vendredi 10 octobre 2025

journal (19 septembre): touristes et singes

 Samedi 19 septembre '92

Jagat Niwas, 9:00.- J'ai été réveillé cette nuit à 3:00 par mes intestins. J'avais ensuite, en me recouchant comme une petite fièvre en réalité pas désagréable. Je vais voir ce qu'il en adviendra aujourd'hui mais en tout état de cause, il semble que mon épisode turista, je l'aurais eu aussi.

Le ciel est sans nuage ce matin. Je me suis réveillé il y a 1/4 d'heure (tard donc) avec une sensation délicieuse et sans souvenir de mes rêves. Depuis que je suis au Rajasthan mes rêves m'échappent. Il fait plus chaud, semble-t-il.

La jeune femme hier soir (lorsqu'on est assis solitaire et raisonnablement taciturne à la table d'un couple et puis qu'on lise ou qu'on écrive, on devient facilement le témoin de la vie de ce couple. Hier, c'étaient deux jeunes Français, deux jours avant, c'étaient deux suisses qui devaient être homosexuels)... La jeune femme hier soir tenait un journal avec application. Lui écrivait des cartes postales et elle écrivait son journal. Elle était blonde et son visage avait du charme. Tous les deux étaient très français. Jeunes, je dirais late 20's, habillés comme on s'habillerait j'imagine sur les plages de l'Atlantique, propres, frais. Lui portait un t-shirt jaune, ses cheveux étaient coupés courts avec une sorte de toupet sur le dessus du crâne. Il rougissait en parlant. Elle portait une blouse mauve sans manche, ses cheveux blonds étaient bouclés avec une frange sur le front, elle ne parlait pas beaucoup et arborait une expression plutôt sérieuse. Ils apparaissaient très français, lui comme elle, pas de doute. Je ne leur ai pas demandé d'où ils venaient mais je les aurais volontiers vus venir de Tours ou d'Orléans. (...) Je me suis dit qu'il y avait là toute une catégorie de Français, des gens plus jeunes que moi, que je connaissais mal.

Le couple d'homosexuels, deux soirs auparavant, devait être suisse. Ils n'étaient pas habillés comme le Français standard et ils avaient un fort accent. Je n'ai pas échangé un mot avec eux. Ils portaient tous deux une moustache et il y avait entre eux une forte différence d'âge, au point que je me suis demandé un moment s'ils n'étaient pas le père et le fils. Le plus jeune était maigre et pâle, avec un front bombé, quelque chose comme un air de famine dans les traits du visage. Et il parlait sans cesse, la plupart du temps pour se plaindre, d'abord qu'il faisait trop froid, qu'il aurait dû s'habiller plus chaudement et puis d'autres choses, de son compagnon. Il semblait l'asticoter sans cesse d'une manière geignarde et inconséquente. L'autre, une belle tête virile, ne disait presque rien, répondait par quelques mots ou par un signe de la tête, il gardait une main sur sa moustache et semblait contenir une exaspération virtuelle dont il ne voulait pas. Une seule fois quelque chose comme une exaspération a pointé, à peine pointé, le reste du temps il répondait aux questions que le plus jeune lui posait avec une gentillesse un peu forcée. Son attitude me paraissait familière. Résistait à la contagion de l'hystérie de son compagnon.

Dans le couple d'hier soir, ce n'était pas la femme qui parlait beaucoup mais l'homme, et c'était elle qui répondait avec économie. La situation était cependant plutôt symétrique qu'inverse de la précédente : dans les deux cas, c'était l'homme qui assumait, avec un peu d'angoisse, la responsabilité de la situation. Le jeune Français parlait beaucoup pour expliquer (mais sans autorité, faisait comme si ce qu'il disait était leur opinion commune) que tout allait bien ou pour relativiser ce qui n'allait pas si bien. En fait il était très inquiet du bien-être, du contentement de sa compagne. Et lorsqu'elle exprimait un avis différent du sien, il semblait embarrassé et battait en retraite dans la forteresse d'un "Enfin, je pense." ou d'un "Ah bon, tu crois ?".

Lorsque je leur ai demandé si je pouvais m'asseoir à leur table, lui m'a dit que bien sûr mais qu'ils ne seraient pas très causants, qu'ils avaient des cartes à écrire. Je leur ai répondu en souriant que je ne cherchais qu'un morceau de table pour y prendre mon souper. C'est lui ensuite qui m'a adressé la parole. Elle m'a regardé avec un peu de méfiance. Je les ai d'abord écoutés d'une oreille tandis que je lisais Naipaul. Elle écrivait son journal avec application dans un cahier indien, d'une grande écriture serrée. Lui remplissait des cartes postales, il s'interrompait de temps à autre pour demander son avis à sa compagne. Pour telle personne, à qui sans doute venait d'arriver un malheur, un deuil ou une maladie, il valait mieux, disait-il, ne pas faire dans la plaisanterie, elle n'avait pas la tête à ça. Il semblait anxieux d'obtenir en tout l'accord de sa compagne et elle semblait ne pas se soucier de cet accord - mais plus tard j'ai pu me rendre compte qu'elle intervenait efficacement pour que leur vérité soit commune et comme elle la désirait.

Je raconte ça, qui est un peu ennuyeux, parce que ça ne dit pas seulement quelque chose du couple, ça dit aussi quelque chose du voyage. Le voyage, ce n'est pas seulement une suite d'actions et d'impressions, c'est aussi un discours intérieur, une interprétation de cette suite. Et qui a à faire avec cette donnée de départ que le voyage est une dépense et que le voyageur, qui est aussi un vacancier, veut en avoir pour son argent. Mais savoir quoi, que veut-il au juste, c'est une autre histoire. Alors on ramène quelque chose: des objets, des photos, un journal, une liste éventuellement authentifiée par cartes postales de choses à avoir vues.

On rencontre deux types de voyageurs en Inde: ceux qui y viennent en vacances, pour un séjour bref, comme moi, et ceux qui sont là pour plusieurs mois, voire plusieurs années. Pour ces derniers la situation est un peu différente. Je ne m'intéresse ici qu'aux premiers. Ceux dont objectivement je fais partie même si venant en Inde, c'est plutôt sur les traces des seconds que je suis.

C'est le jeune homme qui m'a adressé la parole pour me demander si je logeais à l'hôtel. Il apparaissait qu'il n'avait pu y trouver une chambre: l'hôtel était plein et qu'ils avaient dû prendre une chambre ailleurs. Une chambre sans charme à 165 rps. J'avais répondu à la question du jeune homme en disant que ma chambre était assez chère (400 rps) mais si belle que je n'arrivais pas à la quitter. Je leur ai conseillé le Lal Ghat guest-house.

Et puis nous sommes retournés chacun à ses occupations. J'ai entendu qu'en aparté elle disait qu'elle préférait garder l'argent pour ramener des choses. Il y avait quelque chose comme de la rancune dans son expression. Leur repas est arrivé avant le mien. Du poulet tanduri, elle le trouvait maigre et lui plutôt bon. Elle a parlé d'un goût particulier. Il a dit : "Oui, ils mettent une herbe...", elle : "qui donne un goût de savon." et lui : "Ah bon ? non, je trouve ça plutôt bon.".

Lorsque mes plats sont arrivés (un cari de foies de poulet pas assez cuits) nous avons repris de parler.

Ils venaient de Jaisalmer et auparavant du Shakavati. Ils voyageaient avec un autre couple qu'ils retrouvaient de temps à autre. Ils étaient en Inde pour trois semaines et ils avaient décidé de ne "faire" que le Rajasthan. Ils avaient loué une voiture avec chauffeur, un van Suzuki, qui leur revenait 17 000 roupies pour la vingtaine de jours de leur séjour. J'ai cru comprendre par un précédent aparté qu'ils n'étaient pas très contents de leur chauffeur. Aussi qu'ils avaient été entraînés par leurs amis à dépenser plus qu'ils ne l'avaient d'abord prévu, des chambres d'hôtel à 650 rps et des repas de plus en plus chers. Le jeune homme avait l'air de se sentir coupable. Ils avaient déjà voyagé en Asie (en fait il semble qu'ils voyagent tous les ans en Asie) et comme j'avais parlé du bus, ils semblaient se justifier d'avoir choisi cette année une solution plus luxueuse.

A la fin, la jeune femme m'a redit ce qu'elle avait dit plus tôt en aparté: qu'elle préférait mettre l'argent dans des trucs à ramener. Et puis comme prise d'un scrupule, elle a dit : "évidemment, la mémoire...". Ils sont à Udaipur pour trois jours. Il a dit que lorsqu'on est dans une chambre, il est difficile d'en changer, les bagages, etc. Nos conceptions du séjour ici étaient apparues assez différentes et je n'ai pas essayé cette fois de les concilier.

Je ne crois pas qu'ils prendront une chambre au Lal Ghat.

Je leur ai conseillé l'Art Center mais je ne suis pas sûr d'avoir été un rabatteur très efficace.

Il est 11:30. J'ai eu une petite poussée de chiasse tout à l'heure mais pas bien méchante. Par contre mes bronches sont un peu irritées.

Je vais finir de me préparer et sortir faire un petit tour.

14:30


Je me sens à nouveau perdu. Je suis sorti vers midi, avec un crochet chez un marchand de chaussures devant le City Palace (j'ai acheté une paire de chaussures noires, 250 rps), je suis passé à l'Art Center.

Mais auparavant, tout de suite en sortant de l'hôtel, je suis passé chez Vijay pour lui laisser la cartouche de Marlboro (achetée au tax free de l'aéroport de Nice, sur le conseil d'un guide, pour offrir à l'occasion; j'en ai surtout été encombré). Il dormait. Il s'était couché tard, m'a-t-il dit. Je lui ai demandé s'il avait bu, il m'a dit que non.


(C'est pas très bon, je manque l'effet Escher.)

Je suis donc passé à l'Art Center. Il y avait là les deux Allemandes. Soni m'a salué gentiment puis il a continué sa conversation avec les Allemandes, presque à voix basse. Je voulais lui demander où se trouvait le magasin où Yves avait acheté ses chemises en soie. J'ai attendu un moment puis j'ai demandé à Gopal de me montrer des peintures de chevaux. Je veux acheter quelque chose pour mon frère.

(Les rapaces - je ne sais pas si ce sont des buses ou des éperviers ou des faucons. Il faudrait que je me renseigne. Avant-hier, près du pont, un arbre plein de cormorans blancs.)

(Comme j'ai vu plus tard, sur la route, des petits hérons d'allure assez semblable, je ne suis plus sûr si ces oiseaux étaient bien des cormorans. Pendant tout mon séjour je me suis senti manquer d'un guide d'histoire naturelle.)

Je n'avais pas fini que les Allemandes sont parties et Soni derrière elles. Je suis resté avec Gopal. On nous a apporté du thé.

(Sur la blancheur des murs, il y a ici des scènes d'une infini délicatesse, avec un moineau et un bout de branche ou un écureuil, dignes de la peinture chinoise. Je n'ai rien vu d'approchant dans toute la peinture qu'on m'a montrée ici. Même chez Soni. L'alternative aux peintures stéréotypées de style local, c'est de la peinture de style européen, pas sans habileté mais d'une conception, du sujet comme du traitement, affligeante, digne des canevas de tapisserie qu'on trouve dans les merceries du boulevard Borriglione. En particulier la conception de l'espace est spécialement pauvre.)



C'est vraiment un endroit pour faire du noir et blanc: superbes contrastes, superbes obliques.

Je paye immanquablement mes péchés d'orgueil. Les amabilités d'avant-hier soir. Les lignes de la main hier après-midi.

Le ciel qui était si pur ce matin se couvre peu à peu de gros nuages noirs. Aurons-nous un retour de mousson?

La qualité des peintures de Soni est assez bonne, elle est même très bonne mais les sujets sont désespérément banals. Tout cela est tellement maniéré, précieux. J'ai finalement été plus séduit par ce que j'ai vu dans le quartier musulman ou dans l'Ashoka Art Centre, ces peintures dans le style moghol sur de vieux papiers écrits de persan et percés de trous de vers. J'ai vu là 4, 5 choses qui m'ont plu. Peut-être un peu chères.

Soni ne revenait pas. J'ai finalement posé ma question à Gopal. Il m'a demandé de lui faire une liste de tout ce que je désirais acheter. J'ai été large, jusqu'au costume. On a pris rendez-vous pour tout de suite. Aussi je vais interrompre ici mon compte-rendu.

Il va sans doute y avoir de l'orage, les mouches sont piquantes.

Je pense beaucoup à mes voyages en Italie. C'est le point de référence d'où je mesure la distance.

18:30/19:00 J.N.

J'ai changé de chambre cet après-midi. Chambre 10. J'aimerais faire un plan mais la structure de l'hôtel est décidément assez complexe. Ma nouvelle chambre est nettement plus monacale (et nettement moins chère: 175 rps / 400 rps) mais pleine de charme pas moins et le petit pavillon qui la flanque est délicieux.

Après l'avoir inspectée, je suis allé me laver les mains à la salle de bains commune. Les toilettes sont malheureusement à l'européenne et je vais devoir m'acheter vite fait une grande serviette de toilette. Je ne jouis plus non plus de ces espèces de grands draps-couvertures qui étaient parfaits pour la température des nuits ici. Mais je m’accommoderai très bien d'un peu d'inconfort. Et je serais tenté de dire que ça me convient mieux.

Au moment où je sortais de la salle de bains, une troupe de singes est arrivée, qui a pris possession des toits de l'hôtel et des maisons alentour.

J'avais perdu espoir de voir des singes ici, je m'étais dit que ce devait être une spécialité de Pushkar. Ce sont des singes superbes, très différents de ceux que j'ai vus dans les montagnes, la face, les mains et les pieds noirs. Assez grands. Ils sont arrivés avec une invraisemblable autorité, sautant d'un toit à l'autre sans rien de l'inquiétude animale. Et de fait en les regardant, je n'avais pas tout à fait l'impression de regarder des animaux. Plutôt l'impression de voir arriver une troupe de nomades un peu saltimbanques et hautains.

Une grande femelle dominante s'est installée en haut de l'escalier qui mène à la terrasse. Je suis monté et lorsque je suis passé près d'elle (elle n'a pas bougé avant que je sois pratiquement contre elle) elle a montré les dents, comme agacée et s'est installée quelques marches plus bas. Un serviteur, souriant, réjoui, lui a donné une tomate. Elle l'a mangée lentement et ensuite s'est léché les doigts et la paume de la main, comme ferait un homme habitué à manger avec ses doigts. Elle avait aussi cette façon si peu animale d'appuyer son avant-bras sur son genou.

Un moment après un client est arrivé, il a commencé à monter les marches, elle a montré les dents et a fait un geste de la main tout à fait humain, pst, pst, pour le chasser. L'homme s'est alors assis trois, quatre marches plus bas, lui tournant le dos. Un peu comme on voit faire Sigourney Weaver dans "Gorilles dans la brume", et c'était peut-être quelque chose comme ça qu'il avait en tête. Elle semblait très agacée et après un temps elle s'est approchée et assise une marche plus bas. La manager (la venue de singes ne doit pas être si fréquente: la moitié du personnel de l'hôtel s'était rapprochée pour les regarder) lui a conseillé de ne pas rester là, qu'elle pouvait lui voler quelque chose. Le type est parti et elle est restée là, au milieu de l'escalier. Un serviteur l'a saluée en passant d'un demi-geste, la main en creux sur le front. Puis le manager est allé chercher une tige de fer pour la chasser. Elle s'est laissé chasser sans panique, presque avec dédain, et s'est installée à deux mètres de là.

Le reste de la famille était un peu plus loin, sur les toits de l'hôtel du côté sud: deux femelles plus jeunes et deux petits qui jouaient sur une coupole, glissant sur les côtes (voir dessin), il y avait aussi un grand mâle qui s'était installé dans le grand banyan qui surplombe le quai au sud de l'hôtel. Et il y en avait d'autres sur d'autres toits plus loin.

Le soleil venait de se coucher et la lumière était une fois de plus superbe. De la pluie tombait en rideau droit assez loin au nord-ouest.

A présent la nuit finit de tomber. Une cloche sonne longuement à un temple du côté du pont. Je viens de passer une heure à prendre ces notes dans le pavillon qui jouxte ma chambre, d'abord à la lumière du soir puis à la lampe bleue qui l'éclaire.

- ironique panne de jus à l'instant -

Le pavillon est dans l'axe de l'autel à Shiva (sans statue, juste des tridents) qui occupe la cour.

Je vais rejoindre l'Art Center, pour la 3e fois de la journée.

(Deewana à nouveau.) 

jeudi 9 octobre 2025

journal (18 septembre): crépuscule, Mary à Manali

 Vendredi 18 septembre '92


10:00 Jagat Niwas.

Très lendemain de cuite ce matin, réveillé à 9:30 (ce qui est un record), j'attends mon petit déjeuner sur la terrasse couverte du restaurant, il y a un peu plus de nuages qu'hier (ça aussi, ça fait gueule de bois). Ceci dit il fait tout de même beau, un peu d'air, une température de mois de juin à Nice (ou septembre !). Je me suis réveillé à 7:00 avec un mal de crâne carabiné. J'ai pris un Anacin: mon estomac aura été mis à rude épreuve cette nuit, qu'il ne prenne pas l'habitude d'une vie trop facile.

J'étais bien parti hier quand Gopal est venu me chercher mais avec cette soirée alcoolisée je n'aurais pas beaucoup écrit hier (ma moyenne s'est stabilisée autour de 10 pages - ça a été un peu comme je l'avais craint: je suis parti très fort mais je n'ai pas tenu le rythme. Pas tout à fait puisque ça s'est stabilisé. Il s'agit de continuer comme ça pendant les dix jours qu'il me reste à passer en Inde). Il serait bien que je réussisse à produire ce qui a commencé à se cristalliser hier.

J'ai perdu, je suppose dans la voiture, le stylo à bille noir acheté à Delhi. Dommage : j'aimais son trait.

11:45 - City Palace

Les peintures: répétés jusqu'à la nausée les fastes d'une vie de luxe et de violences. Les peintures guerrières du rez-de-chaussée: le cavalier musulman tranché en deux avec son cheval. Barbe vs moustache.

Extraordinaire finesse des portraits dans les miniatures. Le type rajpoute reconnaissable dans la population actuelle d'Udaipur. Jean-Luc C., à Montréal, avait ce type: paupières bistres, longs cils supérieurs qui donnent quelque chose d'à la fois caressant et féroce au regard, sourire éclatant sous la moustache. C'est un type qu'on voit répété ici et là mais ici c'est le type normal même si tout le monde ne le répète pas parfaitement. C'est le type des maharanas.

Autre chose: une salle toute pleine de peintures de processions, etc., dans la ville. L'occasion d'un portrait de la ville. Tout à l'heure d'un balcon je remarquais au milieu des maisons à terrasses quelques maisons isolées couvertes d'un toit à double pente douce, un peu comme les plus simples des maisons nord méditerranéennes. D'après les peintures il semble que c'était anciennement le type normal de l'architecture domestique.

(...)

18:30 - Jagat Niwas.

Le moment est parfait. Le soleil descend lentement vers l'autre rive.

(...)

Je suis installé sur mon lit en estrade, tout blanc, accoudé à l'une des trois fenêtres qui le bordent, dans les derniers rayons du soleil. Des enfants se baignent en bas devant le //Lal Ghat//, le "quai rouge", juste à droite, infatigables, enchaînant sans arrêt des petits crawls jusqu'à un pilotis puis retour vers le bord. Un vol de perroquets traverse le ciel très haut. Il n'y a rien à dire, c'est parfait, la rive en face est belle et charmante, avec son mélange de maisons blanches (les couleurs d'Udaipur: le blanc, de temps à autre un jaune clair, très pâle et quelques touches de bleu ciel) et de verdure, grands figuiers banyans, bananier au milieu d'une cour. Un petit temple en motte de beurre sur l'éminence et ses escaliers qui descendent jusqu'à l'eau, l'édifice carré et frêle à arcades sur l'îlot entre les deux rives, envahi d'herbes, les kiosques qui avancent dans l'eau, les ghats, les silhouettes sur la langue de terre qui termine cette île, près du pavillon à double portique ou du temple rouge, découpée par la surface miroitante du lac derrière. Les ghats. Et derrière, la forme des collines, la colline à trois sommets derrière quoi le soleil s'est couché, la silhouette du Palais de la Mousson qui maintenant que le contrejour lui ôte sa blancheur ressemble à un bourg rhénan perché qu'il est sur la plus haute éminence alentour.

C'est maintenant, un bon quart d'heure après le coucher du soleil, que la lumière est la plus belle.

Et je jouis doucement de ça, couché sur le drap blanc de mon lit, dans mon confortable pyjama blanc, acheté mardi sur Ajmal Khan Road, d'abord en lisant Naipaul, puis en prenant ces notes.

J'ai pris quelques mauvaises habitudes, en particulier celle de laisser filer le journal. Le journal devrait toujours être fait le soir même ou, au pire, le lendemain matin.

Je me donne donc comme tâche ce soir, avant tout, de rattraper le journal.

Le ciel est étonnant: au-dessus de la ligne des collines (les collines de l'autre côté du lac sont remarquablement vides, juste trois, quatre bâtiments blancs au milieu de leur verdure, comme des fabriques 18e) - c'est-à-dire qu'il donne dans les pastels tout le spectre de l'arc en ciel: près de l'horizon il est vert avec des couches plus épaisses, comme de l'onyx et l'incrustation de longs nuages mauves et laiteux, au-dessus il est tout à fait pur et passe doucement de l'orange au bleu puis au mauve.

Il est 19:10. Peut-être le moment de songer à souper. (Il va être temps d'allumer les lampes).

La première étoile vient de s’allumer dans le dernier rose du crépuscule finissant. Les derniers oiseaux, les cormorans frisent la surface du lac, l'effleurent dans un petit bruit d'eau qui signale leur prise. Les pigeons ont fini leur manège.

22:00.- La stéréo du restaurant que j'entends, heureusement très amortie, de ma chambre, repasse pour la 2e ou 3e fois de la soirée la musique de Deewana. Énervant. J'imagine les contorsions grotesques et les mimiques ridicules qui doivent accompagner les chansons dans le film. Le peu que j'ai vu à la télévision de ce genre de comédie musicale a suffi pour m'édifier et je n'ai pas voulu accompagner les autres au cinéma l'autre jour. Abrutissant à tous les points de vue. Je pourrais en dire quelque chose mais je me suis donné un autre devoir ce soir - et j'ai déjà passé l'essentiel de mon temps à lire dans Naipaul.

Juste pour dire que je n'aime pas, du tout, cette musique et que tout à l'heure, comme je sortais de l'Art Centre, je suis tombé sur Vijay qui y arrivait et qui m'a dit que Jo avait téléphoné hier et qu'elle me demandait de lui ramener la cassette de Deewana ! Ce que je vais faire à mon grand regret: connaissant Jo, je sais qu'il y a de forts risques qu'elle m'inflige cette musique si je soupe chez elle un de ces soirs au retour.

Allons-y, Journal :

d'abord un sommaire inverse pour me remettre les choses en mémoire:

Vendredi 18 : réveil 7:00 puis 9:30. Petit déj., toilette. 11:00 City Palace -> 12:45. 13:00 Art Center, Gopal qui me donne un morceau de son samosa (sommaire !) puis Soni. 13:30 Gopal m'amène chez le bijoutier cousin de Soni. Je reste longtemps. vers 15:00 Art Center, les 2 Allemandes, les lignes de la main. 17:00 je rentre à l'hôtel après détour par la grande arche (Gangore Ghat). Ghat. Naipaul, coucher du soleil. 19:30 souper au restau du Jagat Niwas (Naipaul). Couple de Français. 21:00 room, Naipaul.

Jeudi 17 : l. 8:00. 10:30 dessine. (PS m’emmène en scooter à la recherche de Vijay.) 11:00 Art Center. Soni. téléphone. Soni doit aller à une autre de ses boutiques. Me demande de l'attendre. Gopal, conversation intéressante. Soni n'arrive pas. Vijay m'amène dîner chez Gokul. Explication avec lui. Chameaux. 14:30 hôtel (ms - collages) puis promenade : Jagdish road (Mothi Chawta road). J'entre chez un joaillier près de la Clock tower, nose rings. Chetak circle, marchand de chaussures. Dans le quartier musulman le garçon que j'avais vu la veille. Son école de peinture. M'accompagne ensuite dans ma promenade de l'autre côté du bras de lac. Les 2 types au bout. 19:30 hôtel. Vers 20:30 Gopal passe me prendre en moto. Avec Soni, Viru, Khan et Vijay dans un restau sur le toit d'un hôtel dans l'est de la ville. Le palais en perspective. Gin & 7-up -> 1:00 du mat.

Mercredi 16 : r. 7:00. rendormi. l. 9:00 Naipaul. 11:00 chez Vijay, sa mère, photos, thé (promenade autour du City Palace. 13:00 chez Vijay fermé. Une femme que je prends pour sa mère me dit qu'il est parti. je vais chez son frère où il me rejoint. Je regarde les peintures chez PS. Assez pauvre qualité. (J'ai serré la main à un type que j'ai pris pour son frère.) Promenade dans le nord de la ville, Mothi Chawtha road. 14:30 Narula, danseurs, le garçon, le jeune Français, bhang. Je repasse chez PS. Je ne sais pas si c'est à ce moment ou avant que je regarde les peintures. En tous cas en sortant de regarder les peintures je suis embarqué dans l'école d'art qui jouxte le magasin de PS. Le patron est chrétien. Je passe la soirée à lire Naipaul. Souper à l'hôtel. Les 2 homosexuels suisses. Je m'endors à 1:00 du mat.

Naipaul me bouffe beaucoup de temps mais ça le mérite.

Il fait chaud ce soir et je tombe de sommeil.

Tant pis pour la moyenne, je vais me coucher.

Il y a tellement de conversations que j'aurais dû noter tout de suite. Toujours cette illusion, contre laquelle je devrais pourtant être prévenu, que la mémoire que je garde de ceci ou de cela est si forte que je peux différer de la mettre sur papier. (23:30)

Mon journal tourne mal, et d'une manière qui ne m'est que trop familière: je commence à écrire plus dans ma tête que sur le papier. Ainsi tout ce que j'avais à écrire hier sur les peintures est en train de se perdre - et c'est difficilement rattrapable parce que mon mood a changé. La soirée d'hier a modifié ma façon d'être ici.

Avant-hier je me faisais du souci quant à Vijay. Je me demandais si je n'avais pas été maladroit, si je ne l'avais pas froissé par maladresse.

Et avant-hier soir j'étais écœuré et un peu exaspéré par toute la peinture que j'avais vue.

Hier matin quelque chose s'était cristallisé. La compréhension, même partielle, est le meilleur remède aux maux de l'âme. J'ai dessiné, ce qui était une façon de matérialiser cette compréhension - mais j'aurais mieux fait de la matérialiser en écrivant.

Petites choses en passant, parce qu'elles me trottent par la tête :

- Mary, à Manali (lorsque Gopal est passé hier soir, j'ai d'abord cru que c'était elle - et j'ai été un peu déçu), 35 ans, lorsqu'elle est arrivée chez John Bannon, elle portait des chaussures de montagne et un sweat-shirt bleu où étaient imprimés les noms de femmes..., comment dire: un panthéon féministe.

Et le soir suivant, après qu'elle nous a montré ses emplettes tibétaines, nous avons parlé, en particulier de la situation des femmes en Inde. la vision de Mary était particulièrement noire, elle a raconté l'histoire d'une amie tibétaine qu'elle s'était faite, qui vivait dans l'Uttar Pradesh, ou quelque part par là. Son mari avait été un alcoolique et la battait. Elle avait fini par se séparer de lui et vivait avec ses frères. (Elle avait 30 ans. Elle ne se trouvait pas belle mais, disait Mary, ce n'était pas vrai - c'était ce que son mari lui disait sans cesse.) Un soir Mary l'avait invitée à venir souper chez elle, elle avait accepté mais elle n'était pas venue, ou n'était venue que pour dire qu'elle ne pouvait pas venir. Mary avait alors décidé d'aller dire deux mots à ses frères. Son amie avait essayé de l'en empêcher mais Mary était passée outre. Elle était allée dans la maison où vivait son amie avec ses frères et avait copieusement engueulés ceux-ci. Elle leur a dit que la façon qu'ils avaient de traiter leur sœur était indigne de Tibétains, qu'ils se laissaient aller à attraper les mauvaises manières indiennes, etc. (Mary nous expliquait que les réfugiés tibétains prenaient vite les manières indiennes et qu'ils n'étaient plus comme étaient les véritables tibétains). Les frères avaient reçu la semonce en courbant l'échine, piteux, et, selon Mary, la sœur se réjouissait sous cape.

Elle disait, Mary, que la condition des femmes était particulièrement dure en Inde, que les hommes buvaient et qu'ils battaient leur femme ou bien qu'ils disparaissaient sans plus donner de nouvelles ni d'argent. Elle racontait l'histoire d'une femme dans les montagnes qui avait ouvert une guest-house parce que son mari avait disparu, qu'elle avait des enfants et pas de ressources.

Nous avons parlé de la situation des femmes. Je lui ai dit qu'il m'apparaissait que dans les pays où les femmes sont particulièrement assujetties, elles montrent souvent une force de caractère rare en Occident. En fait je parlais surtout de ce que je connais un peu, c'est-à-dire du Maghreb. Jo là-dessus a enchaîné sur l'antienne classique selon quoi les hommes, dans ces cultures, n'auraient que l'apparence du pouvoir et les femmes la réalité. J'ai été embarrassé: Jo disait ça dans la continuité de ce que je venais de dire mais ça n'y correspondait pas Et je craignais que ça induise une mécompréhension de mes propos. En tous cas Mary a réagi. Elle a parlé de cas fréquents ces temps-ci, de femmes brûlées vives par leur mari, lequel ensuite avait droit à l'indulgence des tribunaux.

(...)

Juste dire que j'avais été frappé par la manière dont Mary vivait sans état d'âme l'antagonisme qu'il pouvait y avoir entre les Indiens et les Occidentaux en visite. Elle s'était indignée parce que la vieille, la femme indienne de Banon, après lui avoir demandé d'où elle venait, lui avait carrément dit : "Donne-moi quelque chose du Ladakh." Et elle parlait avec exaspération et sarcasme des enfants qui assiègent les visiteurs au Ladakh : "One rupie, one pen, one rupie, one pen !". Et elle était très contente d'avoir acquis certains des plus beaux de ses objets tibétains à un prix ridiculement bas.

Les Américains ont une capacité rare à être persuadés de savoir ce qui est bien et ce qui est mal. Ça me pose beaucoup de questions (et le livre de Pirsig consonait assez bien). C'est en partie ce qui leur rend parfois très difficile de comprendre un autre fonctionnement que le leur (Un Américain bien tranquille).

Bon, ça ne fait qu'une de ces "petites" choses écrites mais je suis content de l'avoir fait.

Tomorrow is another day

dimanche 5 octobre 2025

impur

Je suis gros. Chaque matin je vais acheter un paquet de cigarettes et une boite d’allumettes. Mon premier paquet de cigarettes. Je vais acheter mon premier paquet de cigarettes à l’épicerie au coin de la petite rue qui monte de ma pension au centre de la ville. Je suis gros, blanc et plutôt sale. Impur, depuis le moment où je m’éveille jusqu’au moment où je me couche je porte sur moi la sensation de mon impureté, et encore mes rêves sont-ils tissés d’impureté. Je vis avec ça, j’ai appris à vivre avec ça. Je veux dire que je le supporte assez bien. C’est ainsi que je suis, je ne peux pas ne pas m’embarbouiller d’impureté, à chacun de mes actes.

Je suis gros et blanc et je vis une vie absurde. A peine éveillé je vais par la petite rue en pente chercher mon premier paquet de cigarettes. Je n’ai plus de cigarettes, je ne m’endors jamais avant d’avoir fumé ma dernière cigarette. J’achète mon premier paquet de cigarettes. Parfois j’allume alors ma première cigarette mais généralement je n’ouvre pas encore le paquet. Je vais jusqu’à une taverne, je bois un café et je mange une pâtisserie ou deux puis j’ouvre le paquet et j’allume une cigarette. Ensuite je rentre à l’hôtel.

La rue que je prends chaque matin d’abord descend un peu puis remonte assez nettement jusqu’à un carrefour. Où elle s’infléchit ainsi, la rangée de constructions qui la sépare de la rive du lac s’interrompt pour laisser une ruelle descendre jusqu’à un petit quai à demi ombragé par un figuier.

Chaque matin en passant, sans m’arrêter, je jette un coup d’œil vers les hommes qui se baignent là. Comme l’ouverture n’est pas très large, la vue prise en passant me fait comme un instantané. Des enfants plongent et nagent en riant dans l’eau trouble, des hommes maigres et musclés font des exercices gymniques sur le quai, nagent méthodiquement ou nettoient bruyamment leurs fosses nasales, raclent le fond de leur gorge, soufflent énergiquement l’eau d’une narine à l’autre; quant aux vieux, à l’heure où je passe, il y a déjà longtemps qu’ils ont fait leurs ablutions, tout juste si parfois il en reste un ou deux, debout dans l’eau boueuse jusqu’aux cuisses, concentrés, tête en avant, le linge mouillé collé à leurs fesses maigres, des reflets clairs sur leurs ventres ballonnés.

Ce ne sont cependant ni ma saleté, d’ailleurs pas excessive, ni leur propreté qui me rendent impur. Ce serait plutôt mon savoir, le savoir qui me désoriente, mon savoir et ma solitude.

Aujourd’hui il pleut, j’ai fumé ma cigarette sous l’auvent de la taverne, assis sur les marches. Lorsque j’ai été rendu dans ma chambre, mon pyjama était tout maculé de boue.

(octobre 1992)

samedi 4 octobre 2025

beuverie

Sur la terrasse d'un hôtel et le palais brillait dans le lointain et semblait dans la nuit une gigantesque pièce de joaillerie. Soni au milieu de ses garçons, ils mélangeaient du gin et du Thumb's up. Ils se passaient la cigarette blonde à bout filtre que l'un d'eux avait allumée. J'étais là, moi, au milieu, je mangeais lorsqu'ils ne faisaient que picorer et je buvais de la bière. Et je les regardais, hébété et ignorant, en voyage, fatigué aussi et détaché.

Je les regardais, je regardais Soni qui souriait gracieusement sous sa petite moustache, en inclinant la tête, avec ses yeux trop clairs et la longue mèche ondulée qui passait devant son front, avec sa montre en or et son bracelet. Et sa réserve aussi, son regard clair. Lorsque j'ai eu fini mon repas et ma bière, j'ai mélangé la limonade et le gin, moi aussi.

Et Khan, gracile comme Vijay, comme Soni lui-même, Khan penchait vers moi son haut front bombé et ses mèches noires et me parlait un français de pure poésie, la voix un peu empâtée par l'alcool me disait de Soni: "Il est pas à gauche, pas à droite, il est tout droit." Ce que je comprenais de ce que voyais n'était qu'images. Soni se penchait sur l'un ou l'autre des garçons, le prenait par le cou et murmurait quelque chose à son oreille.

Soni me parlait anglais, avec un peu de distance bienveillante et presque d'ironie. Khan me parlait français, un français qu'il déroulait amoureusement et qui était une musique. Je n'avais plus entendu parler français depuis Delhi. Ce n'était, ce ne serait qu'un petit caillot de langue française, pour moi aussi.

(juin 1994)

vendredi 3 octobre 2025

à Udaipur, journal (16 et 17 septembre)

 Mercredi 16 septembre 1992


9:00. Udaipur, Jagat Niwas

Réveillé à 7:00 comme on se réveille tôt le matin pour se rendormir bientôt mais ce que j'ai vu en me redressant était si beau que je n'ai pu me résoudre à me rendormir. j'ai regardé le lac, j'ai lu dans le guide pour me rendormir une heure. Sommeil sans cesse troublé par les pigeons qui m'ont finalement obligé à fermer toutes les fenêtres.

Il fait frais ce matin, presque frisquet, du vent. La fraîcheur, inattendue, a aussi un peu troublé mon sommeil et j'ai été heureux d'avoir oublié de mettre mon châle angora dans la valise que j'ai laissée à l'hôtel Classic, comme je l'avais d'abord voulu.

La double cour de l'hôtel a des allures Escher: niveaux, escaliers, toute peinte en blanc. Là encore le changement avec Delhi est tel que je vais avoir du mal à reprendre le journal où je l'avais laissé.

(Ce serait bien que je termine ce cahier là-dessus.)

D'autant plus que j'ai entamé hier soir India de Naipaul que j'ai finalement trouvé hier au bookshop de l'aéroport (je l'y avais d'ailleurs repéré au moment de prendre l'avion pour Chandigarh, le 29 août dernier). J'ai passé tout le temps de la soirée d'hier qui n'a pas été consacré à la simple dégustation de l'endroit et de la situation à le lire, jusqu'à minuit et demi (ce pourquoi 7:00 ce matin était un peu tôt pour un réveil définitif).

Ma bronchite-sinusite évolue lentement vers la rémission. Et la supposée turista d'hier soir était bien plus probablement une réaction à un alcool frelaté.

(L'audio du restau passe de la musique rajasthanie.)

Ce que j'ai commencé à me dire hier soir, c'est que ce que je trouve ici correspond trop exactement à ce que visaient mes fictions, en particulier les plus anciennes (c'est vrai ici pour les Autels mais c'était vrai aussi pour la structure générale du paysage dans l'Himachal) pour ne pas remettre en question cette visée elle-même.

Des petits écureuils au dos rayé courent sur les murettes.

14:30 - Restaurant Narula, derrière les ghats.

Une petite place triangulaire. Une petite salle, vide lorsque je suis arrivé, un garçon entre sur mes talons. Maintenant chaque fois qu'on me demande d'où je viens, je réponds: "Guess!". Ça me semble le mot juste mais en général on ne me comprend pas tout de suite. J'insiste et ça donne des résultats intéressants. Tout à l'heure autour du palais 2 m'ont d'abord cru allemand, le second, comme je lui demande d'essayer encore, me trouve hollandais. Il y a cependant beaucoup de Français à Udaipur mais le nom ne sort pas. Le garçon à l'instant me voyait espagnol. Vijay disait l'autre jour qu'il pouvait à coup sûr identifier la nationalité des touristes - je me demande s'il aurait réussi à m'identifier. À Naggar il m'avait trouvé quelque chose d'allemand (lui aussi).

Donc sur cette petite place triangulaire une troupe en turbans et couleurs vives chante et prépare une danse. Lorsque j'arrivai sur la place, on entendait la prière en arabe. Pas mal de musulmans dans ce quartier, vers le nord de la vieille ville. J'ai d'abord cru que l'attroupement avait un rapport avec la prière mais non. Un jeune freak de Fontainebleau est venu s'asseoir et a commandé un bhang. Il me dit que les danseurs ont été là toute la nuit, ils étaient là hier soir et il les a revus lorsqu'il est passé vers 3:00 du matin. Le garçon me dit qu'ils viennent d'un village. Beaucoup de vieux. Il y a une sorte de battement interrompu par moments, un sautillement sur le rythme des tambours qui fait sonner les grelots de cheville, des petits cris, un chantonnement vague, et puis de temps à autre ça s'accélère, une danse s'esquisse, des femmes ou des hommes costumés en femmes lèvent des sabres, une ronde se forme, ça chauffe et puis ça retombe, c'est à nouveau comme un bourdonnement - jusqu'à la prochaine montée. Un grand type se promène au milieu de la troupe, un turban multicolore, une veste noire brodée, le visage entièrement grimé en vert et des lunettes de soleil.

Nous avons été rejoints par un Kenyan (on cause un peu: son père est bibliothécaire) et deux Indiens. Le Français se commande un "tea bhang". Je me commande un demi bhang.

23:30 - Jagat Niwas.

J'ai passé la soirée à lire Naipaul. et si je ne me forçais un peu, je continuerais jusqu'au moment de m'endormir.

Je vais reprendre le journal où je l'avais laissé: avant-hier, je sortais de chez le papetier. J'avais acheté un petit carnet, j'aurais voulu en acheter deux mais il n'y en avait qu'un dans cette taille et plus du tout dans la taille supérieure, qui m'aurait aussi convenu. Au moment de payer - la papeterie (stationery), c'est un petit magasin tout en longueur sur une radiale, juste avant d'arriver sur Connaught Place, à côté de la librairie où m'avait envoyé Kiran (inadéquate, c'est une librairie juridique, sans doute celle dont Kiran a l'utilité) qui occupe un coin sur les arcades de Connaught Place. C'est un petit magasin tout en longueur et cependant ça semble être une papeterie importante dans Delhi. Toujours beaucoup de monde, et des gens sérieux. Elle fonctionne comme fonctionne beaucoup de magasins ici.

Pour simplifier, on pourrait dire qu'il y a 5 types de magasins :
- le vendeur ambulant, ça va de l'adolescent qui propose des mouchoirs, des plateaux de fausse laque noire ou des fusils en plastique sur Ajmal Khan Road à celui qui tire une charrette de fruits ou une carriole à jus de citron,
- le marchand installé sur le trottoir, il y en a beaucoup comme ça à Karol Bagh, vendeurs de robes ou de chappals, installés pour la plupart au coin d'une ruelle,
- l'échoppe, on peut mettre dans cette catégorie le vendeur de pan ou de bidis, juché dans une niche sur une étroite ruelle, mais pour la plupart ce sont des cases ouvertes sur la rue, de plan carré, séparées d'elle par un comptoir,
- la boutique, toute en longueur et dont la largeur est diminuée non seulement par les étagères qui couvrent ses murs jusqu'au plafond mais surtout par une banque qui sert de comptoir sur la rue mais qui court sur la longueur jusqu'au fond du magasin, c'est dans cette catégorie que je mets la papeterie de CP,
- enfin il y a une 5e catégorie: le magasin moderne à l'occidentale, large et aéré, généralement luxueusement aménagé, avec du marbre gris et noir.
Dans les boutiques, comme l'espace est limité, le vendeur derrière le comptoir demande à un autre vendeur les articles que ce dernier a à portée de la main.
C'est ainsi que fonctionne la papeterie.

Il y a en outre, qui occupe le fond de la banque, un caissier isolé par un vague grillage. Normalement le vendeur va à la caisse et revient avec un ticket. Cette fois le vendeur qui s'occupait de moi était juste à côté de la caisse. J'ai tendu l'argent au caissier qui m'a fait signe de le donner au vendeur et puis nous avons souri tous les trois et le caissier a pris mes billets. Outre le carnet, j'avais acheté un stylo-bille de secours pour remplacer celui que j'avais donné à l'officier sikh de Naggar, et un feutre noir pour marquer ma valise. Un moment après le caissier m'a rendu mon billet de 20 roupies. Je l'avais extrait de l'épaisse liasse reçue à la State Bank de Manali et le caissier m'a montré qu'il avait été réparé au coin. J'avais entendu parler de ces histoires de billets refusés mais c'était la première fois que ça m'arrivait, et ça m'a contrarié: j'allais devoir entrer dans le jeu et refiler ce billet à quelqu'un d'autre. J'y pensais en traversant pour rejoindre le parc à l'intérieur de CP. Il s'était mis à tomber trois gouttes irrégulièrement.

(J'en aurai des masses à écrire qui me viennent, ça ne finirait pas. Il est minuit et je tombe de sommeil. Il faudra suspendre ce journal ou juste assurer le sommaire.)

Je me suis assis dans le parc. Les deux cireurs, qui placent des talons sur mes sandales. Le déroulement des tractations. Teacher, German. Refusent mon billet, voudraient bien le prendre si j'acceptais le supplément de job.
Je bois un Limca au Treat. Je paye avec mon billet, j'attends assez longtemps ma monnaie mais lorsque je la réclame, le serveur me ramène mon billet.
Hostilité - Montée d'indianophobie qui me fait du bien. Je me souviens du Québec, un temps au début de mon séjour, je lisais les pages de Baudelaire sur les Belges, et j'aimerais écrire. Ça ne me fait du bien que virtuellement, je voudrais écrire pour réaliser.
Palika bazar. Jangpath. Passage souterrain, le vieux monsieur, 200 roupies. Un type qui me jette un regard sévère. Cafouillage pour donner mon adresse. Le déroulement de la discussion (What do you think about indian people ? Are you interested in religion ? I'm a catholic too. I was pleased that you listened to me. Good luck for me and for you. I'll pray for you. sans retour.)
Devant le cinéma. Vijay me repère tout de suite.
Je me sens sale pour aller au rendez-vous avec Kiran. Le grand café gouvernemental.
Janpath. A nouveau les boutiques. J'en ai marre, Vijay aussi. Jo, elle, s'attarde.
Hotel Imperial. Kiran pas là, un de ses employés tend un mot à Corinne. Client malade.
Marché tibétain. J'achète un tanka, 1500 rps.
Nous ne soupons pas au "Don't pass me by" (Vijay: pas de dal, pas de chapati, pas propre).
Souper au restau Amber sur CP, cher et délicieux. Selon Vijay, j'aurais une tête de sikh. Rentrons à 6 dans un rickshaw.
Whisky dans la chambre d'abord puis on the roof, assis par terre. Co endormie.
Vijay sur les mendiants et sur la natalité. Son hoquet.

Hier : Co et moi sur AKR, pyjamas (300 & 150). Co tél à Kiran. Dîne avec lui. Réveil de Vijay vers midi. Je boucle mes valises. Dîne dans la chambre d'une brochette de poulet et de riz. Je passe chambre 104. Jo va chercher ses photos. Retour de Co Kiran m'aurait trouvé très bien. Attendons Jo. Revient avec des courses. Un pull & un portefeuille en croco pour Vijay.
Co m'aide à porter mes valises (une ruse pour laisser Jo & Vijay se dire adieu).
14:10 la voiture de l'hôtel nous amène, V. & moi, à l'aéroport (150 rps que V. paye). Séparés dans l'avion.
arrivée Udaipur 20:30. Taxi , une connaissance de V. Hôtel, chambre.
J'ai un scrupule. Je demande à Vijay (là, son frère et un copain) s'il ne préfère pas être seul pour revoir les siens. (J'ai peut-être là commis un impair).
Je soupe à l'hôtel.

(Il est 1:00. Mes 2 geckos ont disparu et un moustique me siffle à l'oreille.)

Jeudi 17 septembre 1992


10:30.- Udaipur, Jagat Niwas.

Réveillé ce matin à 8:00. Peu de sommeil mais je n'avais pas envie de me rendormir (ce qui aurait été facile). J'ai passé encore une fois une demi-heure à regarder la langue de terre qui avance dans le lac en face de ma fenêtre. Il y a là un petit pâté de maison parfait, qui me rappelle les gravures de Jérusalem dont E. avait acheté un cahier de reproductions ce printemps. Peint en blanc, mélangé à la verdure d'un petit bois derrière et d'un grand arbre qui pousse dans la cour. Des éperviers passent, se laissent suspendre immobiles par le vent au-dessus du lac. J'ai regardé les cartes postales: pas une ne montre cette beauté. Elles m'ont rappelé l'ennui presque angoissant des peintures hier. Des hommes faisaient leur toilette matinale sur les ghats, dans le petit pavillon qui est en bas à gauche de ma chambre un homme se lavait bruyamment les dents, des garçons se baignent, nagent un papillon énergique.



Il faudrait marier la technique traditionnelle et ce type de vues. Avec ma façon malhabilement impressionniste de dessiner, ça donne de la soupe.

12:30 - Dans la boutique de Soni.

C'est une matière difficile que cette peinture. Il y a une petite miniature dont le premier plan représente une barque, une gondole-galère semblable à celle qui évoluait sur le lac hier soir, mais à l'arrière-plan il y a quelques constructions qui correspondent assez exactement à ce que j'avais en tête ce matin.

14:40.

Je viens de déjeuner en compagnie de Vijay au café Bhokal, devant le City Palace, en face d'un grand bâtiment où sont les bureaux de l'administration des temples.

J'ai auparavant passé la matinée dans l'Art Center de Soni. Un peu parlé avec lui et beaucoup avec Gopal, le second de Soni.

J'ai écrit sur les cartes postales que j'étais passé de la vallée des dieux au pays des rois mais je pourrais dire aussi bien que je suis passé de la vallée des pommes à la ville des peintres.

La discussion avec Gopal était intéressante, je ne sais cependant pas vraiment où j'en suis avec les gens. Hier soir je me sentais à nouveau assez indophobe. Cependant la conversation avec Vijay ce midi (j'y ai mis beaucoup du mien) a un peu clarifié les choses, sans les éclaircir tout à fait.



19:30 - J.N.

Il y a réellement quelque chose de déprimant dans ce pays. Particulièrement ici, à Udaipur, et dans ce milieu des peintres. je comprends mieux les réactions du jeune Michaux dans Un barbare en Asie, que j'avais trouvées à la première lecture presque racistes. Je n'ai pas changé d'avis mais je comprends mieux.

(Tiens un de mes geckos est revenu, en passant par dessous la porte.)

Je comprends mieux MK aussi. Fréquenter l'étranger par le biais littéraire, c'est comme le fréquenter dans un club, dans un milieu tout préparé pour que ça communique. MK dirait que cette communication est une illusion, que dans une traduction la voix de l'auteur (si jamais il admettait quelque chose comme cette voix) est perdue. Il n'a pas tout à fait tort: Pétrarque est plus insupportablement italien en italien ou en latin qu'en traduction française. Mais si illusion il y a, que cette illusion est alors fertile!

C'est peut-être là que réside une leçon d'un voyage comme celui-ci: que nous sommes pétris d'illusion et que cette illusion est le meilleur de nous-mêmes. Tout à l'heure, sur la fin de ma promenade, je me suis souvenu des deux jeunes Marocains que nous avions rencontrés à Agadir. Comme j'étais peu méfiant. Et je me souviens combien je m'étais senti coupable de n'avoir pas répondu à la lettre un peu délirante que m'avait envoyé celui des deux qui était Arabe (l'autre était berbère).

Je ne me sens pas très glorieux.

Des cloches. Une cérémonie du soir devant un temple sans doute.

Et le mystère demeure. J'ai passé un peu de temps avant mon départ à me demander ce que j'allais faire en Inde. J'ai élaboré des réponses assez compliquées. J'aurais voulu écrire là-dessus avant de partir - et c'est en partie pourquoi ces réponses étaient si compliquées. Pourtant il y avait une réponse simple, pas exclusive des autres mais au moins cette réponse-là. Je l'avais tout le temps en tête mais jamais "sur le devant de la scène", sur le devant de cette scène où chaque jour se produit ce que j'écris. Ce que je venais chercher en Inde, c'était la réponse à cette question, la solution de cette énigme: comment puis-je éprouver aussi peu de sympathie pour la culture indienne, considérée globalement, et autant de sympathie, intime, pour les produits de cette culture, musique, cuisine, attitudes du corps.

Le voyage, s'il a largement informé la question, n'a pas contribué à la résoudre. Au contraire, il la rend chaque jour plus poignante. Je continue d'éprouver, chaque jour, ce mélange de répulsion ou plus exactement d’écœurement, d'antipathie et de ravissement, l'impression de rencontrer quelque chose que j'avais rêvé de rencontrer depuis toujours. "Rêvé" est à prendre presque au sens propre. Du coup, c'est le statut même de ces "rêves" qui est remis en question. C'est ce qui m'est apparu l'autre jour, en arrivant à Udaipur, à propos de mes fictions. La rencontre de ces objets rêvés, sur le moment du moins, me semble extraordinairement stérile.

C'est-à-dire que l'Inde (l'Inde pour moi) n'est pas seule en question ici. Mais Udaipur est remarquablement adéquate à la question. Et particulièrement dans Udaipur la peinture.

Et une dernière chose avant que je tente, pour la 3e fois depuis la fin de la matinée, de voir Soni: mon sentiment de solitude est renforcé par la conscience que j'ai de ne pas partager les objectifs de voyage de ceux que je rencontre ici.

Ce serait un autre chapitre : que de montrer comment je m'égare à vouloir faire comme les autres, partager les plaisirs et les intérêts des autres. Il est très facile, paraît-il, de lier conversation au Jagat Niwas mais je n'ai pas envie de lier conversation, lorsque les échos des...

(20:20.- Les heures sont à rectifier. Chez Soni je me suis aperçu que ma montre avançait presque d'une demi-heure. Montre indienne: il faudrait que je prenne l'habitude de la remonter très régulièrement, à heure fixe, au réveil par exemple ou au coucher. Par crainte d'oublier de la remonter, je l'ai remontée trop souvent hier et ce matin.)

1:30

Je viens de passer la soirée avec la bande à Soni. Je suis saoul comme un coing. Ce n'est pas que j'aie tellement bu mais j'en ai perdu l'habitude.

Ce soir j'ai expérimenté l'envers, je veux dire le rêve du touriste. Les Français à l'instant qui me demandaient si j'étais d'origine indienne. Je ne leur ai pas menti mais j'ai joué le jeu, presque instinctivement: je désirais qu'ils viennent chez Soni et qu'ils achètent des peintures.

J'ai passé la soirée entre Soni et Khan, entre l'anglais et le français. Maintenant je vais essayer de dormir. 

Le baiser du soir dans "Monsieur Proust" de Céleste Albaret

Quand il était enfant, me racontait-il, il était la cause de scènes, parce que, principalement après le début de son asthme, il profitait de...