Samedi 19 septembre '92
Jagat Niwas, 9:00.- J'ai été réveillé cette nuit à 3:00 par mes intestins. J'avais ensuite, en me recouchant comme une petite fièvre en réalité pas désagréable. Je vais voir ce qu'il en adviendra aujourd'hui mais en tout état de cause, il semble que mon épisode turista, je l'aurais eu aussi.
Le ciel est sans nuage ce matin. Je me suis réveillé il y a 1/4 d'heure (tard donc) avec une sensation délicieuse et sans souvenir de mes rêves. Depuis que je suis au Rajasthan mes rêves m'échappent. Il fait plus chaud, semble-t-il.
La jeune femme hier soir (lorsqu'on est assis solitaire et raisonnablement taciturne à la table d'un couple et puis qu'on lise ou qu'on écrive, on devient facilement le témoin de la vie de ce couple. Hier, c'étaient deux jeunes Français, deux jours avant, c'étaient deux suisses qui devaient être homosexuels)... La jeune femme hier soir tenait un journal avec application. Lui écrivait des cartes postales et elle écrivait son journal. Elle était blonde et son visage avait du charme. Tous les deux étaient très français. Jeunes, je dirais late 20's, habillés comme on s'habillerait j'imagine sur les plages de l'Atlantique, propres, frais. Lui portait un t-shirt jaune, ses cheveux étaient coupés courts avec une sorte de toupet sur le dessus du crâne. Il rougissait en parlant. Elle portait une blouse mauve sans manche, ses cheveux blonds étaient bouclés avec une frange sur le front, elle ne parlait pas beaucoup et arborait une expression plutôt sérieuse. Ils apparaissaient très français, lui comme elle, pas de doute. Je ne leur ai pas demandé d'où ils venaient mais je les aurais volontiers vus venir de Tours ou d'Orléans. (...) Je me suis dit qu'il y avait là toute une catégorie de Français, des gens plus jeunes que moi, que je connaissais mal.
Le couple d'homosexuels, deux soirs auparavant, devait être suisse. Ils n'étaient pas habillés comme le Français standard et ils avaient un fort accent. Je n'ai pas échangé un mot avec eux. Ils portaient tous deux une moustache et il y avait entre eux une forte différence d'âge, au point que je me suis demandé un moment s'ils n'étaient pas le père et le fils. Le plus jeune était maigre et pâle, avec un front bombé, quelque chose comme un air de famine dans les traits du visage. Et il parlait sans cesse, la plupart du temps pour se plaindre, d'abord qu'il faisait trop froid, qu'il aurait dû s'habiller plus chaudement et puis d'autres choses, de son compagnon. Il semblait l'asticoter sans cesse d'une manière geignarde et inconséquente. L'autre, une belle tête virile, ne disait presque rien, répondait par quelques mots ou par un signe de la tête, il gardait une main sur sa moustache et semblait contenir une exaspération virtuelle dont il ne voulait pas. Une seule fois quelque chose comme une exaspération a pointé, à peine pointé, le reste du temps il répondait aux questions que le plus jeune lui posait avec une gentillesse un peu forcée. Son attitude me paraissait familière. Résistait à la contagion de l'hystérie de son compagnon.
Dans le couple d'hier soir, ce n'était pas la femme qui parlait beaucoup mais l'homme, et c'était elle qui répondait avec économie. La situation était cependant plutôt symétrique qu'inverse de la précédente : dans les deux cas, c'était l'homme qui assumait, avec un peu d'angoisse, la responsabilité de la situation. Le jeune Français parlait beaucoup pour expliquer (mais sans autorité, faisait comme si ce qu'il disait était leur opinion commune) que tout allait bien ou pour relativiser ce qui n'allait pas si bien. En fait il était très inquiet du bien-être, du contentement de sa compagne. Et lorsqu'elle exprimait un avis différent du sien, il semblait embarrassé et battait en retraite dans la forteresse d'un "Enfin, je pense." ou d'un "Ah bon, tu crois ?".
Lorsque je leur ai demandé si je pouvais m'asseoir à leur table, lui m'a dit que bien sûr mais qu'ils ne seraient pas très causants, qu'ils avaient des cartes à écrire. Je leur ai répondu en souriant que je ne cherchais qu'un morceau de table pour y prendre mon souper. C'est lui ensuite qui m'a adressé la parole. Elle m'a regardé avec un peu de méfiance. Je les ai d'abord écoutés d'une oreille tandis que je lisais Naipaul. Elle écrivait son journal avec application dans un cahier indien, d'une grande écriture serrée. Lui remplissait des cartes postales, il s'interrompait de temps à autre pour demander son avis à sa compagne. Pour telle personne, à qui sans doute venait d'arriver un malheur, un deuil ou une maladie, il valait mieux, disait-il, ne pas faire dans la plaisanterie, elle n'avait pas la tête à ça. Il semblait anxieux d'obtenir en tout l'accord de sa compagne et elle semblait ne pas se soucier de cet accord - mais plus tard j'ai pu me rendre compte qu'elle intervenait efficacement pour que leur vérité soit commune et comme elle la désirait.
Je raconte ça, qui est un peu ennuyeux, parce que ça ne dit pas seulement quelque chose du couple, ça dit aussi quelque chose du voyage. Le voyage, ce n'est pas seulement une suite d'actions et d'impressions, c'est aussi un discours intérieur, une interprétation de cette suite. Et qui a à faire avec cette donnée de départ que le voyage est une dépense et que le voyageur, qui est aussi un vacancier, veut en avoir pour son argent. Mais savoir quoi, que veut-il au juste, c'est une autre histoire. Alors on ramène quelque chose: des objets, des photos, un journal, une liste éventuellement authentifiée par cartes postales de choses à avoir vues.
On rencontre deux types de voyageurs en Inde: ceux qui y viennent en vacances, pour un séjour bref, comme moi, et ceux qui sont là pour plusieurs mois, voire plusieurs années. Pour ces derniers la situation est un peu différente. Je ne m'intéresse ici qu'aux premiers. Ceux dont objectivement je fais partie même si venant en Inde, c'est plutôt sur les traces des seconds que je suis.
C'est le jeune homme qui m'a adressé la parole pour me demander si je logeais à l'hôtel. Il apparaissait qu'il n'avait pu y trouver une chambre: l'hôtel était plein et qu'ils avaient dû prendre une chambre ailleurs. Une chambre sans charme à 165 rps. J'avais répondu à la question du jeune homme en disant que ma chambre était assez chère (400 rps) mais si belle que je n'arrivais pas à la quitter. Je leur ai conseillé le Lal Ghat guest-house.
Et puis nous sommes retournés chacun à ses occupations. J'ai entendu qu'en aparté elle disait qu'elle préférait garder l'argent pour ramener des choses. Il y avait quelque chose comme de la rancune dans son expression. Leur repas est arrivé avant le mien. Du poulet tanduri, elle le trouvait maigre et lui plutôt bon. Elle a parlé d'un goût particulier. Il a dit : "Oui, ils mettent une herbe...", elle : "qui donne un goût de savon." et lui : "Ah bon ? non, je trouve ça plutôt bon.".
Lorsque mes plats sont arrivés (un cari de foies de poulet pas assez cuits) nous avons repris de parler.
Ils venaient de Jaisalmer et auparavant du Shakavati. Ils voyageaient avec un autre couple qu'ils retrouvaient de temps à autre. Ils étaient en Inde pour trois semaines et ils avaient décidé de ne "faire" que le Rajasthan. Ils avaient loué une voiture avec chauffeur, un van Suzuki, qui leur revenait 17 000 roupies pour la vingtaine de jours de leur séjour. J'ai cru comprendre par un précédent aparté qu'ils n'étaient pas très contents de leur chauffeur. Aussi qu'ils avaient été entraînés par leurs amis à dépenser plus qu'ils ne l'avaient d'abord prévu, des chambres d'hôtel à 650 rps et des repas de plus en plus chers. Le jeune homme avait l'air de se sentir coupable. Ils avaient déjà voyagé en Asie (en fait il semble qu'ils voyagent tous les ans en Asie) et comme j'avais parlé du bus, ils semblaient se justifier d'avoir choisi cette année une solution plus luxueuse.
A la fin, la jeune femme m'a redit ce qu'elle avait dit plus tôt en aparté: qu'elle préférait mettre l'argent dans des trucs à ramener. Et puis comme prise d'un scrupule, elle a dit : "évidemment, la mémoire...". Ils sont à Udaipur pour trois jours. Il a dit que lorsqu'on est dans une chambre, il est difficile d'en changer, les bagages, etc. Nos conceptions du séjour ici étaient apparues assez différentes et je n'ai pas essayé cette fois de les concilier.
Je ne crois pas qu'ils prendront une chambre au Lal Ghat.
Je leur ai conseillé l'Art Center mais je ne suis pas sûr d'avoir été un rabatteur très efficace.
Il est 11:30. J'ai eu une petite poussée de chiasse tout à l'heure mais pas bien méchante. Par contre mes bronches sont un peu irritées.
Je vais finir de me préparer et sortir faire un petit tour.
14:30
Je me sens à nouveau perdu. Je suis sorti vers midi, avec un crochet chez un marchand de chaussures devant le City Palace (j'ai acheté une paire de chaussures noires, 250 rps), je suis passé à l'Art Center.
Mais auparavant, tout de suite en sortant de l'hôtel, je suis passé chez Vijay pour lui laisser la cartouche de Marlboro (achetée au tax free de l'aéroport de Nice, sur le conseil d'un guide, pour offrir à l'occasion; j'en ai surtout été encombré). Il dormait. Il s'était couché tard, m'a-t-il dit. Je lui ai demandé s'il avait bu, il m'a dit que non.
(C'est pas très bon, je manque l'effet Escher.)
Je suis donc passé à l'Art Center. Il y avait là les deux Allemandes. Soni m'a salué gentiment puis il a continué sa conversation avec les Allemandes, presque à voix basse. Je voulais lui demander où se trouvait le magasin où Yves avait acheté ses chemises en soie. J'ai attendu un moment puis j'ai demandé à Gopal de me montrer des peintures de chevaux. Je veux acheter quelque chose pour mon frère.
(Les rapaces - je ne sais pas si ce sont des buses ou des éperviers ou des faucons. Il faudrait que je me renseigne. Avant-hier, près du pont, un arbre plein de cormorans blancs.)
(Comme j'ai vu plus tard, sur la route, des petits hérons d'allure assez semblable, je ne suis plus sûr si ces oiseaux étaient bien des cormorans. Pendant tout mon séjour je me suis senti manquer d'un guide d'histoire naturelle.)
Je n'avais pas fini que les Allemandes sont parties et Soni derrière elles. Je suis resté avec Gopal. On nous a apporté du thé.
(Sur la blancheur des murs, il y a ici des scènes d'une infini délicatesse, avec un moineau et un bout de branche ou un écureuil, dignes de la peinture chinoise. Je n'ai rien vu d'approchant dans toute la peinture qu'on m'a montrée ici. Même chez Soni. L'alternative aux peintures stéréotypées de style local, c'est de la peinture de style européen, pas sans habileté mais d'une conception, du sujet comme du traitement, affligeante, digne des canevas de tapisserie qu'on trouve dans les merceries du boulevard Borriglione. En particulier la conception de l'espace est spécialement pauvre.)
C'est vraiment un endroit pour faire du noir et blanc: superbes contrastes, superbes obliques.
Je paye immanquablement mes péchés d'orgueil. Les amabilités d'avant-hier soir. Les lignes de la main hier après-midi.
Le ciel qui était si pur ce matin se couvre peu à peu de gros nuages noirs. Aurons-nous un retour de mousson?
La qualité des peintures de Soni est assez bonne, elle est même très bonne mais les sujets sont désespérément banals. Tout cela est tellement maniéré, précieux. J'ai finalement été plus séduit par ce que j'ai vu dans le quartier musulman ou dans l'Ashoka Art Centre, ces peintures dans le style moghol sur de vieux papiers écrits de persan et percés de trous de vers. J'ai vu là 4, 5 choses qui m'ont plu. Peut-être un peu chères.
Soni ne revenait pas. J'ai finalement posé ma question à Gopal. Il m'a demandé de lui faire une liste de tout ce que je désirais acheter. J'ai été large, jusqu'au costume. On a pris rendez-vous pour tout de suite. Aussi je vais interrompre ici mon compte-rendu.
Il va sans doute y avoir de l'orage, les mouches sont piquantes.
Je pense beaucoup à mes voyages en Italie. C'est le point de référence d'où je mesure la distance.
18:30/19:00 J.N.
J'ai changé de chambre cet après-midi. Chambre 10. J'aimerais faire un plan mais la structure de l'hôtel est décidément assez complexe. Ma nouvelle chambre est nettement plus monacale (et nettement moins chère: 175 rps / 400 rps) mais pleine de charme pas moins et le petit pavillon qui la flanque est délicieux.
Après l'avoir inspectée, je suis allé me laver les mains à la salle de bains commune. Les toilettes sont malheureusement à l'européenne et je vais devoir m'acheter vite fait une grande serviette de toilette. Je ne jouis plus non plus de ces espèces de grands draps-couvertures qui étaient parfaits pour la température des nuits ici. Mais je m’accommoderai très bien d'un peu d'inconfort. Et je serais tenté de dire que ça me convient mieux.
Au moment où je sortais de la salle de bains, une troupe de singes est arrivée, qui a pris possession des toits de l'hôtel et des maisons alentour.
J'avais perdu espoir de voir des singes ici, je m'étais dit que ce devait être une spécialité de Pushkar. Ce sont des singes superbes, très différents de ceux que j'ai vus dans les montagnes, la face, les mains et les pieds noirs. Assez grands. Ils sont arrivés avec une invraisemblable autorité, sautant d'un toit à l'autre sans rien de l'inquiétude animale. Et de fait en les regardant, je n'avais pas tout à fait l'impression de regarder des animaux. Plutôt l'impression de voir arriver une troupe de nomades un peu saltimbanques et hautains.
Une grande femelle dominante s'est installée en haut de l'escalier qui mène à la terrasse. Je suis monté et lorsque je suis passé près d'elle (elle n'a pas bougé avant que je sois pratiquement contre elle) elle a montré les dents, comme agacée et s'est installée quelques marches plus bas. Un serviteur, souriant, réjoui, lui a donné une tomate. Elle l'a mangée lentement et ensuite s'est léché les doigts et la paume de la main, comme ferait un homme habitué à manger avec ses doigts. Elle avait aussi cette façon si peu animale d'appuyer son avant-bras sur son genou.
Un moment après un client est arrivé, il a commencé à monter les marches, elle a montré les dents et a fait un geste de la main tout à fait humain, pst, pst, pour le chasser. L'homme s'est alors assis trois, quatre marches plus bas, lui tournant le dos. Un peu comme on voit faire Sigourney Weaver dans "Gorilles dans la brume", et c'était peut-être quelque chose comme ça qu'il avait en tête. Elle semblait très agacée et après un temps elle s'est approchée et assise une marche plus bas. La manager (la venue de singes ne doit pas être si fréquente: la moitié du personnel de l'hôtel s'était rapprochée pour les regarder) lui a conseillé de ne pas rester là, qu'elle pouvait lui voler quelque chose. Le type est parti et elle est restée là, au milieu de l'escalier. Un serviteur l'a saluée en passant d'un demi-geste, la main en creux sur le front. Puis le manager est allé chercher une tige de fer pour la chasser. Elle s'est laissé chasser sans panique, presque avec dédain, et s'est installée à deux mètres de là.
Le reste de la famille était un peu plus loin, sur les toits de l'hôtel du côté sud: deux femelles plus jeunes et deux petits qui jouaient sur une coupole, glissant sur les côtes (voir dessin), il y avait aussi un grand mâle qui s'était installé dans le grand banyan qui surplombe le quai au sud de l'hôtel. Et il y en avait d'autres sur d'autres toits plus loin.
Le soleil venait de se coucher et la lumière était une fois de plus superbe. De la pluie tombait en rideau droit assez loin au nord-ouest.
A présent la nuit finit de tomber. Une cloche sonne longuement à un temple du côté du pont. Je viens de passer une heure à prendre ces notes dans le pavillon qui jouxte ma chambre, d'abord à la lumière du soir puis à la lampe bleue qui l'éclaire.
- ironique panne de jus à l'instant -
Le pavillon est dans l'axe de l'autel à Shiva (sans statue, juste des tridents) qui occupe la cour.
Je vais rejoindre l'Art Center, pour la 3e fois de la journée.
(Deewana à nouveau.)