vendredi 25 juillet 2025

Retour des Indes, sous le tilleul

C'est, revenus qu'ils sont sous le tilleul, pendant que la nièce aide la gouvernante dans la cuisine à préparer le thé, qu'elle, sa sœur, lui dit...

Ce serait bien plus pratique je le sais bien si les personnages de ce récit étaient pourvus de noms, je le sais bien mais leurs noms, car il est certain qu'ils en ont, ne me viennent pas, je les ignore ou je les ai oubliés. Je pourrais bien sûr, pour la commodité du récit, leur en inventer, des noms mais je m'y refuse parce que précisément ils en ont, des noms.

C'est pendant que sa fille, dans la cuisine, aide la gouvernante à préparer le thé et tout ce qui va avec, les gâteaux et les petits sandwiches, qu'elle dit, tout à trac, comme sortant d'un rêve: "Tu ne peux continuer à vivre dans le passé, c'est malsain. Arrête de ruminer". Elle a vu passer sous ses yeux plusieurs versions du même souvenir, des mêmes moments de ses voyages. C'est comme s'il n'arrivait pas à fermer, non seulement son récit de voyage complet mais le récit de chaque épisode, comme s'il se refusait à clore. "Ce n'est pas sain, continue-t-elle, tu es jeune encore" (une petite cinquantaine en fait). "Il faut vivre dans le présent!" Il se tait, baisse les yeux, il est déçu et embarrassé. Il pense: Mais je ne vis pas dans le passé et en même temps il ne saurait comment justifier cette proposition; il pense aussi: Mais le présent m'emmerde, ce qui en réalité vient à l'appui de ce que lui reproche sa sœur. Et il ne le dit pas non plus, pas seulement parce que ça donnerait un point à son interlocutrice mais parce qu'il ne le pense pas vraiment, pas précisément comme ça, parce que c'est un mouvement d'humeur, un mouvement d'humeur et une grossièreté. Et il singe...

(Tu ne songes pas tu singes! me dit le clavier sous mes pouces.)

Et il songe à ce que lui a appris sa nièce, que sa mère fréquente un homme depuis quelque temps, un homme très bien, un veuf, comme elle, et qu'il est question d'un remariage. Alors ses pensées se font sarcastiques, "profiter du présent et embrasser l'avenir," un avenir à moustaches, je présume.

D'ailleurs, mais nous ne le savons pas encore, ce mariage ne se fera pas.


-> page

jeudi 24 juillet 2025

Retour des Indes, la lectrice

Elle s'est assise dans le petit fauteuil à gauche de la table de travail, où s'est précédemment assise sa fille, où sa fille s'assoit régulièrement lorsqu'elle vient rendre visite à son oncle. Il n'y a qu'à elle jusqu'à présent, sa nièce, qu'il a donné à lire ses écrits. Aussi il est heureux, un peu excité et anxieux aussi, de pouvoir les donner à lire à sa sœur. Anxieux comme le joueur de roulette qui a misé gros sur une chance simple et qui regarde la petite bille d'ivoire sautiller comme en trébuchant sur le cylindre, à la fois persuadé qu'elle s'arrêtera où il faut et conscient qu'il n'a qu'une chance sur deux (un peu moins en réalité) qu'elle le fasse.

Il l'aime beaucoup, sa sœur. Elle est sa sœur aînée de trois années, ainsi elle a toujours été dans sa vie. Gamin, il se disait qu'il devait la protéger et la défendre, comme dans les récits qu'il lisait un chevalier sa dame mais en réalité c'est elle qui a toujours veillé sur lui. Jeune elle était très belle, très blonde avec des yeux très bleus, des traits bien dessinés, sans rien de mièvre; elle est encore une très belle femme même si sa taille s'est épaissie et si l'âge a un peu durci ses traits, a donné à son visage un ton presque masculin que tempère cependant la douceur intacte et lumineuse de son regard. Sa fille, la nièce, est très belle aussi, mais - ça vient du côté de son père - aussi brune que sa mère est blonde.

Et donc il regarde les beaux yeux de sa sœur parcourir lentement les feuilles qu'il lui tend. Il se recule sur son siège de bureau, et puis, sans interrompre la lecture, il prend dans un des tiroirs de sa table un carnet-répertoire, de ceux qui portent des onglets alphabétiques, il le consulte puis va vers les étagères, attrape une boite d'archives, en sort une chemise et de cette chemise une feuille ou deux, qu'il va tendre à la lectrice lorsqu'elle lui rend le feuillet qu'elle vient de lire. Si on regarde son visage alors on voit qu'il est sur le point de parler, ses lèvres, ses mains même mais il n'en fait rien, il ne dit rien, il n'explique pas. Que ce morceau vienne après celui qu'il vient de lui donner à lire devrait suffire.

Il va dans ses étagères d'archives comme un peintre qui pendant que le visiteur contemple une de ses toiles cherche dans celles qui sont rangées l'une contre l'autre, les séparant, les écartant, les parcourt d'une regard rapide pour choisir celle qu'il veut montrer ensuite.

(Je ne sais vraiment pas où je vais! Ou plutôt si, le but est dit dans le premier morceau, mais je ne sais vraiment pas où le chemin pour y parvenir va me mener, si je ne vais pas finir, à perdre la voie directe, par m'égarer!)

Il ne dit rien, ne demande rien, il évite même de regarder (il s'occupe à chercher dans les réserves, la prochaine pièce), il ne veut rien montrer d'une attente, d'une demande. Si parfois le visiteur du peintre dit: "J'aime beaucoup cette pièce, et celle-là aussi.", sa sœur, elle, la sœur de notre personnage, ne dit rien. Elle ne dit rien lorsqu'il descendent l'escalier, le long de la façade, elle descend devant lui, songeuse et muette, et lorsqu'ils retournent s'asseoir sous le tilleul, c'est comme s'il ne s'était rien passé, comme s'ils n'étaient pas montés dans la chambre mais elle reste songeuse et…

 

-> page 

mercredi 23 juillet 2025

Proust, fin du Temps retrouvé

 Fini l'écoute (Audible) du Temps retrouvé après avoir fini de passer l'aspirateur. Je suis accablé d'admiration, é-merveillé, ainsi depuis le début de cette réécoute. Il me semble que Proust me parle là personnellement, à ce moi que je suis aujourd'hui, et très précisément. Il y a là, comme dans l'amour, quelque chose comme de la magie, d'insondable.

J’avais reçu une invitation de Mme Molé et appris que le fils de Mme Sazerat était mort. J’étais résolu à employer une de ces heures après lesquelles je ne pourrais plus prononcer un mot, la langue liée comme ma grand’mère pendant son agonie, ou avaler du lait, à adresser mes excuses à Mme Molé et mes condoléances à Mme Sazerat. Mais, au bout de quelques instants, j’avais oublié que j’avais à le faire. Heureux oubli, car la mémoire de mon œuvre veillait et allait employer à poser mes premières fondations l’heure de survivance qui m’était dévolue. Malheureusement, en prenant un cahier pour écrire, la carte d’invitation de Mme Molé glissait près de moi. Aussitôt le moi oublieux, mais qui avait la prééminence sur l’autre, comme il arrive chez tous les barbares scrupuleux qui ont dîné en ville, repoussait le cahier, écrivait à Mme Molé (laquelle d’ailleurs m’eût sans doute fort estimé, si elle l’eût appris, d’avoir fait passer ma réponse à son invitation avant mes travaux d’architecte). Brusquement, un mot de ma réponse me rappelait que Mme Sazerat avait perdu son fils, je lui écrivais aussi, puis ayant ainsi sacrifié un devoir réel à l’obligation factice de me montrer poli et sensible, je tombais sans forces, je fermais les yeux, ne devant plus que végéter pour huit jours. Pourtant, si tous mes devoirs inutiles, auxquels j’étais prêt à sacrifier le vrai, sortaient au bout de quelques minutes de ma tête, l’idée de ma construction ne me quittait pas un instant.

Il y a ainsi certains écrivains, pas si nombreux, que je ne peux pas relire sans (à certains moments) m'identifier à eux ou, malgré la disproportion, les identifier à moi, sans que je les entende me dire: "c'est de toi que je parle". Malgré la disproportion, dont l'ampleur me reste sensible mais d'une sensibilité qui en quelque sorte s'efface ou se retire pour un temps. En sorte que je ne peux pas dire s'ils me parlent de mes pauvres travaux d'écriture ou si ceux-ci ne sont pas des tentatives d'être, lecteur plus qu'écriveur alors, digne d'eux, digne de les avoir lus.

mardi 22 juillet 2025

Retour des Indes, la chambre

Il avait voulu lui montrer. "Qu'est-ce que tu fais toute la journée?" C'était a l'époque où suite à son accident il avait cessé pour un temps de faire du vélo. Elle s'inquiétait, on l'a compris, alors ils sont montés dans sa chambre, par l'escalier, l'escalier qui s'appuie à la façade sur la rue, éclairé par deux fenêtres en quinconces, hautes et étroites, rectangulaires, fermées de vitraux colorés. Elle s'est assis dans le fauteuil près de la table qu'il a installée devant la fenêtre, laquelle donne sur le jardin, essentiellement sur le feuillage du tilleul en cet été. Et il lui donne à lire des dernières notes qu'il a écrites. Toutes ne se valent pas, à ses yeux, alors il choisit.

Il a fait asseoir sa sœur dans le petit fauteuil où s'assoit sa nièce lorsqu'il lui donne à lire, près de la table où il écrit, sous la fenêtre au-dessus du jardin. Je dis: la table où il écrit bien qu'en réalité il écrive plus souvent à un petit écritoire, un pupitre muni d'étagères, placé contre le mur perpendiculaire à droite, entre l'étagère à encyclopédie et dictionnaires et la porte qui mène au "réduit", une petite pièce carrée dont la fenêtre donne non pas sur le jardin mais sur l'allée cailloutée. Il écrit plutôt debout, sur l'écritoire, qu'assis à sa table de travail, ainsi il attrape plus facilement ses "papillons", comme il appelle les idées qui lui viennent d'écrire (il dit aussi, pour lui-même, une pédanterie qu'il s'autorise, ses "scribenda"). Il marche en rond dans sa chambre, qui est grande, d'autant plus grande qu'il a mis le lit double dans la seconde chambre de l'étage et ici un lit d'une place d'allure monastique ou militaire. Il marche en rond et quand il lui vient quelque chose à écrire, un souvenir ou autre - l'important est que ce soit un "papillon", que cela ait des ailes et au milieu un corps mince et sombre, articulé - il vient devant l'écritoire et comme il l'explique quelque part, tâche de l'attraper avec son filet de mots.

Il écrit debout à l'écritoire plutôt qu'assis à sa table de travail. C'est que lorsqu'il s'assoit à la table le plus souvent il laisse s'envoler le papillon, il laisse son regard s'envoler dans d'autres directions, vers une tourterelle, un couple de tourterelles dans le magnolia (oui, il y a aussi un magnolia), qui l'attire dans leurs yeux ronds et noirs comme un regard de chien, ou son attention se prend à la conversation qui monte depuis les marches de la cuisine, entre le jardinier et la servante. Il laisse alors s'envoler le papillon qui l'avait fait s'asseoir ou, pour continuer la métaphore, il le maltraite, déchire ses ailes. La table lui sert moins à écrire qu'à se relire et à ranger, corriger aussi, voire réécrire, et ranger assez peu en vérité: sur la table s'empilent les feuilles écrites à côté de la ramette de feuilles vierges au format "lettre", puis des cahiers et des carnets vaguement rassemblés sur le bord extérieur de la table, c'est-à-dire qu'en fait de rangement il s'agit surtout d'archivage: les feuilles sont placées dans des boîtes à archives, chronologiquement, dans des chemises de fort papier rose puis dans des boîtes à archives en carton qui portent l'indication de l'année suivie d'un numéro, boîtes rangées sur des étagères contre l'autre mur perpendiculaire, celui de gauche, où sont également placés en ordre chronologique carnets et, séparément, cahiers. Il existe, parallèlement à l'archivage un autre dispositif dont il sera question plus tard, sans doute.  

-> page

La Pensée sauvage, Merleau-Ponty

La Pensée sauvage, pp 338 sq ->)

La Pensée sauvage, qui se termine par une explication avec Sartre, s'ouvre sur une dédicace à Merleau-Ponty. L'autre jour en écoutant la lecture de l'histoire de la philosophe (de Husserl à Ricoeur) de Pierre Guenancia, je me suis dit que la pensée de Merleau-Ponty, que je connais mal, est bien plus intéressante (pour moi, c'est-à-dire pertinente) que celle de Sartre qui lui a fait de l'ombre.

°Ce dernier chapitre se termine, un peu étrangement, sur la théorie de l'information où LS voit une rencontre voire une retrouvaille entre la pensée sauvage et la pensée scientifique.



lundi 21 juillet 2025

Retour des Indes, la servante

 Sa sœur s'inquiète pour lui, il garde toujours les mêmes vêtements, c'est l'impression qu'il donne. Parfois il sent mauvais, elle lui demande depuis quand il n'a pas mis des vêtements propres. Il dit juste: "Oui, il faut que je je prenne un bain." Pas plus affecté que ça par la remarque. Elle est inquiète: il se laisse aller. Elle le dit à la servante, qu'elle devrait le rappeler à l'ordre, enfin non pas la rappeler à l'ordre mais lui rappeler de prendre un bain, de se changer, etc. mais la servante ne réponds rien, elle hoche juste un peu la tête ce qui peut donner à penser qu'elle acquiesce mais elle ne dira rien à son maître, ce n'est pas son travail. Elle fait à manger, elle nettoie la maison. Elle ne fait pas la leçon à son maître, il fait comme il veut. Elle ne se gêne pas cependant de lui dire qu'il sent mauvais quand il sent mauvais et qu'il passe près d'elle, et ça devrait suffire, non? C'est ce qu'elle pense mais elle n'en dit rien.

Elle est entrée toute jeunette au service de la famille, du temps des parents. Elle les a vus grandir, le frère et la sœur, il y avait alors une nurse. Elle, elle ne s'est jamais occupée de leur éducation, de leur dire comment faire, comment se comporter. Ils étaient ses jeunes maîtres, elle les aimait et eux la respectaient, même lorsqu'ils étaient tout petits, à l'âge des caprices. Il dut bien y avoir eu deux, trois incidents qui avaient fixé les rôles mais nous n'en savons rien. Maintenant elle est vieille, elle a eu des amoureux mais elle ne s'est jamais mariée, n'a pas eu d'enfant et maintenant elle est vieille et elle ne regrette rien, c'était loin tout ça, lorsque ses maîtres lui avaient une fois demandé si elle "voyait" quelqu'un, si elle songeait à quitter leur service, elle avait rougi, elle avait été mécontente et un peu énervée. Mais tout cela est loin. Elle ne regrette rien.

-> page

La Pensée sauvage, pp 338 sq

 La Pensée sauvage, pp 338 sq (dernier chapitre)

Me fait revenir en mémoire ce que je pensais dans les années 70, deux thèses ou complexes d'idées que j'ai sans doute par la suite nuancées, complexifiées, etc. mais qui restent parties de mon socle de pensée, que je n'ai jamais vraiment abandonnées:

La première, c'est l'idée que la science humaine reine, celle auxquelles les autres doivent s'ordonner comme à leur souveraine, c'est l'histoire. Thèse que précisément Lévi-Strauss combat ici en la prêtant à Sartre.

La seconde, c'est celle de la non objectité des cultures. Ce que je me disais, c'était que chacun a sa propre culture (fruit de son histoire personnelle) essentiellement différente de celle des autres, de chaque autre. Ce qu'on identifie alors comme une culture collective, une culture qui peut être une espèce d'un genre qui comprend d'autres espèces, essentiellement différentes d'elle, c'est la communauté au sein d'un collectif d'un nombre important de mèmes culturels, de traits culturels si l'on veut, voire de structures, nombre assez important pour que deux individus puissent se sentir appartenir à une même culture, à la différence d'autres individus appartenant à d'autres cultures. L'illusion alors de la substantialité de ces cultures, la nôtre et celle des autres est d'autant plus forte qu'on appartient à une communauté stable et homogène. On peut alors avoir l'illusion d'avoir une identité essentielle de par l'appartenance à une "culture" existante comme telle. De ce point de vue l'opposition, que je crois LS promeut, entre race et culture est spécieuse (ce qui explique la facilité avec laquelle l'extrême droite a pu transcrire son racisme en culturalisme: l'explication biologique de la diversité des races ne fut qu'un moment du racisme).

Lorsque l'autre jour je lis la formule husserlienne "chacun de nous a son monde, visé comme monde pour tous", je me suis tout de suite rappelé ma conviction ancienne et que je pourrais / devrait y remplacer "culture" par "monde", généralisant ainsi la proposition.

Ce que dit ce dernier chapitre de la Pensée sauvage est précieux en ce qu'il est clair et qu'il commence par critiquer chez Sartre l'opposition entre raison analytique et la raison dialectique (qui répète l'opération hégélienne en réaction à Kant et permet ainsi à échapper à la discussion, c'est à dire à l'épreuve de la logique).

Il pourrait ainsi si je le croise avec la proposition husserlienne me servir de point de départ pour élucider un peu mes interrogations sur la nature de la "découverte" de Colomb.

dimanche 20 juillet 2025

Retour des Indes, le tilleul


Sa sœur s'inquiète pour lui.

Ils sont assis dans le jardin, sous le tilleul. C'est un très grand arbre qui fait comme un toit au jardin, un très grand tilleul qui domine toute cette partie du quartier. Il craint qu'un jour on le lui fasse couper.

Ils sont assis au fond du jardin sous le tilleul, autour de la table ronde en métal, peinte d'un beau bleu profond, sa sœur est là.


Ils se sont assis autour de la table de métal ronde, une table de jardin pliable, que l'hiver on plie pour la reléguer dans ce qui fut le garage, peinte d'un beau bleu profond, comme une nuit où il y aurait des paillettes d'or, trouée par un motif de croix et de trous circulaires, des o minuscules et des plus ou des x, plutôt des x, une peinture d'un beau bleu profond, épaisse et brillante, comme un émail de potier. 

Elle s'est levée pour aider la servante. 


Ils se sont assis dans l'ombre du tilleul, c'est encore l'été, il fait bon. Une plage de lumière sépare encore l'ombre du tilleul de la façade de la maison, la façade de ce côté-ci, une plage de lumière que traverse la servante, suivie par la nièce qui tient un grand plateau rectangulaire par les deux petites anses de laiton. Elles posent tout sur la table couverte d'une nappe à présent, la théière, les gâteaux, les tasses, etc. et la nièce revient s'asseoir à sa place, entre sa mère et son oncle, dans l'ombre du tilleul.


-> page

vendredi 18 juillet 2025

Retour des Indes, la maison

Une maison jumelle? ou jumelée? Une maison double? Je ne sais pas comment on appelle ça. J'ai rencontré le mot mais je l'ai oublié. Je pourrais le retrouver. C'est-à-dire que la maison qu'il avait achetée était adossée à une autre qui lui était semblable mais symétrique ce qui la rendait, la moitié de la construction qui était la sienne, plus étroite, en profondeur, que large.

Que l'allée qui conduisait du portal au garage fût étroite, du minimum de largeur pour permettre à une berline de l'emprunter et que le jardin qui le prolongeait, où donnait la double porte fenêtre de la longue pièce qui faisait office de salon et de salle à manger (bien qu'on y mangeât rarement: on lui préférait au quotidien la cuisine ou lorsque le temps le permettait le jardin) et plus étroite celle de la cuisine, rendait le terrain un rectangle plus étroit et profond encore que l'implantation de la maison.

La cave, ou demi-cave, était éclairée par une cour anglaise qui courait tout autour de la maison. Si l'on pouvait y accéder par l'escalier principal, celui qui montait le long du mur nord, celui donnant vers la rue, elle disposait d'un accès indépendant, quelques marches qui descendaient de l'allée cailloutée. Il y avait là, dans la cave, une buanderie, un cabinet de toilette, une vaste zone sans destination précise, avec le long d'un mur des étagères de type industriel et une chambre, la chambre de sa servante. Lui l'appelait sa gouvernante mais à vrai dire elle ne gouvernait pas grand chose, ce que lui reprochait assez la sœur de notre héros. 

-> page

jeudi 17 juillet 2025

le présent de la mélodie (Husserl)

Il y a, chez Husserl ce développement sur la nature du présent, que je ne suis pas sûr de bien comprendre mais que je trouve très suggestif, en particulier quant à la distinction entre objet / poème et "objeu" / flux / "texte-dossier". Husserl explique que le présent n'atteint la conscience que moyennant la "rétention" du passé immédiat qui fait corps avec lui. C'est ainsi que nous pouvons goûter, au présent, une mélodie (Husserl se moque de ceux qui posent qu'on ne peut comprendre le sens d'une mélodie qu'une fois qu'elle est achevée, un peu comme une phrase allemande ou turque, en quelque sorte). Le sens complet d'une mélodie n'est donné qu'une fois celle-ci est achevée mais cela ne nous empêche pas, tandis qu'elle se déroule, de le voir se développer et d'anticiper sa fin.

Un poème se déroule dans le temps, j'entends un poème court, un sonnet par exemple, mais je peux le retenir comme un tout simultané, comme une mélodie, qui se déroule dans le temps mais qui en quelque sorte enferme son temps en elle-même, de sorte que nous pouvons l'appréhender comme un objet distinct et autonome. À l'inverse un texte long, un roman par exemple, mais ce pourrait aussi bien être un poème épique en plusieurs livres, s'appréhende obligatoirement dans une durée, comme un voyage.

À vérifier tout ça, au moins en ce qui concerne Husserl!

-> page

étés

 Oh bien sûr les hivers étaient terribles. Le froid rendait l'air cassant, les larmes pouvaient geler sur la surface de vos yeux, les jours étaient timides et brefs, et les nuits parfois se donnaient la main de l'une à la suivante, unies par un ciel noir qui faisait les lampes laisser allumées en plein midi. Mais les étés…, de la fin juin et du début de juillet, lorsque les jours pouvaient être interminables et les soleils implacables. Certes parfois le Nord, où la neige ne fond jamais, poussait sur nous des langues fraîches, un répit annonciateur d'une délivrance pas forcément prochaine. Et si l'on allait chercher un peu de fraîcheur sous les arbres des bois, auprès des lacs, des nuées de moustiques vous assaillaient, pressés de vivre et d'accomplir leur fin. Mais les jours, les jours surtout, interminables, où, sortis du coma de la sieste, on restait assis sur les perrons tandis que les enfants jouaient avec les prises d'eau et qu'on tâchait d'attraper quelques éclats de leur joie inaccessible, on restait à attendre sur les perrons que le soleil se fatigue, à attendre une nuit courte et décevante. Ce n'était qu'avec l'Assomption, un peu avant ou un peu après, que s'annonçait la plus belle saison, et la plus courte, lorsque la fraîcheur des nuits s'étendait et que l'air le plus pur, le plus transparent fonçait le ciel d'un bleu de saphir et que les arbres flambaient de fraîcheur avec les couleurs des flammes. La saison la plus belle et la plus courte.

mercredi 16 juillet 2025

Retour des Indes, take 5

 15 juillet 2025

Il y avait un garage au fond du jardin auquel menait, depuis le porche donnant sur la rue, une allée caillouteuse. Il fit de ce garage ce qu'il avait peut-être été à l'origine, une sorte d'abri de jardin et de remise à outil. La Bentley familiale, antique mais scrupuleusement entretenue, dont il s'était servi, assez peu en vérité, à son retour, avait été vendue avec l'appartement. Il décida qu'il n'avait pas besoin d'une automobile: il y avait une station d'autobus à cinq minutes et puis il avait sa bicyclette.

Sa bicyclette. Il s'en servait pour de longues promenades le long du fleuve et des parcs. Il regardait la ville depuis l'autre rive du fleuve et il lui semblait alors la reconnaître, retrouver cette vieille et affectueuse familiarité qui lui mouillait les yeux.

-> page

Retour des Indes, take 4

14 juillet 2025

Lorsque les revenus de leurs rentes ont diminué sa sœur et lui ont vendu l'appartement qu'ils possédaient dans le centre, l'appartement de leurs parents qu'il habitait seul depuis son retour des Indes. Il avait laissé sa sœur gérer l'héritage de leurs parents lorsqu'il était parti et avait continué de lui laisser cette charge lorsqu'il fut revenu. Elle se débrouillait bien, avec l'aide de son mari sans doute. Elle lui versait une sorte de pension qui lui semblait très confortable, du moins cela fut ainsi jusqu'à la mort de son beau-frère. Celui-ci laissa une situation financière moins florissante qu'il avait d'abord paru. Elle restait seule avec deux enfants, une fille et un garçon, celle-ci étudiante et le cadet encore collégien. Ils vendirent l'appartement qui leur rapporta un joli capital. Lui n'avait jamais été marié et n'avait pas de descendant aussi son souci était autant pour sa famille, à savoir la famille de sa sœur, que pour lui-même, il lui suffisait de se savoir à l'abri du besoin, ce qui, apparemment du moins, n'était pas hors d'atteinte loin de là. Néanmoins il ne voulut pas prendre plus que nécessaire dans les produits d'un capital qui, bien que formellement divisé entre sa sœur et lui, plus deux portions modestes qui avaient été attribuées par l'héritage de leurs parents à sa nièce et à son neveu, était toujours géré comme un capital commun par sa sœur. Il trouva dans une banlieue calme une petite maison de meulières, à un étage plus des combles aménagées, pourvu d'un petit jardin.

-> page

Retour des Indes, take 3

 13 juillet 2025

Lorsqu'il est revenu des Indes, il a trouvé la ville très changée

La ville avait beaucoup changé et il ne s'y reconnaissait plus. 

Il a beaucoup raconté.

D'abord il a beaucoup raconté. Il a fait le récit de ses voyages, de ses rencontres, de ses mésaventures aussi, et des événements auxquels il a assisté, décrit les paysages, les déserts, les montagnes et les forêts tropicales. 

Quand on l'invitait, on lui disait: tu nous raconteras. Il a même donné quelques articles. Et puis petit à petit l'intérêt pour ses récits a faibli, peu à peu s'est fatigué. D'autres sont revenus des Indes, avec des histoires plus fraîches, des événements nouveaux et il cessa de raconter ses voyages.  

-- 

Il arrêta ainsi de raconter ses voyages. Pendant un temps, sollicité par de vieux amis qu'il avait gardés, il s'occupa de politique. Il fut même élu pour un court mandat. Cela ne fit que renforcer l'impression qu'il avait eu à son retour, qu'il était devenu étranger à ce pays, à ce monde où il était revenu. Son action fut très prudente et, disons-le, découragée, fondée sur ce qui s'imposait à lui comme le bon sens, lorsque ça s'imposait, ce qui n'était pas souvent, et sur l'imitation des ses camarades. Et il ne se représenta pour un second mandat qu'il aurait probablement gagné. 

-> page

Retour des Indes, take 2

 11 juillet 2025

Lorsqu'il revint des Indes, il trouva, cette fois-ci, son pays tellement changé qu'il ne le reconnut plus. C'est ainsi du moins qu'il l'éprouva, qu'il aurait pu le dire, qu'il se le dit. Il le reconnut, bien sûr, mais en même temps ce n'était pas, s'il avait dû l'exprimer, une véritable reconnaissance, un fausse reconnaissance, une reconnaissance extérieure, voyez-vous, objective. Pas comme lorsqu'on arrive dans un pays nouveau et inconnu, mais quelque chose de pire, comme, se dit-il, ce qui t'arrive dans un pays étranger mais pas tout de suite, qui te tombe dessus, une sorte de vertige plat, il reconnaissait les choses mais les choses ne le reconnaissaient pas.

-> page

Retour des Indes

 3 juillet 2025

Lorsqu'il est revenu des Indes, son pays avait tellement changé qu'il eut du mal à le reconnaître. Il se sentit désemparé et finit par verser dans la mélancolie. Pas tout de suite cependant. Dans les premiers temps de son retour il raconta beaucoup, le récit de ses expériences et le pays, ses paysages et ses mœurs. Il écrivit même quelques articles sur commande. Avec le temps cependant il sentit que l'intérêt pour ce qu'il avait à dire et à raconter s'émoussait, s'évanouissait peu à peu, faded away. Et puis, des mois s'étaient passés, un ou deux ans même, il lui arriva de rencontrer des gens qui revenaient à leur tour de là-bas

Sa mémoire était un trésor dont les souvenirs étaient les joyaux ou plutôt un filon qui n'avait été qu'à peine entamé et il décida de le faire, de rédiger le récit de ses années indiennes. Il eut l'imprudence cependant de ne pas l'écrire chronologiquement. Il avait bien commencé ainsi mais il lui arriva, tandis qu'il n'avait écrit qu'une trentaine de pages, un souvenir, très précis et très frais, qui aurait dû être placé au milieu des pages qu'il avait déjà écrite. Alors il décida d'abandonner l'ordre chronologique et de déposer les souvenirs comme ils lui venaient, comme autant de petites entités autonomes qui s'organisaient souterrainement en réseau de leur propre chef. Ce qui fait que, ayant abandonné le fil suivi de sa narration, il perdit l'outil qui lui aurait permis de mesurer l'avancée de son projet. Le plus sage aurait été, on le pense bien, de noter à part les souvenirs qui lui revenaient d'une période dont il aurait déjà fait le récit et de les tenir à part pour les réintégrer lorsqu'il serait arrivé au bout. Il y pensa peut-être mais rapidement il éprouva un tel ennui à s'astreindre au fil suivi de sa narration et il fut si peu satisfait des pages qu'il en produisait, en regard du plaisir qu'il éprouvait à noter ses souvenirs comme et lorsqu'ils lui venaient, presque dégoûté du résultat de ses efforts, qu'il abandonna l'écriture d'une narration un peu continuée sauf par fragments lorsqu'elle s'accrochait à tel ou tel souvenir particulier. Et c'est ainsi qu'il passa ses dernières années à refaire par la plume son voyage, ou, la mémoire étant ce qu'elle est, à voyager à nouveau, explorer une Inde qui n'existait plus, si tant est qu'elle eût jamais existé.

-> page

Pages

Je viens de créer une page pour ces notes pongiennes: Ponge, textes-objets et textes dossiers, page ouverte, qui permet de suivre les notes dans leur déroulé chronologique en continu. J'ai également fait une page pour regrouper les notes sur l'expérience Ponge et ChatGPT.

Je n'ai malheureusement pas la possibilité de publier un lien vers la liste des pages, le gadget "Pages" ne fonctionne pas dans ma version ou mon thème Blogger.

lundi 7 juillet 2025

Ponge, note du 6 juillet

 Il faudrait que je fasse un point pour boucler le dossier Ponge. Ce matin dans le demi sommeil, cherchant comment me dépatouiller avec mon histoire de pinède sarde, différents morceaux hétérogènes, etc. , j'ai repensé à la Fabrique du pré et je me suis dit que c'était tout de même gonflé d'avoir livré ça. Et que je devrais finir par ça, en même temps que je m'étais laissé absorber par les questions philosophiques, ontologiques, génétiques aussi, mais que le départ c'était ça : comment oser produire quoi?

Ponge, textes-dossiers, fiches

 Pour y voir clair je me suis fait une fiche chacun des 5 "textes-dossiers" ou presque "textes-dossiers" que j'avais repérés. Je ne les mets pas ici: les amateurs de Ponge n'en ont pas besoin, les autres n'y trouveront qu'une érudition ennuyeuse.

Je me contente de renvoyer au wiki:

- Le Carnet du bois de pins (1947)
- La Crevette dans tous ses états (1948)
- Le Soleil placé en abîme (1954)
- La Fabrique du pré (1971)
- Comment une figue de paroles et pourquoi (1977)

(En italiques les textes qui ne répondent pas à tous les critères.)

Le baiser du soir dans "Monsieur Proust" de Céleste Albaret

Quand il était enfant, me racontait-il, il était la cause de scènes, parce que, principalement après le début de son asthme, il profitait de...