jeudi 24 avril 2025

Octobre 2009, orage

 -> https://0mnia.com/2009/10/10/orages-octobre-2009/

Ce matin le pays était tout couvert de brumes chaudes. J'ai mis ma veste neuve en velours noir et je suis descendu en voiture. En bas, sur la ville, lorsque j'y suis arrivé, le ciel était gris et épais mais petit à petit, au courant de la journée, il s'est ouvert. Il n'a pas plu. Il y avait une merde d'oiseau sur un coin du pare-brise et j'espérais qu'une bonne averse m'aiderait à nettoyer ça mais il n'a pas plu, tout juste deux, trois gouttelettes imperceptibles lorsque j'ai pris la voiture, et en fin d'après-midi, depuis mon imparfait observatoire qui est le dernier palier de l'escalier de secours du Petit Valrose, je me suis dit que le moment de pleuvoir était passé et qu'il ne pleuvrait pas.

Mais lorsque je suis arrivé dans les reliefs (il faisait bien nuit), j'ai vu le ciel s'allumer d'éclairs. Beaucoup d'éclairs. Et j'ai trouvé la pelouse contre la maison entourée des orages. Tout autour mais surtout au nord et un peu plus vers l'ouest que vers l'est, tout autour s'allumaient des éclairs et le tonnerre roulait. La pelouse était comme une scène mais une scène inversée, d'où contempler l'action cosmique au-dessus des gradins (et les beaux arbres qui entourent la pelouse, ceux dont plusieurs fois par jour je cherche la compagnie, l'entretien silencieux, font avec moi le public idoine pour ce spectacle machiné à rebours des traditions dramaturgiques).

Et je me dis...

Je me dis: "Nous habitons sur les premiers reliefs, entre la montagne et la mer."

Parce que la dramaturgie, c'était déjà sur mon trajet que je l'ai perçue. Le roulement des coups de tonnerre et des éclairs autour de ma pelouse, dans l'hémicycle des arbres et des montagnes, ce fut, en quelque sorte, l'apothéose préparée par la montée en lacets depuis le fond de la vallée.

Et je me dis que cette notation orographique est trompeuse, elle suscite une image de reliefs, comme des cartes de plastique moulé vendues chez Rontani derrière la mairie, mais que cette image cache autant qu'elle montre car l'espace où se dessine ce relief n'est pas vide, ni neutre, parce que l'humidité tiède et odorante de la mer monte et se dissipe, parce que l'air a une température, une humidité et une odeur qui ne se voient pas, parce que arrivant ici, nous touchons ce qui à Nice est le ciel, le ciel qui ne descend jamais aussi bas, et ici il peut nous envelopper, et lorsqu'il est au-dessus de nous, c'est, souvent, à le toucher, touché d'ailleurs par les pointes du Férion ou de Rocca Sparviera, où se déchire le tissu des nuées lequel en retour les efface, parce que l'air froid de la montage coule au fond des vallées, coule au fond de la vallée du Paillon à y rendre les hivers glacés, et que l'air de la montagne coule en plusieurs couches invisibles et que la dernière vient caresser nos pentes, perchées au-dessus de la vallée.

 

https://cercamon.tiddlyhost.com/#2009.10.01%20journal%20(orage)

mercredi 9 avril 2025

Philippe Jaccottet et Ezra Pound (suite)

 Je dois noter tout de suite que si Æ sert en quelque sorte de déclencheur ou de catalyseur pour la mise en route de l'écriture de la Promenade sous les arbres (la mise à feu demandée par Mermod d'un matériel en puissance mais qui restait en mal d'actualisation), très vitte Jaccottet définira sa méthode et sa visée contre celles de Russel. Ce qui peut relativiser l'importance des éléments factuels qui relient Russell à Pound et par son intermédiaire Pound à Jaccottet. Cependant ce qui m'importe dans un premier temps, c'est moins Russell que Novalis et c'est dans Novalis, dans la citation que fait J. de Novalis que j'ai cru reconnaître un lien possible (et paradoxal) entre Pound et Jaccottet.

Il faudrait peut-être là reprendre les choses dans l'ordre. Au départ, il y a le propos de Novalis. Je l'avais en tête ces jours-ci pour des raisons qu'il m'éloignerait trop de préciser. "La paradis est dispersé sur toute la terre ... il faut réunir ses traits épars." Et le propos, je savais qu'il me venait de Jaccottet, que je l'avais lu chez lui il y a longtemps, des décennies, sans doute des années '70. J'ai cherché dans mes archives numériques et je n'ai rien trouvé (un peu déçu et surpris). Alors j'ai fait une recherche sur le web et c'est ainsi que j'ai assez facilement retrouvé le propos, appris qu'il est de Novalis et non de Jaccottet, cité par ce dernier dans la Promenade sous les arbres. J'ai retrouvé sur mes rayons l'édition Mermod de 1976, dans laquelle sans doute j'avais découvert cette citation de Novalis.

Il est important de garder en tête que j'attribuais le propos à Jaccottet. Et si je m'étais souvenu qu'il était de Novalis, je n'aurais peut-être pas été conduit à connecter comme je le fais dans ces notes Pound et Jaccottet. En tous cas, Jaccottet ou pas, la pertinence du propos de Novalis quant à l’entreprise de Pound, des Cantos, est frappante. Je lis, ces jours-ci, les premiers cantos de Pound (une édition bilingue italien-anglais des XXX Cantos, beaucoup plus accessible que la tradition française des Cantos publiée chez Flammarion en 1986, un bloc compact qui décourage mon attention depuis 1986) en essayant de comprendre... ce qui marche, je vais le dire comme ça, ce qui marche pour moi et pour tout le monde, la littérature. Et voilà: "les traits épars du paradis". C'est bien quelque chose comme ça: des éclats du paradis, épars, hors contexte, qu'il s'agit de rassembler, qui brillent par moments et comme par surprise dans la masse opaque et désordonnée, chaotique, apparemment stochastique, des vers de Pound, des épiphanies partielles, des morceaux, des éclats d'épiphanies.

À y repenser, c'est l'idée de cette pertinence, cette façon de comprendre l'entreprise de Pound qui a ranimé mon souvenir et m'a fait en rechercher la source exacte.

Et sans doute en même temps le souvenir du jugement qu'à la fin Pound porte sur son entreprise. Ce brouillon pour les derniers cantos:

That I lost my center fighting the world.
The dreams clash
and are shattered—
that I tried to make a paradiso
terrestre

Le mot "Paradis".

mardi 8 avril 2025

Philippe Jaccottet et Ezra Pound, notes éparses pour une interrogation

 samedi

Je lis ou relis le premier morceau de la Promenade sous les arbres et je suis frappé de la proximité du programme que je vois esquissé là avec celui du Pound des Cantos tel qu'il se découvre dans les explications données à Yeats, dans leurs conversations de Rapallo, dans le compte-rendu que fait Yeats de leur visite ensemble à la salle des mois du palais Schifanoia, et dans le brouillon constat d'échec du canto 123, inachevé.

Le "Galeoto", ici, le médiateur est le fragment de Novalis: "Le paradis est dispersé sur toute la terre..."

J'ai en général peu d'appétit pour Jaccottet malgré l'attrait physique pour ses éditions Mermod. Je le trouve, si je dois éclaircir mon sentiment, un peu bavard, un peu mou et, j'ose le mot, banal; mais si j'arrive à mater mon impatience (le premier péché selon Kafka), si j'astreins mon attention, ce que je trouve est remarquablement pertinent et honnête.

dimanche

Le hasard me donne ces derniers jours trois figures, Borges, Pound et Jaccottet, dont l'association, à qui connaît leurs réalisations, ne peut que paraitre incongrue mais entre lesquelles, au centre d'un triangle que leur association suscite, une commune préoccupation originaire, une commune incitation ou désir, une commune difficulté aussi.

Je pourrais ajouter à ces trois les figures de Proust et de Kafka (je parle des figures qui m'occupent) et quelques autres encore, pas si nombreuses (Dante), qui pourraient m'aider à éclaircir la nature de ce point central mais au risque, pour le moment de m'en faire perdre la précision. Aussi j'en reste, pour le moment, à la considération de ce triangle, de cette toute petite constellation et de l'étoile incertaine (flickering), quatrième, qui en fait le centre.

Fini la Promenade sous les arbres, par les notes. Il faudra compléter les extraits que j'ai fait juste avant des pages précédentes. La dernière phrase, je ne peux m'empêcher un sourire. "Oublieux de soi-même", il l'est si peu dans ce petit livre de jeune homme (1956, 31 ans). Et la fiction ?

lundi

Jaccottet ne prend pas la citation de Novalis dans Æ, elle lui est évoquée par le projet d'Æ. Je ne sais pas si Æ lui-même cité Novalis.

Il y a pour moi deux mondes, ce que je racontais l'autre jour à Anne: l'un qui joint le Luxembourg (la Germanie) à l'Italie (la Méditerranée), le monde dont je viens, et le monde de l'ouest, anglo-saxon, atlantique et du grand large, que j'ai découvert ou du moins investi tardivement, tardivement trop et progressivement, par paliers. Et c'est, plus que l'autre, le monde de la fiction. Stevenson. Bon. En tous cas pour moi Jaccottet appartient au premier de ces mondes. D'où sans doute la surprise de découvrir un lien intime avec Pound. Ce qui est peut-être une occasion... (c'est-à-dire de trouver le nœud, en moi aussi, par quoi ces deux mondes se nouent; et il y est sans doute question, comme chez Jaccottet, d'origine: la Méditerranée, Homère, Homère et Dante).

En lisant les Cantos, tout à l'heure, je suis frappé de la parenté que j'y trouve avec Hölderlin (autorité, référence emblématique du premier monde tel que défini plus haut), l'Hölderlin des grands hymnes, Andenken, avec ces sauts d'une scène à l'autre, d'une allusion à l'autre, qui demandent des notes, où l'unité du propos pour le lecteur se perd (c'est une question que me posent les Cantos que celle de la valeur d'une poésie qui pour se comprendre demande un appareil de notes, qui demande que lui soit consacrée une érudition; et c'est le cas, déjà, de la Commedia - et dessous la question ancienne de la peinture...)

Dans la Promenade Jaccottet loue le dernier Hölderlin, celui des bords de la folie. Ce moment de son livre est important qui définit ce qui serait le canon de son art poétique et un programme de purification Ainsi il loue dans le même moment qu'il loue le vieil (prématurément) Hölderlin Dante, sa simplicité magique.

Ce qu'on peut reprocher à Jaccottet c'est son abus de métaphores (il dit "images") et son manque de fiction.

Ainsi Pound serait le jeune Hölderlin et Jaccottet celui des bords de la folie, reclus dans sa tour comme J. dans sa maison de Grignan.

Complément à la note de ce matin (écrite en marchant)

Si j'évoque ce que j'ai appelé deux "mondes" (ce n'est peut-être pas le meilleur mot mais je fais avec faute de mieux), c'est à propos ou à cause de Æ, c'est-à-dire G. W. Russel. Ce n'est pas forcément évident et j'aurais dû revenir là-dessus si je n'avais pas été interrompu.

C'est que Æ, tel qu'il apparaît dans le livre de Jaccottet fait le pont entre les deux mondes, celui qui s'articule autour des Alpes et celui qui s'articule autour de l'Atlantique. J'ai lu l'article de Wikipedia  consacré à George William Russel, duquel j'ignorais à peu près tout, et cet article m'apprends d'une part l'importance d'Æ pour l'histoire littéraire et politique de l'Irlande, ensuite sa proximité, dès ses débuts, avec James Joyce et ensuite avec Yeats. Proximités qui pointent vers Pound et vers un complexe de préoccupations, d'attentes et de projets (poétiques) partagé, en particulier s'agissant de Yeats avec lequel Æ a partagé l'intérêt pour et l'engagement dans la théosophie.

 


 source de l'image: https://swanriverpress.wordpress.com/2015/04/12/george-william-russell-ae-1867-1935/

Le baiser du soir dans "Monsieur Proust" de Céleste Albaret

Quand il était enfant, me racontait-il, il était la cause de scènes, parce que, principalement après le début de son asthme, il profitait de...