Fini l'écoute (Audible) du Temps retrouvé après avoir fini de passer l'aspirateur. Je suis accablé d'admiration, é-merveillé, ainsi depuis le début de cette réécoute. Il me semble que Proust me parle là personnellement, à ce moi que je suis aujourd'hui, et très précisément. Il y a là, comme dans l'amour, quelque chose comme de la magie, d'insondable.
J’avais reçu une invitation de Mme Molé et appris que le fils de Mme Sazerat était mort. J’étais résolu à employer une de ces heures après lesquelles je ne pourrais plus prononcer un mot, la langue liée comme ma grand’mère pendant son agonie, ou avaler du lait, à adresser mes excuses à Mme Molé et mes condoléances à Mme Sazerat. Mais, au bout de quelques instants, j’avais oublié que j’avais à le faire. Heureux oubli, car la mémoire de mon œuvre veillait et allait employer à poser mes premières fondations l’heure de survivance qui m’était dévolue. Malheureusement, en prenant un cahier pour écrire, la carte d’invitation de Mme Molé glissait près de moi. Aussitôt le moi oublieux, mais qui avait la prééminence sur l’autre, comme il arrive chez tous les barbares scrupuleux qui ont dîné en ville, repoussait le cahier, écrivait à Mme Molé (laquelle d’ailleurs m’eût sans doute fort estimé, si elle l’eût appris, d’avoir fait passer ma réponse à son invitation avant mes travaux d’architecte). Brusquement, un mot de ma réponse me rappelait que Mme Sazerat avait perdu son fils, je lui écrivais aussi, puis ayant ainsi sacrifié un devoir réel à l’obligation factice de me montrer poli et sensible, je tombais sans forces, je fermais les yeux, ne devant plus que végéter pour huit jours. Pourtant, si tous mes devoirs inutiles, auxquels j’étais prêt à sacrifier le vrai, sortaient au bout de quelques minutes de ma tête, l’idée de ma construction ne me quittait pas un instant.
Il y a ainsi certains écrivains, pas si nombreux, que je ne peux pas relire sans (à certains moments) m'identifier à eux ou, malgré la disproportion, les identifier à moi, sans que je les entende me dire: "c'est de toi que je parle". Malgré la disproportion, dont l'ampleur me reste sensible mais d'une sensibilité qui en quelque sorte s'efface ou se retire pour un temps. En sorte que je ne peux pas dire s'ils me parlent de mes pauvres travaux d'écriture ou si ceux-ci ne sont pas des tentatives d'être, lecteur plus qu'écriveur alors, digne d'eux, digne de les avoir lus.
Je partage l'émotion
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