C'est, revenus qu'ils sont sous le tilleul, pendant que la nièce aide la gouvernante dans la cuisine à préparer le thé, qu'elle, sa sœur, lui dit...
Ce serait bien plus pratique je le sais bien si les personnages de ce récit étaient pourvus de noms, je le sais bien mais leurs noms, car il est certain qu'ils en ont, ne me viennent pas, je les ignore ou je les ai oubliés. Je pourrais bien sûr, pour la commodité du récit, leur en inventer, des noms mais je m'y refuse parce que précisément ils en ont, des noms.
C'est pendant que sa fille, dans la cuisine, aide la gouvernante à préparer le thé et tout ce qui va avec, les gâteaux et les petits sandwiches, qu'elle dit, tout à trac, comme sortant d'un rêve: "Tu ne peux continuer à vivre dans le passé, c'est malsain. Arrête de ruminer". Elle a vu passer sous ses yeux plusieurs versions du même souvenir, des mêmes moments de ses voyages. C'est comme s'il n'arrivait pas à fermer, non seulement son récit de voyage complet mais le récit de chaque épisode, comme s'il se refusait à clore. "Ce n'est pas sain, continue-t-elle, tu es jeune encore" (une petite cinquantaine en fait). "Il faut vivre dans le présent!" Il se tait, baisse les yeux, il est déçu et embarrassé. Il pense: Mais je ne vis pas dans le passé et en même temps il ne saurait comment justifier cette proposition; il pense aussi: Mais le présent m'emmerde, ce qui en réalité vient à l'appui de ce que lui reproche sa sœur. Et il ne le dit pas non plus, pas seulement parce que ça donnerait un point à son interlocutrice mais parce qu'il ne le pense pas vraiment, pas précisément comme ça, parce que c'est un mouvement d'humeur, un mouvement d'humeur et une grossièreté. Et il singe...
(Tu ne songes pas tu singes! me dit le clavier sous mes pouces.)
Et il songe à ce que lui a appris sa nièce, que sa mère fréquente un homme depuis quelque temps, un homme très bien, un veuf, comme elle, et qu'il est question d'un remariage. Alors ses pensées se font sarcastiques, "profiter du présent et embrasser l'avenir," un avenir à moustaches, je présume.
D'ailleurs, mais nous ne le savons pas encore, ce mariage ne se fera pas.
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