Quand il était enfant, me racontait-il, il était la cause de scènes, parce que, principalement après le début de son asthme, il profitait de ce qu’on était aux petits soins pour lui, pour refuser de s’endormir, si sa mère ne venait pas l’embrasser dans son lit. — Cela mettait Papa hors de lui. Il piquait de ces colères ! Mais Maman a toujours tenu bon. Elle pouvait être d’une douceur presque effrayante, en pareil cas.
Comme il le raconte à Céleste, il n'y a pas de démission du père. Du moins pas dans cette occasion là.
Cependant un peu plus loin, le père renonce:
« Eh bien, soit, je n’insisterai plus ; je ne m’occupe plus de lui. Tu feras ce que tu voudras. »
après une explication avec la mère, d'après ce que Proust raconte à Céleste.
La scène de la Recherche serait donc, comme ailleurs, une transposition / condensation. Reste tout de même une différence de taille, c'est la position de la mère, beaucoup plus assurée dans le récit que fait Proust à Céleste, puisque le renoncement du père n'est pas un caprice comme dans le roman mais un abandon face à la mère.
Dans Tadié, p. 95, je trouve citée cette lettre à Barrès, de janvier 1906:
"Toute notre vie n'avais été qu'un entraînement, elle [la mère] à m'apprendre à me passer d'elle pour le jour où elle me quitterait, et cela depuis mon enfance, quand elle refusait de revenir dix fois me dire bonsoir avant d'aller en soirée..."
Ce qui fait une configuration un peu différente...
Tadié ne cite pas le passage de "Monsieur Proust".
Les soucis du père (ibidem
Mais c’était essentiellement l’avenir de son fils qui tourmentait le père, et c’est là que Mme Proust, de son côté, a joué un rôle décisif. Le professeur Adrien Proust voulait absolument qu’il ait une carrière, pour se protéger de tout besoin. Il était soutenu en cela par les hommes de la famille maternelle, surtout par le père de Mme Proust.— C’était lui le plus ardent, me racontait M. Proust. Quand il s’y mettait, c’étaient de grands cris: « Vous ne ferez rien de ce petit, il est bien trop gâté ! Ou plutôt, si, vous ne vous en rendez pas compte, mais vous ferez de lui un fainéant, un bon à rien ! Si vous ne lui donnez pas de métier, vous le perdrez ! » Papa se tournait vers Maman et disait : « Tu vois ? Je te répète assez qu’on ne peut l’abandonner à une vie de mondain ! » Mais Maman, elle, laissait passer le torrent ; j’entends encore sa voix douce s’adressant à mon père : « Prends patience, mon petit docteur. Tout s’arrangera. »A un moment, pour complaire à son père, M. Proust, vers sa vingtième année, je crois, est entré comme bibliothécaire-assistant à la bibliothèque Mazarine, en même temps qu’il étudiait son Droit. Il n’était pas payé, mais cela ne faisait rien, son père était content : du moment qu’il prenait une occupation, c’était déjà cela.— Seulement, j’étais tout le temps en congé, me disait en riant M. Proust.Inutile de préciser que cela n’a pas duré. Il a quitté, et c’est vers cette époque qu’il a écrit une longue lettre à son père en expliquant que tout cela était du « temps perdu » et qu’il pensait être fait pour la littérature.D’après ce qu’il m’a dit, il y a eu une dernière explication entre le père et la mère, à la fin de laquelle le professeur Adrien Proust a déclaré à Mme Proust : « Eh bien, soit, je n’insisterai plus ; je ne m’occupe plus de lui. Tu feras ce que tu voudras. »— Et mon cher Papa a tenu parole. Non seulement cela, mais je sais que, avant sa mort, il lui arrivait de dire à des amis : « Vous verrez que Marcel sera un jour de l’Académie ! »Bien plus tard par la suite, une nuit, j’ai demandé à M. Proust s’il avait déjà son livre en tête, avec son titre, quand il avait employé ces mots de « temps perdu » dans la lettre à son père. Il a souri et ne m’a pas répondu.