible, sans digressions, ni fioritures, exercice qui m'est difficile.
9 août
"Publie ton journal de voyage et passe à autre chose. Tu trouveras sans doute un éditeur… Et tu passeras à autre chose…." - Mes notes de voyage sont incohérentes et lacunaires. C'est lorsque les choses deviennent intéressantes que les notes manquent, pas le temps d'écrire alors…. Ce que je t'ai donné à lire, ce sont des récits faits de mémoire… ce que j'écris à présent. - Mais les journaux de voyage sont composés après coup, c'est classique, Stendhal… Tu te sers de tes notes comme d'un fil conducteur et tu complètes, tu allèges aussi si nécessaire et tu corriges le style. Ça fera un très bon livre et tu passeras à autre chose, voilà. - C'est ce que j'ai d'abord essayé de faire…"
13 août
"Le second problème que je rencontrai… si le mot 'problème' est le plus adéquat, peut-être n'est-i-il pas le meilleur; trop intellectuel, rationnel, parce que ce que j'ai éprouvé à ces occasions est plutôt de l'ordre du corps, une gêne, un empêchement, un découragement. Je vais continuer à utiliser le mot 'problème' parce que c'est le plus pratique mais gardez s'il vous plaît cette connotation en tête… il n'y a pas de solution, c'est un problème sans solution. Le second problème que je rencontrais, c'était l'ennui d'avoir à continuer, la mécanique de la narration si vous voulez, d'avoir à raconter la suite même si je n'étais, au point où j'en étais, plus animé par aucune inspiration, par aucun désir.
- N'est-ce pas précisément le travail de l'écrivain, de se mettre à sa table de travail quelles que soient ses dispositions?
- C'est que, ma nièce, je ne suis pas un écrivain, justement. Je m'en rends compte - si j'en aie jamais eu l'illusion.
- Mais si, mon oncle, tu es un écrivain. Il suffit de te lire pour le savoir de la manière la plus sûre et la plus intime.
- Tu es gentille, Bénédicte, mais ton affection contraint ton jugement. Je me suis forcé à ce travail d'écrivain, des pages comme ça parce que curieusement l'écriture venait souvent plus vite ainsi que lorsque j'avançais poussé par le désir de raconter un épisode précis, mais lorsque je relisais ensuite, le lendemain, ce que je lisais non seulement n'était pas bon mais me provoquait un véritable dégoût, de ce que j'avais écrit et de moi-même."
un fiancé de Bénédicte
Ils eurent plus tard une conversation analogue: Bénédicte était venue présenter à son oncle son fiancé, fiancé qu'elle ne garda pas d'ailleurs. Ce qui ne l'empêcha pas de se marier plus tard et cela eut pour effet d'espacer beaucoup les visites à son oncle et de laisser l'écriture de celui-ci dans une solitude encore plus grande. Bref, cette fois-là, comme notre héros avait, à la demande de sa nièce et devant l'intérêt déclaré par le prétendant, expliqué et décrit ses travaux d'écriture, le fiancé se mit à développer l'idée moderne selon quoi l'inspiration, "la muse", relevaient de l'illusion romantique d'une vie intérieure et d'un moi mystique ouverts aux messages de la transcendance, en réalité une complaisance narcissique réservée à une petite classe de privilégiés oisifs. "10% d'inspiration, 90% de transpiration" avait-il ajouté à la fin de son exposé. "Sans doute, sans doute…" s'était contenté de répondre l'oncle de Bénédicte, lequel lorsqu'il les eut raccompagnés à la porte, retint sa nièce sur le seuil, tandis que le fiancé s'était déjà engagé sur l'allée qui conduit au portillon, et lui dit à l'oreille: "Ne me ramène plus ce coco, ici!".
17 août (le jeu de go)
"Vous connaissez le jeu de go?" Et sans leur laisser le temps de répondre: "c'est le jeu le plus beau des jeux imaginés par l'homme, le plus simple et le plus compliqué
le plus difficile et la plus simple, dont les parties développent des complexités inouïes. Son seul défaut est qu'il faut aller tout au bout de l'Asie pour trouver des joueurs assez aguerris pour vous initier aux complexités d'un jeu dont les règles tiennent sur le dos d'une carte à jouer..." Cette fois Bénédicte l'interrompt: "Mais oui, mon oncle, nous connaissons ce jeu et il n'est pas besoin de traverser l'Asie pour trouver des joueurs. Si au lieu de faire l'ours dans sa tanière, vous sortiez un peu plus, vous sauriez qu'il y a dans le quartier de Soho plusieurs clubs de jeu de go où s'affrontent des joueurs de très bon niveau.
/Non! ça ne va pas: il connait bien le jeu de go, où aurait-il pu apprendre à le jouer so l'on ne trouve de bons joueurs qu'en Extrême-Orient?/
25 septembre
Le bus te laisse au milieu d'une sorte de marché décousu, dispersé. Tu te rends à la pension que tu avais choisie dans le guide. On te donne une chambre en haut dans la tour, une chambre seule toute entourée d'un étroit balcon semblable à un chemin de ronde. Tu as posé ton gros sac gris sur le lit et tu fais le tour de ta chambre, de l'extérieur sur l'étroit balcon et tu regardes l'entour qui est comme une île tropicale au sommet de la montagne, une île tropicale verte avec des palmiers et des palmes, des oiseaux rose et vert et des singes blancs, une île perchée au-dessus du désert.
Tu n'as fait qu'un tour du balcon, tu as vu le lac vers le nord, la surface bleue et l'infini derrière vers quoi descend le soleil. Le lac de l'ongle, ça ferait un bon titre!
Tu as laissé ton sac gris sur le milieu du lit et tu repars, aussitôt, presque aussitôt, tu vas rendre visite au lac. Tu remontes la rue principale. Tu étais descendu jusqu'à la rue principale, tu est repassé devant l'arrêt des bus. Tu remontes la rue principale vers le nord, environ, à droite, à gauche, des magasins, rassemblés par trois ou quatre, des bureaux.
C'est ainsi que je vois le lac: les arbres s'écartent comme j'approche et cette surface bien bleue s'interrompt par une ligne horizontale sur toute la largeur du lac, à peu près, comme d'une piscine à débordement, sur les espaces lointains et infinis derrière lesquels se couche le soleil (il est encore bien haut en ce moment, à peine teinté de jaune), les espaces infinis et plats, Gujarat et Pakistan et le soleil derrière.
- Ton souvenir est, je crois, un peu confus: si tu regardes bien, depuis le bout du lac où tu es arrivé, le dos aux boutiques, aux bureaux et aux hôtels, tu verras derrière la ligne du fond, entre la surface du lac et le paysage lointain et infini qui s'ouvre derrière elle des bouts de feuillages, comme une dentelle verte, un feston tiré qui les sépare. Certains jours que tu n'as pas vu et que tu ne verras pas la brume au fond efface cette différence et tu peux croire que l'eau va jusqu'au bord, et que depuis l'une de ces barques à forme de cygnes où les jeunes mariés ou bien les petits enfants ou les touristes comme toi égarés viennent parcourir la surface du lac, s'il est possible d'aller jusqu'au bout, jusqu'à cette ligne horizontale qui délimite le fond du lac, s'il était possible, alors depuis le lac on verrait le paysage lointain et plat derrière lequel se couche le soleil. Toi, tu n'as pas vu de brume cependant, tu n'as pas loué de barque, c'est ton souvenir qui a mis cette brume...
- C'est vrai, tu as raison. J'ai marché le long du lac vers le couchant, et j'ai même pris un chemin qui m'a amené jusqu'à ce point de vue, un peu plus haut, où les touristes, les jeunes mariés viennent contempler la chute du soleil rouge derrière l'horizon, à l'infini.
--
J'avais cette image, du lac qui s'arrêtait au-dessus du paysage occidental comme une piscine à débordement. Je ne savais pas trop quoi en faire, j'aurais pu l'archiver mais elle insistait. J'avais fait l'une des choses que je m'étais interdites tout au début (tout au début seulement: l'autre interdiction concernait le retour vers mes archives, alors que toute mon entreprise présente est précisément de les exploiter!), à savoir d'aller sur le web chercher des informations, pour préciser, voire ranimer, mes souvenirs ou les compléter.
La première occasion m'a montré que cette image était inexacte, qu'il y avait encore, au delà du lac et au-dessus de la pente une bande de terre, pas très haute et pas très large, pour fermer la circonférence du lac de ce côté-là; L'image cependant insistait, et je ne voulais pas l'abandonner, au moins parce qu'elle disait quelque chose du lieu, de la situation du lac, tout en haut de la montagne, et perchée au-dessus d'un paysage tellement vaste et tellement étranger, derrière les palmes, etc. qu'il semblait pris d'une planète lointaine, de Mars ou de Vénus.
J'aurais pu faire ce que j'ai fait précédemment dans la mise au point de précédentes notes de voyage (il s'agissait là de la note du 25 septembre), y inclure un peu de ma voix actuelle dans une parenthèse. Je l'ai fait précédemment, je ne sais pas dans quelle mesure il est toujours clair que telle ou telle parenthèse entoure une intervention extérieure au document de base, antérieure et contemporaine, 2025 et non 1992, parfois ça n'a pas d'importance, lorsqu'il s'agit surtout d'une précision factuelle par exemple, mais cette fois ça ne collait pas, d'abord pour des raisons formelles (mes décisions sont généralement fondées sur des impressions formelles) et puis, pour rester dans la cadre d'une notation marginale, la contenu de la parenthèse aurait dû rester bref, alors que ce faux souvenir demandait plus, plus de volume et plus d'attention.
C'est ainsi que j'ai décidé, ce n'était qu'un essai, d'en faire un morceau distinct, en cohérence avec plusieurs choix précédents quant à l'avancée sur cette ligne "Retour des Indes". Et tout de suite avec ce choix d'utiliser la seconde personne du singulier, pour mettre un écart et comme un écran, un reflet inversé quant au statut du "je" qui est censé parler (l'un des enjeux de cette série d'écriture est précisément de mettre à l'épreuve ce statut).
5 octobre
impur
Je suis gros. Chaque matin je vais acheter un paquet de cigarettes et une boite d’allumettes. Mon premier paquet de cigarettes. Je vais acheter mon premier paquet de cigarettes à l’épicerie au coin de la petite rue qui monte de ma pension au centre de la ville. Je suis gros, blanc et plutôt sale. Impur, depuis le moment où je m’éveille jusqu’au moment où je me couche je porte sur moi la sensation de mon impureté, et encore mes rêves sont-ils tissés d’impureté. Je vis avec ça, j’ai appris à vivre avec ça. Je veux dire que je le supporte assez bien. C’est ainsi que je suis, je ne peux pas ne pas m’embarbouiller d’impureté, à chacun de mes actes.
Je suis gros et blanc et je vis une vie absurde. A peine éveillé je vais par la petite rue en pente chercher mon premier paquet de cigarettes. Je n’ai plus de cigarettes, je ne m’endors jamais avant d’avoir fumé ma dernière cigarette. J’achète mon premier paquet de cigarettes. Parfois j’allume alors ma première cigarette mais généralement je n’ouvre pas encore le paquet. Je vais jusqu’à une taverne, je bois un café et je mange une pâtisserie ou deux puis j’ouvre le paquet et j’allume une cigarette. Ensuite je rentre à l’hôtel.
La rue que je prends chaque matin d’abord descend un peu puis remonte assez nettement jusqu’à un carrefour. Où elle s’infléchit ainsi, la rangée de constructions qui la sépare de la rive du lac s’interrompt pour laisser une ruelle descendre jusqu’à un petit quai à demi ombragé par un figuier.
Chaque matin en passant, sans m’arrêter, je jette un coup d’œil vers les hommes qui se baignent là. Comme l’ouverture n’est pas très large, la vue prise en passant me fait comme un instantané. Des enfants plongent et nagent en riant dans l’eau trouble, des hommes maigres et musclés font des exercices gymniques sur le quai, nagent méthodiquement ou nettoient bruyamment leurs fosses nasales, raclent le fond de leur gorge, soufflent énergiquement l’eau d’une narine à l’autre; quant aux vieux, à l’heure où je passe, il y a déjà longtemps qu’ils ont fait leurs ablutions, tout juste si parfois il en reste un ou deux, debout dans l’eau boueuse jusqu’aux cuisses, concentrés, tête en avant, le linge mouillé collé à leurs fesses maigres, des reflets clairs sur leurs ventres ballonnés.
Ce ne sont cependant ni ma saleté, d’ailleurs pas excessive, ni leur propreté qui me rendent impur. Ce serait plutôt mon savoir, le savoir qui me désoriente, mon savoir et ma solitude.
Aujourd’hui il pleut, j’ai fumé ma cigarette sous l’auvent de la taverne, assis sur les marches. Lorsque j’ai été rendu dans ma chambre, mon pyjama était tout maculé de boue.
(octobre 1992)
31 octobre
Il y avait près de la statue du saint une place, vers l'ouest, une place ou un bout de place, tant le dessin de la voirie dans ce morceau de la ville était confus et faisait communiquer artères larges ou minuscules, droites ou sinueuses, et différents espaces ouverts, mal séparés les uns des autres, des places ou des placettes ou des carrefours ouverts comme celui qui faisait à la statue comme un tapis d'apparat, devant elle déroulé jusqu'au fleuve - car il y avait aussi les longs quais qui entretenaient dos à la ville leur conversation particulière. La statue du saint, géante et victorieuse, qui regardait au-delà des quais la rive droite, ouverte avec la large gloire d'un éventail. À l'occident de la statue, donc, sous son œil gauche, une place, ou placette, ou un bout de place, à la forme irrégulière, plutôt rectangle dont l'un des petits côtés, celui-là au nord, donnait sur le fleuve. Et sur cette placette s'ouvrait, à l'ouest encore, un passage vouté, large et haut, par où des marches descendaient vers les ruelles sinueuses d'un quartier ancien. Sur l'espace sombre, mal éclairé par un lanterne solitaire, que couvrait ce passage, donnait un escalier je ne sais plus comment vers l'étage où étaient les cabinets de jeux. Je me souviens du cabinet d'échecs que j'avais visité bien des années auparavant mais Bénédicte avait voulu m'amener là pour me faire découvrir le nouveau cabinet de go dont elle m'avait l'autre jour appris l'existence.
1er novembre
L'accès aux cabinets de jeux, depuis la voûte, était un peu compliqué et je ne m'en rappelle pas le détail. Bénédicte en riant expliquait que c'était fait exprès, pour réserver l'accès aux initiés et écarter les touristes. La salle de go était tout au bout d'un couloir et par malchance elle était fermée. Un panneau en carton écrit à la plume de ronde, d'un beau noir d'encre de Chine, indiquait que la salle resterait fermée ce jour.
Revenant sur nos pas, nous avons fait un tour dans la salle des joueurs d'échecs, pour que l'occasion ne soit pas tout à fait perdue. J'ai retrouvé les impressions de ma précédente visite, l'air infesté de fumée et d'une violence latente, c'était ce que je l'avais ressenti déjà alors. Les parties se jouaient pour de l'argent (je me souviens que la première fois j'avais demandé s'il y avait des parties gratuites et un moqueur m'avait répondu que je n'avais qu'à aller jouer dans les jardins du Sénat!), on entendait claquer les coups sur les horloges comme des frappes sur un ring de boxe. Il y avait assis le dos au mur, sur un banc un peu haut, un grand type qui ne cessait d'accabler ses adversaires de ses moqueries et de son mépris. Contre celui qui mangeait son temps pour se sortir d'un embarras, il jouait l'impatience pour une durée dont en réalité il profitait puisque son adversaire le payait sur son horloge.
Nous ne restâmes pas longtemps et descendîmes déjeuner dans une taverne réputée pour son boudin et pour sa bière.
Comme je n'avais pu y assister, Bénédicte, désolée du fait, m'évoqua l'ambiance habituelle de la salle de go, bien différente, dit-elle, de la salle d'échecs. Tout d'abord s'il n'y est pas interdit de fumer les joueurs n'abusent pas de cette autorisation et pour la plupart s'éloignent pour griller une cigarette dans l'ouverture d'une fenêtre. Ensuite il y a des parties gratuites et des parties à enjeu, des parties réglées par des horloges et d'autres libres, etc. (sauf à jouer sur un quart de tableau comme le font les débutants et les gens pressés, les parties de go durent beaucoup plus longtemps que les parties d'échecs et les joueurs disposent de carnets pré-imprimés où ils peuvent noter l'état d'une partie qu'ils vont interrompre pour la reprendre un autre jour). Et surtout le silence y est presque de rigueur, les échanges nécessaires se font en des paroles calmes et économes et lorsque des spectateurs entourent une partie remarquable, comme il arrive, ils se communiquent leurs impressions à voix basse dans le creux de l'oreille et modérément.
"C'est plus calme, moins violent :-)
- Oui, plus calme. Pour la violence sans doute mais il peut régner, peut-être, autour d'une compétition de go une autre forme de violence, moins visible. J'ai entendu l'histoire d'un maître de go qui s'est suicidé le lendemain qu'il avait perdu une partie.
- Oui, j'ai entendu des histoires comme ça.
Un amateur de jeux m'avait dit qu'une partie d'échecs était comme une bataille et une partie de go comme une guerre. Quant tu organises un tournoi d'échecs, entre amis je veux dire, pas pour les titres, il faut qu'il y ait au moins deux parties, on ne peut pas se contenter d'une victoire unique, il faut gagner au moins deux batailles. Je ne sais pas ce qu'il en est pour le go, les parties peuvent être si longues, mais à mon sens, une seule partie, une seule victoire et la messe est dite. Tu as perdu? Et bien c'est comme ça: tu as perdu cette guerre, c'est fait, et à l'occasion tu en referas une autre et tu verras bien.
- Il y a autant d'émotions mais on ne les montre pas?
- Quelque chose comme ça oui. Une sorte de courtoisie...
(Il y eut une pause.)
- Je ne sais pas si nos comparaisons, nos analogies valent grand chose. La maîtrise de ses sentiments, de leur expression, n'est-pas ce qu'on attend aussi d'un grand joueur d'échecs? Une question de courtoisie.
- Domestiquer le combat, respecter la champ clos. Lorsque l'autre, tout à l'heure, combat à l'aide des émotions, harcèle, insulte, déstabilise, on a l'impression qu'il sort du cadre, qu'il triche à sa manière...
- Mais sans tricher, sans enfreindre les règles du jeu. Il n'est pas fair-play, on le réprouvera mais il ne sera pas exclu; s'il a enfreint des règles, ce ne sont pas les règles du jeu mais celles des bords du jeu. Et la tolérance ou la sévérité là sont locales, ne sont pas écrites. Ce n'est pas la structure du jeu qui les déterminent mais l'usage, le contexte.
Il y a cependant quelque chose dans la structure du jeu qui pourrait appuyer nos métaphores, en partie du moins. Dans une partie de go il y a bien des batailles...
4 novembre
D'ailleurs parmi les meilleurs joueurs d'échecs beaucoup vous dirons que l'affrontement est autant psychologique qu'intellectuel, logique.
Certains diraient même que c'est là le terrain principal.
Sur le bord du ring, pour reprendre l'image, dans les courroies, où les règles, à la différence de ce qu'il en est à l'intérieur du champ carré, ne sont pas écrites.
–
Tu sais que cet établissement fut le premier où l'on servit du café, ce qui l'a rendu très populaire auprès des philosophes et autres penseurs, intellectuels, qui s'y retrouvaient pour boire du café et débattre, échanger des arguments, avec férocité parfois mais sans jamais, à ma connaissance, qu'ils en vinssent à sortir dans la rue ! Mais je vais plutôt reprendre une bière, Bénédicte avait bu du thé et elle commanda de l'eau chaude pour accompagner son oncle.
8 novembre
"Enfin le troisième problème, et pas le moins important, se pose lorsque quelque chose coince, quant au souvenir ou quant au style, à l'expression. Il me faut alors répondre à cette question, trouver une solution, prendre une décision aussi. Je suis arrêté alors et je perds mon élan. Je peux rester coincé ainsi plusieurs jours, d'autant plus coincé que j'ai peu d'appétence à me remettre le nez sur cette question et la conviction que la réponse ne me viendra pas de la persistance dans l'effort. Je le sais par expérience. C'est ainsi que j'ai pris l'habitude dans ces circonstances d'aller voir ailleurs. Vous connaissez le jeu de go?"
Et sans leur laisser le temps de répondre:
"C'est le jeu le plus beau des jeux imaginés par l'homme, le plus simple et le plus difficile, dont les parties développent des complexités inouïes. Son seul défaut est qu'il faut aller tout au bout de l'Asie pour trouver des joueurs assez aguerris pour vous initier aux complexités d'un jeu dont les règles tiennent sur le dos d'une carte à jouer..."
Cette fois Bénédicte l'interrompt:
"Mais oui, mon oncle, nous connaissons ce jeu et il n'est pas besoin de traverser l'Asie pour trouver des joueurs. Si vous sortiez un peu plus, vous sauriez qu'il y a rive gauche plusieurs clubs de jeu de go où s'affrontent des joueurs de très bon niveau. Mais vous-même, comment avez-vous fait connaissance avec ce jeu? Avez-vous traversé l'Asie?"...
L'oncle de Bénédicte raconta les circonstances, étranges et romanesques, qui l'avaient amené à s'intéresser au jeu de go et la conversation se termina là parce que le soir était tombé, que la nuit s'installait sous le feuillage du tilleul et qu'il n'avait pas été prévu que Bénédicte et sa mère restassent souper.
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D'ailleurs parmi les meilleurs joueurs d'échecs beaucoup vous dirons que l'affrontement est autant psychologique qu'intellectuel, logique. Certains diraient même que c'est là, la psychologie le terrain principal.
- Sur le bord du ring, pour reprendre l'image, dans les courroies, où les règles, à la différence de ce qu'il en est à l'intérieur du champ carré, ne sont pas écrites.
- Il y a cependant quelque chose dans la structure du jeu, dans son déroulement régulier, qui pourrait appuyer nos métaphores, en partie du moins. Dans une partie de go il y a bien des batailles... il y a bien des batailles sur un goban, sur une table de go, mais elles se font dans le cours d'une partie, ce sont des batailles locales. Les engagements dans une partie d'échecs, même lorsqu'il ne s'agit que de pions, menaces, attaques et défenses ou fuites, ont directement une conséquence sur l'ensemble du jeu, re-configurent la structure générale de la partie, tout l'espace, alors que dans une partie de go ces batailles, comme dans une guerre, terrestre, visent la maîtrise d'un bout du terrain plutôt qu'un avantage global. Et, c'est là la particularité du jeu de go, celle à quoi je faisais allusion, ces batailles ne se terminent pas tout de suite, généralement. Lorsque le joueur se rend compte que l'engagement entamé se présente mal pour lui, plutôt que de dépenser ses forces dans une lutte qui sera perdue, il va jouer ailleurs, fuir le terrain, laissant cette bataille potentiellement perdue. Potentiellement, parce que, avec le déroulement de la partie, d'autres espaces et d'autres petites batailles, l'environnement de cette défaite virtuelle peut avoir changé et créé une occasion nouvelle de victoire. Il y a quelque chose d'équivalent dans le jeu d'échecs mais qui engage toute la suite de la partie...
- Ce n'est pas tout à fait la même chose un gambit (c'est bien à ça que vous faîtes allusion, n'est-ce pas?): ça commence par un piège, non? par le fait de donner une pièce?
- Oui, c'est un peu plus compliqué, c'est vrai, mais l'idée là est qu'on abandonne le lieu d'un affrontement pour prendre un avantage ailleurs. Dans une guerre terrestre le gambit équivaudrait , disons, au retrait d'un corps de troupe au cours d'une bataille, alors que dans le go il s'agirait d'abandonner un bout de territoire disputé pour en investir un autre, bien éloigné.
- Et donc vous nous expliquiez que lorsque vous vous trouviez bloqué par une difficulté vous préfériez abandonner le terrain, laisser la situation en l'état, non finie, et partir travailler à autre chose...
- C'est aussi que les solutions que je trouve sur le moment me déplaisent, de mauvais bricolages...
- Okay, mais vous quittez le terrain avec l'idée d'y revenir plus tard, dans une meilleure situation et de résoudre alors le problème qui vous avait bloqué?
- Oui
- Et ça marche? Je veux dire sont-ils résolus au bout du compte?
- Oui et non. Parfois. Il y a des morceaux qui restent non finis. Après, le compte n'est pas encore fini!
(Une autre pause...)
Cet établissement fut le premier où l'on servît du café, ce qui l'a rendu très populaire auprès des philosophes et autres penseurs, intellectuels, qui s'y retrouvaient pour boire du café et débattre, échanger des arguments, avec férocité parfois mais sans jamais, à ma connaissance, qu'ils en vinssent à sortir dans la rue. Mais je vais plutôt reprendre une bière,
Bénédicte avait bu du thé et elle commanda de l'eau chaude pour accompagner son oncle.
C'est un homme juste et bon
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