Moirage de l'herbe sous le
souffle des réacteurs. Je suis assis sur le côté droit contre un hublot.
Le ciel est gris au-dessus de Paris. J'ai été abruti ces deux jours, à
Paris, un peu absent. Je ne me suis réveillé qu'un quart d'heure avant
le départ. J'ai lu le journal, des histoires de dinosaures. J'ai faim.
Couverture
de nuages avec déchirures. Et à l'instant justement, comme je revenais
des toilettes, dans une large déchirure, un estuaire. Je ne comprends
pas: je vois la mer mais l'estuaire est devant nous. C'est celui de la
Tamise, et c'est donc l'Angleterre, que je vois pour la première fois.
La première fois la Manche, la première fois l'Angleterre, la première
fois l'Atlantique. Londres était de l'autre côté du fuselage.
La
couverture de nuages s'épaissit. Je ne verrai ni Glasgow, ni Manchester
dont les noms résonnaient tout à l'heure dans la cabine. Eux,
en-dessous, pourraient bien avoir de la pluie. Le voyage dure environ
sept heures, nous irons donc un peu moins vite que le soleil.
Une
jeune fille blonde est assise à ma gauche. Les hôtesses servent le
repas, chariots dans les allées. Repassent pour desservir puis pour la
vente des produits hors-taxe. Scandent le temps du voyage. J'ai la tête
contre le hublot, les yeux sur le métal illuminé de l'aile, jusqu'à ce
qu'on me demande de baisser le rideau pour le film. La cabine est large,
beaucoup font le voyage au milieu, entre deux allées.
Je suis
assez près de l'écran et je vois un autre écran plus loin devant où le
même film passe avec quelques minutes de décalage. La cabine est dans
l'obscurité, tous rideaux baissés.
Dix-sept heures trente, à ma
montre: au-dessus de l'avion il est toujours quelque chose comme midi.
Le film vient de se terminer et l'on a remonté les rideaux, et le ciel
autour de l'aile est le même. Il règne un terrible brouhaha et mouvement
dans la cabine, rumeur et voix de différentes langues qui se mêlent au
bruit des réacteurs et cliquetis des boîtes aluminium et gobelets de
matière plastique, enfle et roule, décroît, reprend. Mer de nuages
blancs étale et sans dessin sur l'Atlantique. Je me sens vidé.
Dix-huit
heures. La couche de nuages est de plus en plus ténue et elle s'est
faite grumeleuse. En-dessous, comme des petits cailloux très blancs, des
icebergs, dispersés mais en assez grand nombre, d'une blancheur de
neige, entourés d'une auréole glauque. Et à présent, à travers les
nuages, une terre sur la droite, au nord, une île sans doute. Les nuages
prennent des formes.
J'ai ouvert Sperone Speroni, le premier à me
tomber sous la main des quelques livres que j'ai apportés avec moi dans
la cabine. D'autres terres au nord, et le même midi au-dessus de
l'avion, l'ombre de l'aile sur les réacteurs a pris seulement quatre ou
cinq degrés d'oblicité. Et au-dessous de nous la couche de nuages est à
nouveau opaque, ré-épaissie et cotonneuse. Venise, 1560: & come
un medesimo Sole risplende per tutto, & con un solo calore in
un'hora medesima humido il ghiaccio & la terra secca fa divenire ... Un peu de givre au bas du hublot.
Dix-huit
heures trente. L'Amérique n'est encore qu'informe, comme une mousse à
la surface d'un étang avec cependant le dessin de cours d'eau méandreux
et de lacs. Une mousse verte, sombre, soulignée de rose, boueuse,
presque sans relief. Et à présent quelque chose de raboté, d'usé, avec
de longues traces droites et parallèles. Dessins de lacs, encore,
flaques d'eau noire, taches vert-gris de forêts et pas le moindre signe
de présence humaine. En petits flocons espacés maintenant les nuages. Un
groupe de filles chante à l'arrière de l'avion.
(18 décembre 1991)