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vendredi 19 décembre 2025

journal (25 août), Nice - Dehli par Francfort

Mardi 25 août 92.

10:20 - Aéroport

Aéroport de Nice, j'attends l'embarquement. Je suis en demi-lévitation, dans une sorte de bulle. Assis avec d'autres passagers de mon vol au bout du hall. Passagers pour la plupart des Allemands: je vais chercher l'avion pour Delhi à Francfort. Pour la plupart des Allemands, donc, mais aussi une petite famille japonaise, trois générations, l'enfant avec une face ronde de lune, une grosse tête et une face ronde de lune et une sorte de bob à larges bords qui lui font la tête d'un petit empereur de Chine. Ce que je veux dire: une tête pas spécialement japonaise, une tête de carte de vœux chinoise aussi bien. Quelque chose d'archétypal et de mystérieux. Bon, on embarque.

10:50 - dans l'avion

Une hôtesse rousse au nez pointu nous mime les manœuvres d'urgence. Lufthansa. C'est vraiment un avion allemand, la décoration est marron et beige et c'est de la musique classique (Mozart? Haydn ?) qui passe en fond, et tout est impeccablement propre.

Tout à l'heure a fond du hall, je regardais Nice, derrière la brume de chaleur qui monte de la mer. 

Depuis quelques jours l'air est très clair le matin. Lorsque je me réveillais le matin, dans la chambre nord où j'ai dormi avec S jusqu'à son départ hier, je regardais les antennes et la clarté de l'air me faisait songer au Canada.

(En bout de piste un figuier pousse au-dessus de la mer. Au-delà une langue de galets et un parasol rose et vert.)

Je suis assez bien placé, sur le côté droit un peu derrière l'aile. Le vol ne durera qu'une heure et quart.

Sur l'aile il y a deux bandes noires de chaque côté de la partie fixe, et au milieu de ces bandes il est écrit : "Do not walk outside this area".

Nous volons vers l'est, à gauche de l'avion les Alpes, à droite la mer Je ne vois pas très bien à gauche mais je regarde tout de suite de ce côté: à droite il n'y a encore que du bleu.

À présent on voit très bien la Corse, émergeant d'une mer de nuages au-dessus de la mer liquide, et au-delà sur l'horizon la côte italienne, tout cela un peu fantomatique dans l'éblouissement du soleil qui se reflète sur l'aile. La brume de chaleur au raz de l'eau fait apparaître toutes les terres là-bas à l'est comme des îles.

Mais maintenant nous avons viré et nous allons laisser la mer. Je la regarde encore, toute une géographie à sa surface, des cartes complexes dessinées par les différences de comportement de sa surface. Et puis des petites villes côtières ligures que je ne sais pas reconnaître.

On nous sert le repas, très bien.

11:40.- Les lacs italiens tout à l'heure et à présent le Bodensee. Je vois Lindau là-bas tout au bout. La brume de chaleur ne cesse de varier d'intensité. Et devant l'aile la grande plaine allemande.

Je m'aperçois que je n'avais jusqu'à présent jamais vu l'Allemagne du ciel. Des formes rondes, globulaires. Des villages entourés de champs ou plus rarement de vergers (les vergers font un aspect grêlé, les champs des allures de tranches napolitaines courbes) et au-delà des bois. Mais les villages sont si rapprochés qu'il est devenu indiscernable si les bois cernent les champs ou si les champs (etc.) cernent les bois. Formes globulaires.

Un voyage en avion (si l'on est pas trop mal placé, s'il ne fait pas trop nuit et si la météo est propice) parle toujours de la formation du monde.

Midi. Nous arrivons à Francfort. Le vrai voyage va bientôt commencer, dans une heure et des. La forêt en-dessous, traversée par une autoroute (Raststätte), ressemble au velours du salon de l'ancien appartement de mes grands-parents à Luxembourg, tout cloisonné, le poil plus long, plus court, orienté dans tel sens ou dans tel autre, dessine les motifs.

Chaque petite automobile bien visible, bien identifiable, et je lève les yeux, la vue très loin, le troupeau des nuages jusqu'aux Alpes ou plus loin encore, jusqu'aux plaines de Pologne. Un avion passe plus bas, entre nous et la forêt traversée d'autoroute. A la vitesse qui convient à notre échelle du monde.

Forêt: des morceaux usés, comme d'un tapis.

Une forêt ici plus large (je ne sais pas quelle elle est), une clairière avec le gros toit d'une ferme (grange?) et quelques plus petites maisons autour. Les chemins qui vont vers le bois et la route.

Aux informations ce matin: graves incidents xénophobes à Rostock.

Vers l'horizon la couche de brume a les couleurs de l'arc-en-ciel, bleu en bas, rose en haut et les nuages isolés, les moutons s'y détachent ventre noir et dos blanc.

Très brutalement les moutons se transforment en nuées d'orage qui nous viennent encontre soudain gonflés et sombres, juste au moment où nous passons dessous. Turbulences.

14:00.- Voilà nous sommes repartis. L'escale à Francfort n'a pas été exagérément plaisante, le personnel au sol affichait un peu de cette morgue dont les Allemands sont capables, la fouille s'est faite sans délicatesse, je me suis retrouvé directement dans une salle d'attente sans boutique ni bar et les journaux proposés étaient exclusivement allemands. Il a fallu ensuite faire une petite queue pour aller identifier mes bagages sur le tarmac et je suis monté dans l'avion.

14:20 - Je viens d'aller pisser, enfin. Il n'y avait pas non plus de toilettes atteignables depuis la salle d'attente et j'avais envie de pisser depuis le début de l'atterrissage - la bière. Nous venons de survoler Augsburg.

On vient de nous annoncer que le ciel sera couvert au-dessus de la Turquie et qu'à Delhi la température est de 34°C, l'humidité de 90%, et qu'il risque de pleuvoir.

Nous longeons les Alpes sur le nord. Les petits lacs autour de Salzbourg dont nous avions longé certains l'été dernier. Et un vieux Mickey sur la vidéo du bord.

15:00 - Nous survolons ce que je suppose être le lac Balaton, donc la Hongrie.

15:20 - Au bout d'une plaine immense un léger relief. Je suppose : les Alpes transylvaniennes et une nouvelle plaine immense, la Roumanie. Au milieu les méandres du Danube, impressionnant.

Et je finis pendant ce temps mon second repas en écoutant de l'opéra (donc de l'italien).

J'ai sans doute tort de mettre des noms mais j'essaie, entre deux gorgées de bière, deux bouffées de tabac, deux roulades de soprane, j'essaie de suivre notre trajet sur les cartes du Bordbuch. Tout ce que je vois en réalité, c'est une immense plaine recouverte d'une brume (de chaleur) qui va s'épaississant au fur et à mesure que nous progressons vers l'est-sud-est, à la surface de laquelle se coagulent des petits cumuli. Et à travers les méandres de très larges fleuves. Au loin enfin émergent faiblement quelques crêtes noires.

Progressivement les flocons de nuages s'agglutinent, la brume sous eux s'épaissit assez pour qu'il devienne difficile de distinguer le sol sous elle et la paysage se fait purement céleste.

16:05 - Comme par miracle d'abord une côte lisse et au bout une ville, Constantinople. Les nuages qui poussent de la brume comme des stalagmites prennent des formes fantastiques. Nette au-dessus d’Istanbul celle d'un géant menaçant, aux deux bras levés. Tout ça est un peu supposé. Beaucoup de constructions pour ce qu'on peut en voir, des autoroutes, des industries.

16:20 - Au-dessus de la Turquie la brume s'éclaircit à nouveau. Un paysage ocre, des pentes sèches, des reliefs ravinés, de très longs lacs en chapelet. Le désert déjà, un désert montagneux, de longues bandes de champs près de l'eau, pâles pour la plupart, à un ton près de la couleur du désert. Le dessin précis de l'écoulement des eaux. Comme le contrôle ne nous donne plus d'information, j'ai du mal à repérer où nous sommes.

16:30 - Nuages à nouveau plus épais. Une grande ville. Ankara?

A nouveau plus de cultures et le paysage de nuées change brusquement. Stratocumuli? De vastes enclumes qui font de l'ombre aux moutons sous eux. Au loin une falaise comme d'un iceberg.

L'hôtesse qui s'occupe de ce coin-ci de l'avion est charmante. Elle ressemble à A, en blonde et un visage plus long. Mais son nez et sa bouche et les yeux marrons, une peau à peine plus pâle. J'emploie au petit bonheur l'allemand ou l'anglais et ça ne fonctionne pas trop mal.

J'étais d'abord placé, vers le fond de l'appareil, dans la zone fumeurs, à gauche de la bande de sièges centrale. Lorsqu'il m'est apparu que personne ne monterait plus, je me suis installé sur un siège à droite près d'un hublot. Un peu plus tard un Indien est venu occuper les quatre sièges libérés par mon départ. Il dort à présent enveloppé dans une couverture grise Lufthansa qui semble très confortable, et ronfle doucement.

J'ai bu trois bières.

Dire que je survole la Turquie, des pays dont j'ai si souvent cherché le chemin sur des cartes, et que j'en vois si peu.

J'ai un petit coup de barre. L'hôtesse du côté gauche vient d'avoir une longue conversation en anglais avec un gros Italien (c'étaient des Italiens qui étaient autour de moi au départ) à propos de swatchs.

J'essaierai de rattraper un peu le journal des jours précédents lorsqu'il fera nuit.

18:20 - J'ai fait un somme, d'une bonne heure. lorsque je me suis réveillé le film était commencé sur la vidéo du bord. A dog named Beethoven. Aujourd'hui je trouve ça mièvre et insupportable. Malvenu aussi sur ce trajet. Mais tandis qu'en arrière-fond j'essaie d'objectiver mon jugement je me rends compte que ce qui me semble insupportable ici pourrait me sembler délicieux dans une comédie classique des années 40, par exemple. Un cinéphile me dirait que ça n'a rien à voir mais ce n'est pas une question de cinéphilie, d'art, qui m'intéresse ici, c'est une question politique. L'hypothèse, c'est que "quelque chose" que le cinéma américain fait ne fonctionne pas aussi bien que naguère, et que c'est le signe, et même un peu plus que le signe, que le rôle de l'Amérique dans le monde est en train de changer. (...) Mais en réalité je cherche moins à produire des thèses ou je ne sais quoi qu'à garder ça en tête au moment où j'entreprends mon premier voyage pour l'Asie et tandis que l'Asie Mineure défile sous moi. Donc j'ouvre les yeux sur ce film qui se termine tout juste à l'instant. Et pendant le film, dehors, la nuit tombe.

Ce que j'ai vu fait dignement image pour les premières vues de l'Asie mais ne se laisse pas facilement décrire. Il y a d'abord eu le delta d'un fleuve qui envoyait ses alluvions dans une mer. Un peu de brume brouillait encore l'air. En bas ce devait être déjà le soir bien avancé : les rayons du soleil ne touchaient plus la terre. Et puis (j'ai roulé une cigarette, j'ai un peu regardé la télé, avant de revenir au hublot) la terre rouge sous une bande de ciel rouge comme émanée de l'outre-mer du haut ciel où commençait de s'allumer une étoile, une terre rouge reflet de ce ciel rouge, une terre dont je sais que c'est l'Iran. Je me suis approché du hublot, je m'y suis collé les yeux pour qu'il se passe quelque chose, quelque chose donc que je pourrais raconter mais il n'y avait rien là au-dessous qui puisse faire anecdote, pas la moindre présence humaine, pas de groupement végétal, juste les seuls dessins de la terre et de l'eau. Enfin, peu avant que la noirceur finisse d'envahir le hublot, alors qu'elle avait fini de couvrir la terre, j'ai vu des lumières, des lumières dont j'ai du mal à me figurer ce qu'elles pouvaient représenter, ce qui en bas, quelles formes, les envoyait vers le ciel. Elles ne semblaient pas les lumières d'une ville, plutôt quelque chose comme une constellation isolée dans l'immensité d'un ciel sans étoiles. J'ai imaginé les rues principales et les places de quelques villages ou petites villes rapprochées, ou faubourgs. Il n'y avait plus de rouge que du côté de l'ouest, vers l'arrière et plusieurs étoiles étaient allumées.

19:00 - Maintenant, c'est une vraie ville que je vois, magnifique. Je dis "magnifique" parce que ça n'a rien à voir avec la forme lumineuse d'une ville européenne. Kandahar? Le centre de la ville, ce qui en est éclairé, a une forme rectangulaire assez étroite. Sans doute deux, trois artères parallèles. Et comme des bras, éclairés en ligne trois ou quatre avenues perpendiculaires (il est clair que les premières ne se distinguent pas, je les suppose) l'une éclairée jusque très loin du centre mais seulement une ligne, l'avenue éclairée et pas les quartiers qui donnent sur elle. Très loin à gauche, c'est-à-dire vers l'est, est-nord-est. Solitaire. De l'autre côté elles sont trois à pousser plus loin leur ligne du lumière. Et puis tout autour de cette forme mais surtout à l'ouest et au nord, des foyers de lumière qui font à la ville une couronne. Des images affluent à ma fantaisie. Les faubourgs, sans doute les faubourgs. Ce sont des faubourgs que je vois, séparés du centre par des quartiers sans lumière. Nuit d'été. Et de loin en loin dans la nuit les lumières d'autres villes. Et chaque fois que je colle mon regard au hublot je vois les lumières plus ou moins lointaines de villes, îles dans un océan de ténèbres.

Je découvre l'Asie le soir, c'est-à-dire que l'Est est la nuit. Je vais à la rencontre de la nuit et non du soleil, le soleil est derrière moi et baigne l'Occident.

Il nous reste moins de deux heures de voyage et j'appréhende le choc de ce que ne manquera pas d'être l'arrivée à Delhi. J'ai eu un moment d'enthousiasme en arrivant à l'aéroport de Francfort mais je suis retombé ensuite dans mon état second, largement favorisé pas la longueur du séjour en atmosphère pressurisée : j'ai les sinus asséchés et un peu mal à la tête.

Il faut absolument (c'est qu'on doit encore nous servir un repas) que je rattrape le journal. C'est un peu ridicule et j'aurais dû le faire avant mais je ne l'ai pas fait, il s'est passé des choses pas sans importance et je ne veux pas en rester chargé lorsque je serai en Inde.

Allez, je me roule une cigarette et j'y vais.

(...)

On nous sert le souper. Il est 20:00, heure française. Nous arrivons en principe dans une heure.

6:00, heure de Delhi (2:30 à Nice) - Hôtel Classic

J'en écris un petit bout pendant que Jo prend sa douche.

Une chambre d'hôtel presque européenne, si ce n'est le grand ventilateur qui remplace l'air conditionné (je note ça parce que Jo semblait l'attendre, l'AC) et que les lits sont servis sans draps de dessus ni couverture. Odeur de Grésil comme en Algérie. Je crois Jo un peu déçue par la chambre: celle qu'elle occupait lors de son premier passage avait les murs couverts de marbre, me dit-elle.

Nous venons de passer un peu plus de trois heures sur la terrasse (balcony) sur des lits qu'on nous y avait préparés pour patienter en attendant que la chambre se libère du couple d'Australiens qui devait la quitter à 4:30. Nous avons causé en regardant les étoiles ou les geckos sur le mur autour de la porte de la salle de bains. Un grand arbre devant et tout autour le quartier de Karol Bagh que j'ai encore regardé dans le petit jour avant de venir m'enfermer ici pour dormir.

Avant: L'arrivée à l'aéroport, les garçons, le taxi prepaid. Le trajet à travers une zone indistincte, les jeeps de policiers. Le chauffeur de taxi et son acolyte, le trafic autour des cinq roupies. L'arrivée devant l'hôtel, les chiens errants. La grille tirée devant l'hôtel et l'homme en uniforme militaire, gentil, souriant. Le patron, un peu louche, la chambre derrière la réception, cinq hommes à même le sol. Comme je décide: "balcony".

Si je veux être un minimum en phase demain, il faut que je dorme.

mardi 16 décembre 2025

derniers jours à Udaipur (suite)

[derniers jours à Udaipur (25-27 septembre)] ->

Chez Soni, ça s'est plutôt bien passé. Soni était officieux et distant, comme il sait si bien être; je me rends bien compte qu'il était plus que sceptique quant au futur de l'association avec Vincent mais il n'en a rien laissé voir. Vincent, quant à lui, se disait impressionné de la qualité de ce que lui montrait Soni, à des tarifs moindres que ce que lui proposait son petit peintre des faubourgs (il faudrait raconter la nuit sur la terrasse du Suddha Guesthouse, Vincent s'impatientait parce que le peintre s'adressait à moi et il rappelait que c'était lui l'acheteur), il m'a dit qu'il allait réfléchir à la somme qu'il allait mettre dans son achat et nous avons convenu, puisque l'Art Center serait ouvert demain, de nous y retrouver le matin à dix heures.

J'ai encore une course à faire : acheter un grand sac, sur le modèle de celui que m'avait montré Joëlle : un sac dont la taille est modulable grâce à deux soufflets qui peuvent être bloqués par des fermetures éclair. Vincent m'accompagne.

Je ne suis pas beaucoup sorti de la vieille ville d'Udaipur. Je me rends compte que je n'ai pas vu beaucoup de villes en Inde: Delhi est une entité urbaine un peu monstrueuse, pas une ville. Avec ses organes, ou ses concrétions, comme autant d'objets urbains, dont l'ensemble ne fait pas une ville.

J'ai une idée assez précise de ce que j'appelle une ville. Il y faut un certain ordre et une certaine organicité. Une idée assez méditerranéenne, finalement, de la ville, celle qui semble présider aux villes italiennes. Et ça peut être assez petit, une ville, selon cette idée. Ça peut être grand aussi mais au-delà d'une certaine limite, ça devient difficile que ça reste une ville. Il faudrait alors un autre mot. Je me souviens qu'il y a longtemps je disais que ce qui faisait une ville, c'était la campagne qui l'entourait, que la ville était l'autre de la campagne.

Bref, Delhi n'est pas une ville selon cette idée-là. Je n'y ai pas trouvé de centre, Connaught Place était un centre mais Old Delhi, où je ne suis pas allé, n'est pas de ce côté-là. Et puis c'est une ville qui est deux villes, etc.Je n'ai pas appréhendé Delhi sinon comme un complexe d'impressions urbaines, assez cohérent et puissant, mais certainement pas comme une ville. Ensuite quoi Chandigarh? Le plan de Le Corbusier gagné, squatté par la vie indienne. Des bourgs dans la montagne. Kullu sans doute est une vraie petite ville de montagne mais si étirée le long de la route, si bizarrement sinueuse. Manali en tout cas n'en était pas une, qui s'égrenait en le vieux village, le quartier des hôtels et le Mall.

Udaipur était une vraie ville, avec son palais, sa vieille ville, ses quartiers modernes et ses faubourgs. Et la campagne tout autour, que je voyais chaque jour de mes fenêtres, au-delà du lac.

(Il y a quelque chose qui me travaille, depuis que je me suis mis à faire ce récit, c'est le sentiment de combien le Rajasthan était différent, était un autre pays que la montagne dont j'arrivais ou que Delhi. Combien d'ailleurs en général l'Inde que j'ai visitée est différente de l'Inde à quoi je pouvais m'attendre, que je retrouve chez Naipaul ou Narayan, chez Satyajit Ray, que je reconnais chez les serveurs du Bombay-Palace, sur le port, où je vais quelque fois souper. Cette Inde-là je l'ai rencontrée au cours de mon voyage, souvent à Delhi, à Chandigarh, mais aussi dans la montagne ou au Rajasthan, plus fugitivement, dans tel ou tel détail, de comportement le plus souvent. Mais jamais là assez forte pour me donner l'impression d'y être.)

(La romanisation de l'onomastique est souvent farfelue. D'où les variations dans mon journal. Je m'en suis rendu compte du moment où je me suis rendu capable de déchiffre le nagari. Ainsi "Delhi" devrait s'écrire "Dilli", et si "Naggar" n'a aucune raison de prendre deux "g" (et alors il prend la figure tout à fait familière de "nagar" : "ville", "village"), "Kulu" devrait avoir les deux "l" que lui donnait , outre les panneaux, etc., en devnagari, la prononciation des Indiens. Quant à Udaypur, je me suis demandé si la diphtongaison du "ai" (qui en hindi se prononce comme en français, "é") relevait d'une prononciation locale, jusqu'à ce que je puisse lire qu'en devanagari il y avait bien un "ya". Alors, pourquoi pas Udaypur ?)

Vincent m'a accompagné. Nous avons descendu Mothi Chowta, la rue commerçante de la vieille ville, qui longe le bazar. Nous causions en marchant et de temps à autre nous arrêtions à une boutique de bagagerie pour y demander s'il y avait des sacs semblables à celui que je cherchais. D'abord en bas de Mothi Chowta puis dans la ville nouvelle. Sur le carrefour d'Hathi Pol, nous avons pris à droite, le boulevard qui longe les remparts sur l'extérieur. Il y avait là un quadrilatère de boue où s'ébattaient des porcs et des petits enfants. Et je me souviens de notre conversation, d'un morceau de notre conversation. C'est Vincent qui nous a lancés là-dessus. Il m'a demandé : "Tu n'as pas du mal à reconnaître les Indiens les uns des autres ?". Je me suis souvenu de mes déboires des premiers jours ici et je lui ai répondu que oui. Et nous avons ri, lui, le noir du Kenya, moi, le blanc de France, en nous disant que tous les Indiens se ressemblent. Oui, je me souviens, le début, le tout début de cette conversation, ça a été lorsque je lui ai demandé s'il ne connaissait pas quelqu'un, je ne sais plus qui, et comme il ne voyait pas qui je voulais dire, j'ai commencé une description en lui disant : "Il a une moustache...", je me suis rendu compte de la totale nullité de l'information: tous les Indiens d'Udaipur portent la moustache, et nous avons éclaté de rire.

J'ai finalement acheté un sac pas vraiment satisfaisant (il me lâchera dès avant que je monte dans l'avion pour Delhi) à une échoppe qui dans mon souvenir donnait sur un carrefour très populeux des boulevards à la manière d'un kiosque ou d'une guérite. Je vais chercher sur le plan à repérer ce carrefour. Peut-être sur Delhi Gate, à l'angle sud-est de la vieille ville. La nuit était tombée. Pour remercier Vincent de m'avoir accompagné, je lui ai proposé un verre au café Mayur. Et pour retourner devant Jagdish Temple, nous avons pris un ricksha.

Je regarde mon journal lui-même, mes notes, et elles sont beaucoup plus complètes et moins verbeuses que cette pénible reconstitution. Qui est sans doute une fausse route.

Pendant que nous buvions notre verre, tous sont arrivés. J'avais à demi oublié le rendez-vous donné par Benji le matin. D'abord sont arrivés Jane, Mary et Julian. J'ai dû faire les présentations: je ne crois pas que Mary ni la bande des britanniques connaissaient Vincent, sauf pour l'avoir déjà croisé dans la rue. Ensuite je les ai laissés avec lui pour passer à l'hôtel, y déposer mes achats et changer mon short pour un pantalon. Lorsque j'ai été revenu, Benji était arrivé et il y avait aussi à une autre table Soni, Vijay et une jeune femme. Une jeune femme un peu grasse et pas très belle qui se faisait appeler "Bubbles". Je n'ai pas compris tout de suite que cette jeune femme était l'artiste dont Mary m'avait parlé la veille et ce matin et à qui elle avait acheté des gravures. Elle parlait avec timidité et des minauderies, d'une façon presque japonaise. Elle a raconté son histoire: elle est la fille du roi d'un petit état dans le Maddhya Pradesh. Elle vit à Udaipur, de manière non-conformiste et de ses rentes, avec un peintre. D'autres garçons de l'Art Center sont arrivés, Viru, Khan... Il y avait une belle animation au café qui à ce moment-là nous appartenait, des plats arrivaient et échangions nos places au gré des conversations. Nous échangions aussi nos plats : Soni, je crois, ou Vijay, avait commandé un idli mais n'y avait presque pas touché et il m'a proposé d'y goûter. J'ai trouvé ça délicieux et j'en ai mangé l'essentiel. J'ai proposé à Mary d'y goûter à son tour mais elle n'a pas voulu.

Benjamin plaisantait avec deux Indiens, l'un que je ne connaissais pas et qui était venu avec lui, l'autre le petit serveur du café Mayur, un garçon de petite taille dont la moustache était encore très juvénile (je dis serveur mais peut-être était-il gérant, j'avais du mal à lui assigner un âge entre 15 et 20 ans; il avait sans cesse le sourire et la plaisanterie à la bouche, quelques jours auparavant il m'avait abordé devant l'Art Center par "Do you remember me?" et comme je lui avais répondu que oui, il avait fait mine de douter de ma sincérité - il n'avait pas tort : c'étaient encore les jours où j'avais le plus grand mal à distinguer les uns des autres les visages des gens d'Udaipur - et de s'affliger de mon indifférence.

La fois suivante, et désormais je l'identifiais bien, c'est moi qui l'ai abordé en lui demandant : "Do you remember me?", et c'est devenu une sorte de running gag entre nous.). Benji parlait et les deux autres riaient, alors il a fait mettre une cassette et il a fait monter le son. C'était une musique de danse, populaire, et il s'est mis à danser. Le café n'était pas très grand, deux rangées de trois ou quatre tables à banquettes et un allée entre les deux. Nous nous sommes tous tournés pour regarder Benji danser. Il dansait avec énergie et une certaine grâce, ondulait du bassin et frappait des mains au-dessus de sa grande mèche blonde échevelée. Tout le monde riait, le petit serveur en particulier était tordu de fou rire. J'ai regardé Soni: il riait de bon cœur bien qu'avec un peu de retenue, Mary encourageait le danseur de la voix. Lorsque le morceau de musique a été fini, Benji s'est incliné et nous lui avons fait une ovation. Le garçon qui tient le café s'est tourné vers nous et a dit: "Et dire que ce gars s'en va demain !" et il s'est mis à pleurer. En se cachant les yeux il a parcouru l'allée centrale pour se réfugier derrière son comptoir. J'ai demandé à Soni ce qui lui arrivait et Soni m'a dit que c'était le rire.

Je ne me souviens plus si c'est avant ou après la danse de Benji que son amant est venu récupérer Bubbles. Ce doit être après parce que nous les avons suivis dans la rue. Il ne ressemblait en rien au personnage romantique qu'avait suggéré le récit de Bubbles. Un grand type costaud, doté de la moustache de rigueur, peu aimable. Durant les quelques minutes qu'il est resté assis avec nous, il ne s'est adressé à Bubbles que très sèchement cependant qu'elle le dévorait des yeux. Je me suis demandé si elle l'entretenait.

Je me suis un peu attardé avec Soni et Vijay devant Jagdish Temple tandis que les autres, Mary, Vincent, Janie, Julian et Benji, étaient repartis vers le Jagat Niwas. Soni m'a invité à venir boire le gin mais j'ai décliné son invitation: parce que la bière de la nuit précédente ne m'avait pas très bien réussi, je ne voulais pas boire ce soir et par ailleurs j'avais envie de fumer du haschish des British, d'être mhashish au moins une fois avant de quitter l'Inde.

En retournant à l'hôtel j'ai d'abord trouvé Janie à l'épicerie et puis dans la chambre 11, celle de Julian et Janie, en face de mon ancienne chambre, la deuxième, à présent occupée par Mary, Julian et Vincent dans une discussion qui semblait très animée, et même carrément dure. Julian surtout semblait excité, il marchait les yeux rouges et répétait à Vincent quelque chose comme : "Si tu me baises, je te baise." Vincent tenait à la main un gros shilom qu'il m'a passé, j'ai tiré quelques grosses bouffées qui m'ont presque instantanément enivré. Il y avait un grand sac en plastique plein d'herbe sous le lit. La chambre était dans un désordre effroyable, j'en ai fait la remarque à Julian qui a commencé à le prendre mal mais comme je lui ai tout de suite fait comprendre que je n'en avais rien à foutre, il s'est calmé. Janie est arrivée peu après. Comme elle voulait mettre de l'ordre dans la chambre en prévision de son départ le lendemain, ou plus exactement cette nuit-même, à 4:00, nous l'avons laissée et nous sommes allés dans ma chambre. Mary nous a rejoints. Le haschish me rendait difficile de comprendre et de parler anglais. Julian continuait sa conversation avec Vincent. Je comprenais qu'il l'avait branché sur un business, pas bien compris si c'était le même que celui que Benji et lui avaient entamés avec Gouda, des cercles à cheveux. Julian disait qu'il y avait beaucoup d'argent à gagner et que Vincent aurait sa part mais, ça revenait, qu'il devait jouer le jeu, etc.. Mary s'était mêlée à la conversation. Benji est arrivé, avec l'Indien qui était avec lui au Mayur Café. Julian est sorti un moment avec eux puis est revenu seul.

...

(Août 1993)

lundi 15 décembre 2025

le discours de Soni (le 27 septembre)

Plusieurs fois, lorsque j'ai été rentré à Nice, Co m'a demandé des nouvelles de Soni, ou ce que j'en pensais, etc.. Je lui ai à chaque fois répondu (ça a fait une sorte de running gag fatigué) que je ne savais pas encore, que j'avais à réaliser. Je pensais à mon journal, à la saisie de mon journal.

A présent je suis à la montagne, vaguement malade, physiquement et moralement, et j'ai fini la saisie du journal. Et la finissant je retrouve ce que j'avais suspendu alors, la réponse à la question de Co. Je n'ai pas avancé beaucoup, j'aurais même plutôt reculé, c'est-à-dire qu'a reculé dans le passé le temps de cette conversation avec Soni à la veille de mon départ.

Avant-hier soir je me suis endormi sur le discours de Soni, j'ai profité de l'état frontière entre la veille et le sommeil pour reconstituer ce que je pouvais des paroles de Soni. Il m'en est resté quelque chose hier, pas tout mais quelque chose et je sens se perdre ce quelque chose que je n'ai pas eu le temps de noter.

Je me souviens d'une image, Soni disait:

You come in a room with many doors, you open one of them and you find a wall behind, open another one, another wall. Someone becomes discouraged and gives up, some ones after opening ten doors, some others after a hundred, and the good door, the one opening the way you are looking for, this one, may be, was the next he was going to open. I do not give up, I keep opening doors and sometimes, I know, I'll open the right one, no matter when, it is never too late.

Je reconstitue un peu mais je me souviens de cette image de la pièce et de ses portes, peut-être parce qu'elle ranimait un vieux, un très vieux souvenir, une vignette d'un très vieux "Félix le chat", une histoire comme un rêve et une telle pièce avec ses portes, une pièce de labyrinthe, derrière chaque porte une surprise, plutôt mauvaise, une seule qui permet de poursuivre son chemin. Morceaux de contes, quelque chose comme "King's Quest" aussi...

Mais je digresse. Ce n'était pas le centre de son propos. J'ai du mal à hiérarchiser.

Je dis: la porte qui te permet de continuer ou qui ouvre sur le chemin que tu cherchais. Il a peut-être plutôt dit, oui, cela correspond mieux à mon souvenir:

Behind that door is what you are looking for, you may call it Truth, you may call it Good or you may call it God. No big matter.

Ce qu'il me disait avait à voir avec le secret. Et avec l'interprétation. C'est tout de même assez curieux et assez gonflé, il m'a donné juste avant mon départ une interprétation de son attitude pendant mon séjour. Il a miné son attitude des premiers jours comme quelqu'un donnerait la clé d'un travestissement en refaisant le personnage qu'il a joué. C'était assez gonflé, il m'a donné son message pour l'Occident. Et il y avait dans son message, tel que je pouvais le recevoir, les traits qui y identifiaient la sagesse orientale, ainsi qu'il fût d'abord de gestes avant que d'être de mots, qu'il fût mêlé de secret. Nous avions bu.

Je me suis refusé (malgré moi ou comment dire? sans l'avoir clairement décidé) à le transcrire sous forme d'une suite de mots. J'ai suspendu le moment de faire le compte-rendu de ses propos jusqu'à ce que le souvenir en soit presque complètement usé. Ce faisant, je déçois peut-être la confiance que m'a faite Soni lorsque nous sommes sortis du 4 seasons, lorsqu'il m'a demandé de retransmettre ce qu'il venait de me dire (cette effarante prétention indienne - ce que je pourrais très bien entendre comme une effarante prétention). Mais je fais aujourd'hui un autre pari, celui qui correspond à ma pratique depuis toujours.

Tu me disais "périphérique" comme un reproche ou du moins comme une critique. Tu vois peut-être, si tu as lu mon journal de voyage, comment ça marche: j'ai un certain goût du secret, je cherche à percer un secret, et le périphérique ça peut être s'éloigner comme on a appris qu'il fallait faire avec les énigmes, s'éloigner de quelques pas, tourner autour. Cette fois, dans le cas de ce journal de voyage, c'est presque caricatural: le secret, ce serait celui du dernier entretien, c'est un secret que j'ai presque intentionnellement suscité, à reculer d'en faire le compte-rendu.

(S'efforcer pour percer une énigme et ce faisant produire du périphérique. De là produire non pas la réponse, la solution de l'énigme - parce que 名可名 非常名, "le nom qui peut nommer n'est pas un nom constant" - mais du "monde".)

Mes dernières notes indiennes ont été pour reconstituer l'emploi du temps de la dernière journée. En saisissant, je lisais le déroulement de ma préoccupation comme la marche fatale d'une intrigue policière dont on devine qu'elle mène à une issue tragique. J'espère que j'en dirai un peu plus des paroles de Soni mais je vois que je ne cesse de m'en éloigner.

(...)

Il me faut, au moins, remettre en ordre le récit de cette dernière journée. Telle qu'elle apparaît dans les dernières notes du journal, elle est à n'y rien comprendre. Soni m'a demandé de rapporter en Occident notre conversation. Et j'ai fait, consciemment ou pas, en réalité à demi consciemment, un pari, le pari que ce qu'il m'avait dit n'avait de sens qu'à être explicité en un vaste récit, récit que justement visait (à l'aveuglette) le journal que je tenais depuis le début de mon voyage.

J'aurais pu considérer que Soni n'était qu'un Oriental vaniteux et irresponsable de plus; après tout ce qu'il me disait n'était pas tout à fait original. J'ai préféré croire que le récit, que le large détour du récit pourrait restituer aux paroles de Soni le sens que j'avais cru y entendre cette nuit-là. Je dis "y entendre" et non "comprendre": si je sentais un sens, si j'en étais ému ou excité, il s'en fallait de beaucoup que je comprenne ce sens. Je comprenais le mot à mot de ce que me disait Soni mais ce mot à mot que je comprenais aurait été insuffisant à m'émouvoir et à m'exciter comme je l'étais. Il y avait l'alcool bien sûr mais il y avait autre chose, il y avait ce que cette conversation représentait topologiquement comme fin de mon séjour à Udaipur, comme fin de mon séjour en Inde aussi bien. Ce que le simple rapport des paroles de Soni ne pourrait que manquer (bien sûr si je l'avais fait à sa place, dans le cours des notes de ce journal de voyage... à condition cependant qu'il fût précédé, encadré, de suffisamment de journal, or ce dernier jour est l'occasion de l'accident de journal que je craignais depuis le début, de ce qui est par excellence l'accident de journal: j'avais vécu plus que je n'avais pu en écrire en sorte que le journal tel qu'il était était devenu insuffisant à faire écrin aux propos de Soni).

Ma propre histoire, mon histoire indienne était ce qu'appelaient, me semblait-il, les paroles de Soni pour déployer leur sens, cependant elles appelaient encore une autre histoire, et avec sans doute plus de pertinence, l'histoire de ce qui m'avait précédé ici et dont j'avais négligé de recueillir tous les reflets au fur et à mesure qu'ils éclairaient mon propre voyage dans mon journal.

(janvier 1993)

Deux vues d'Udaipur

Dans mon souvenir, lorsque je le confronte à la vue aérienne de Google maps, les distances sont beaucoup plus courtes que dans la réalité, du moins à la réalité telle que je l'imagine à partir de la vue aérienne.

Les souvenirs de 1996 viennent se mêler aux souvenirs de 1992, comme il semble naturel mais, à bien l'examiner, pas autant que d'abord supposé. L'Udaipur de 96 n'est pas tout à fait le même que celui de 92. Ainsi la place qui est un peu en contrebas du temple, dans la direction du lac, j'en ai une image assez précise mais cette image date de 1996, parce que sur cette place donne l'hôtel Badi Haveli où sont descendus Zaza et son copain, et Olive, parce que dans le petit bout de rue qui joint cette place à celle du temple il y a l'échoppe qui vend du bhang. Je vois cette place sombre. Cette place sombre ne fait pas partie de ma ville d'Udaipur telle que mon souvenir de 1992 la dessine.

Ainsi ces visions (je parle ici de visions globales, synthétiques de la ville, pas de morceaux liés à des souvenirs précis, eux évidemment liés à un moment, une date) se ressemblent et se distinguent comme feraient deux peintures, deux vedute ("vedute" n'est pas tout à fait pertinent: il suppose un point de vue géométrique, une vue selon la perspective, ce qui n'est pas le cas ici, deux peintures de l'époque intermédiaire où l'on cherchait à représenter une chose mentale de façon illusionniste sans se fier à un procédé géométrique...

Comme je suis lourd ici...

... se ressemblent et se distinguent comme feraient deux peintures (ou deux détails d'une peinture, comme les paysages en arrière-plan de part et d'autre des Madones en majesté), qui essaient de donner une vision panoptique d'une ville, en en rassemblant et coordonnant les différents éléments caractéristiques. On trouverait du même artiste deux figurations de la même ville assez différentes mais où néanmoins la ville se reconnaîtrait, où ce ne seraient pas seulement les détails, les éléments, places, bâtiments, angles de vues choisis qui différeraient mais aussi, surtout l'ambiance, la tonalité. Ainsi mon Udaipur de 92 est-elle plus lumineuse, plus simple aussi que celle de 96. Je n'ai pas en tête l'exemple exact de représentations de ville (disons Florence, où l'on reconnaîtrait la cathédrale et la tour du palais de la Seigneurie, ou Rome, avec Saint-Pierre, le Colisée et l'île tibérine...) mais deux états de la Tour de Babel, peinte par Bruegel l'ancien, me viennent à l'esprit et illustrent assez bien ce que j'essaie de dire ici.

J'ai aussi, mais cela est plus mystérieux et irritant, l'idée de deux états d'un texte, d'une fiction Ou autre chose mais qui serait lié à moi, à ma biographie et à mon activité représentative.... Oui, je crois que j'ai mis la main dessus, au moins une première instance de ce schéma: les cabanes de Marscherwald. Dans les bois autour de la maison du Marscherwald, nous imaginions, mon frère et moi, une maison, autour de quoi dérouler quelques unes des histoires que nous nous racontions et que nous nous représentions, que nous agissions, et pour soutenir nos imaginations, nous ébauchions cette maison à l'aide de branches posées entre les bases de trois ou quatre arbres rapprochés selon une configuration opportune. Il ne s'agissait pas de construire une cabane mais d'évoquer, à l'aide de quelques branches, aussi de la paille ramenée d'un champ de blé fraîchement moissonné et où nous avions prélevé une botte parmi celles que la moissonneuse-batteuse avait régulièrement déposées sur la surface du champ. Nous l'avons fait une certaine année, un certain été. Et l'été suivant nous avons voulu la refaire. Et nous l'avons refaite plus grande, plus précise, plus cohérente - et cependant moins efficace sur notre imagination non du fait de sa forme propre que de l'année qui venait de s'ajouter à notre âge.... Il y a un rapport analogue entre ces deux versions successives de la maison dans la forêt et les deux versions d'Udaipur que m'ont donné successivement 1992 et 1996.

Que je revienne cependant vers Udaipur et vers la vision que je cherchais à déposer.

Udaipur, donc, Udaipur 1992. Le centre en est la place du Jadgish Temple. Elle est en haut de la vieille ville, à l'extrémité de la colline où est le City Palace, le palais du maharana d'Udaipur, une longue colline parallèle à la rive du lac. Plus au sud les structures du palais descendent jusqu'au lac mais autour de la place du temple, à l'est et au nord surtout, un peu à l'ouest aussi, ce sont les quartiers anciens. Ainsi donc la place du temple domine ces quartiers anciens, ce que j'appelle la vieille ville. Vers le nord, nord-est, descend la rue principale, jusqu'à la place de l'Horloge, Clocktower, en pente douce, vers le quartier musulman, et au-delà vers une place circulaire, qui fait la limite de la ville ancienne.

Une rue qui descend oblique vers l'eau du lac. Je vois cette rue qui descend vers le lac, d'au-dessus. La rue du Lal Ghat, du Quai Rouge, qui va parallèle à la rive, sans vue sur le lac parce que de ce côté elle est bordée par une suite continue de murs, la rue du Lal Ghat donne sur cette rue oblique. Cette dernière rue en impasse, qui se termine sur une venelle et le passage couvert qui donne accès au Jagat Niwas, जगत गिवस, je la prends tous les jours, passage obligatoire, du côté droit de la rue, un pâté de maisons en ruines. Je me dis ça au début de mon séjour, la première matinée, le matin de mon arrivée, ces murs écroulés comme d'un village abandonné et cette allure de ville ancienne. Lumière, douce température, murs blancs.

La rue du Lal Ghat donne sur la rue qui descend en oblique de la place du Jagdish Temple vers le lac, ça fait là un carrefour, une petite place irrégulière, avec une échoppe où j'achète mes bidis et ces allumettes qu'il faut prendre garde de frotter toujours vers l'extérieur, d'un mouvement des doigts vers l'avant et non vers moi parce qu'elles sont de mauvaise qualité, de très mauvaise qualité et que le souffre peut en même temps qu'il s'enflamme être projeté dans la direction du mouvement, vers le visage.

En 1992 les briquets en plastique, les briquets jetables ne sont pas encore parvenus à Udaipur, le plastique n'est pas encore arrivé: les achats sont enveloppés dans du papier journal et ce dont on ne veut plus, emballage, allumette consumée, mégot de bidi, trognon de pomme, on le jette d'une ouverture de la mains désinvolte (et un peu dédaigneuse, je vois le geste) où ce sera mangé par la terre de la rue ou par cette petite chèvre que je retrouve souvent au carrefour ou bien encore une vache blanche, le soir, qui remonte vers la place du temple rejoindre ses compagnes pour y passer la nuit.

...

(avril 2012)

samedi 6 décembre 2025

derniers jours du voyage (Inde 1992), essai de mise en forme

J'ai terminé à la fin du mois dernier la mise en ligne des derniers jours du journal indien de 1992. Je n'ai pas envoyé les liens tout de suite, par peur de lasser et parce que je voulais permettre une lecture un peu plus suivie, d'autant qu'il y avait dans ces derniers jours quelque chose comme une intrigue (un peu brouillée certes). Pour faciliter une lecture plus suivie j'ai équipé les pages de liens: un lien en haut pour remonter d'une journée, un lien en bas pour passer à la journée suivante, à quoi j'ai ajouté des liens vers des anamnèses, des reconstructions mémorielles à des distances très variables de la date concernée (il y a eu d'autres anamnèses suivantes publiées plus tôt dont je ne crois pas avoir envoyé le lien, je compte équiper de façon analogue les pages de journal précédemment postées mais ma priorité désormais est d'entrer sur le blogue tout le début du journal (Dehli et l'himachal Pradesh).

Les dernières pages à date:

- 27 septembre
- 28 septembre
- 29 septembre

Pour suivre le déroulé des derniers jours, il serait plus complet de commencer par le

- 26 septembre

Pour aider au suivi j'ai fait un billet (incomplet) avec les noms des lieux, des personnes et un petit glossaire. 

dimanche 30 novembre 2025

Mount Abu, le lac

Le désert était un peu plus loin, un peu plus bas au sud, derrière encore quelques collines, quelques reliefs moins hauts et plus secs, pelés. Je ne suis pas allé de ce côté-là, je n'ai pas vu le désert, du moins je ne l'ai pas vu de ce côté-là, je l'ai vu d'en haut, depuis le mont Abu, beaucoup plus à l'ouest derrière deux chaînes de collines, où j'étais arrivé après un large détour.

Je l'ai vu depuis le bord du lac, le lac de l'ongle qui est comme l'ombilic, juché au sommet de la montage et qui est du côté du couchant comme une piscine à débordement: on n'aperçoit son bord qu'à s'en approcher de très près, et sa surface reflète le ciel et s'y confond. Et le soir les deux surfaces s'embrasent alors que le disque solaire, immense, descend derrière le désert, immense aussi, et immensément plat. Les jeunes mariés poussent leurs barques vers le bord pour tremper leur amour d'abord à ce spectacle de la descente du soleil à l'horizon du lac puis à celui vertigineux du désert. 

Je ne suis cependant pas venu en barque jusqu'à ce bord, je suis venu à pied en longeant le lac.

L'ongle serait celui d'un dieu, d'un de ces dieux qui ont creusé au sommet de cette montagne qui domine le désert de ses cinq mille pieds, la montagne monte encore un peu pour encadrer le lac comme d'une couronne, couronne ouverte vers l'ouest, vers le couchant.

Pas exactement cependant, et la scène que j'ai imaginée hier soir est un peu fantasmatique.

Les dieux, des dieux, lesquels?, avaient creusé ce beau lac en haut de la montagne, avaient évidé le sommet de la montagne en un petit lac rond ouvert vers le désert occidental. Ils l'avaient fait de leurs mains nues et l'on dit que l'un d'eux y perdit un ongle, donnant au lac son nom. Quels étranges dieux qui creusent la terre dure comme des forçats, comme des esclaves forcés de travailler à main nue une terre dure et douloureuse au point d'en perdre un ongle! Des dieux qui creusent la terre à main nue comme des prisonniers creusant sans outil un tunnel pour s'évader...

Sirohi (24 septembre)

J'aurais voulu descendre dans chacune de ces villes. J'aurais voulu descendre à Sirohi à cause des trottoirs, d'abord à cause des trottoirs. Une petite ville propre, au milieu du paysage. Les derniers blancs que j'avais vus, je les avais vus hier soir, au souper, deux Allemands qui faisaient une route en sens inverse de la mienne: ils visiteraient les temples de Ranakpur demain et seraient à Udaipur après-demain...

C'était un peu comme si j'avais trouvé la source des pêchers. 

(2 décembre 1994)

paysages bibliques (départ d'Udaipur, le 23 septembre)

 Le guide bleu parle de paysages "virgiliens" à la sortie d'Udaipur, Jo, sur la terrasse, à Dehli, (et j'ai supposé qu'il s'agissait des mêmes paysages) de paysages "bibliques". L'épithète de Jo me semble plus pertinente que celle du guide Hachette.

Cartes postales. Seigneur, je me cogne sans cesse au même mur. A la fois le paysage de ce petit voyage, de cette excursion offre à ma mémoire de forts traits et j'ai été impuissant (pas de bonne carte en particulier) à en former une image cohérente.

Je ne peux dans ces conditions qu'aligner paratactiquement des morceaux de paysage. Ce qui ne me satisfait pas. Ce qui ne me satisfait pas mais correspond assez bien à ce qu'a été l'Inde pour moi.

Je quittais ce qui était devenu mon petit monde d'Udaipur, l'hôtel au bord du lac au milieu de la vieille ville. C'était la deuxième fois au cours de ce voyage que je prenais le bus (mais, à négliger les quelques courts trajets Naggar-Manali, que je n'ai pas faits seuls, je n'ai fait que deux voyages en bus). Et ce second commençait de façon bien différente, bien moins "indienne" que le premier, en d'autres termes beaucoup plus confortable. Vijay m'avait amené en scooter à la gare des autobus, il faisait beau, soleil, mais la chaleur n'était pas étouffante. Je n'ai pas attendu longtemps, le bus n'était pas bondé...

J'ai un peu déchanté ensuite : le bus n'en finissait pas de quitter Udaipur. Il y a eu en particulier un très long arrêt dans un marché de faubourg. Un vendeur de pommes venait sous les fenêtres de l'autobus et la pomme qu'il vendait, il l'entaillait avec un petit couteau d'un mouvement preste et la présentait au voyageur détaillée en fins quartiers. Et j'ai assez vite senti l'envie de pisser qui m'a duré, de plus en plus insistante, tout au long du voyage, jusqu'à Ranakpur. 

samedi 29 novembre 2025

derniers jours à Udaipur (25-27 septembre)

L'autobus est arrivé à Udaipur à la nuit tombée. J'ai raconté mon arrivée: le contrôleur avec qui j'avais sympathisé est descendu du bus dans les faubourgs, avant l'arrivée à la gare, donc. Je me revois devant la gare avec mon gros paquet, cet énorme sac plastique fermé de grosses ficelles. Je me suis un peu avancé du côté où attendaient les rikshas. Dans la pénombre, avec ce gros paquet, je devais avoir l'air assez indien parce que les ricksha-walas ne se sont pas précipité sur moi. J'en ai avisé un, ai un peu attendu pendant qu'il allait chercher sa machine. Sa machine qui, comme je l'ai dit, était joliment arrangée, avec des petits rideaux et de la musique, et de petites images.

Je suis arrivé au Jagat Niwas vers 21:00, je suis allé déposer mon paquet dans la nouvelle chambre que j'avais demandé qu'on me réserve pour mon retour (puisque j'avais laissé la mienne, la chambre 10, à Mary en partant). Je n'ai pas pu ravoir la première chambre, celle que j'avais eu en arrivant, j'ai la chambre neuf, sur la deuxième cour, à peu près sous la première chambre. Il y a bien une fenêtre qui donne sur le lac, comme je l'avais demandé en partant, mais c'est une chambre sans charme, l'air d'une chambre d'hôtel quelconque avec un grand double lit au milieu et un peinture hideuse au-dessus de la tête de lit. Ça n'a pas beaucoup d'importance: je ne suis plus là pour très longtemps et je n'y passerai que trois nuits. Au moins est-elle confortable et grande. Je prends une douche rapide et je monte au restaurant pour y manger un morceau tant qu'il est encore temps.

J'y retrouve Mary et deux de l'équipe britannique (appelons-les ainsi): Benjamin et Jane. Je m'assieds à leur table et je commande un poulet Strogonoff (il y a quelques spécialités occidentales sur la carte) et une bière pour laver la poussière du voyage.

(En écrivant je me dis que le Rajasthan, comme la mémoire me le représente assez précisément, avec les sensations, ne ressemble pas beaucoup à l'Inde que me présentait le livre de Naipaul que je lisais tout à l'heure. Le petit voyage avait quelque chose d'idyllique: partout une très grande pauvreté mais jamais cette misère grouillante que j'avais vue par exemple à Chandigarh, et puis un pays sec, une pauvreté sèche. Allure, encore une fois, au retour, de papier peint, la halte près du bosquet de bambous.)

Comme nous causons j'apprends un peu mieux qui sont les trois "britanniques". Jane d'abord, qui n'est en fin de compte peut-être pas britannique du tout: elle est à moitié allemande et née à Montréal. C'est elle qui était malade (elle l'est toujours d'ailleurs, paraît-il, même si elle ne le semble pas du tout ce soir) et c'est elle aussi qui l'autre jour causait sur la loggia devant ma chambre avec le médecin allemand. Comme elle parlait parfaitement allemand, comme elle parlait allemand comme une allemande, et comme je la supposais anglaise, je n'avais pas supposé que ce fût elle. Je la crois un peu plus âgée que les deux garçons qui doivent tout juste dépasser la vingtaine, quant à elle je lui donne vingt-deux ou vingt-trois ans. Elle a une très mignonne figure et je l'avais remarquée avec le désir de l'approcher la première fois que je l'ai vue. Elle est l'amie de Julian et d'après ce que m'apprend la conversation de ce soir leur relation est agitée.

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Je viens de finir An Aera of Darkness. Ce petit livre m'aura duré longtemps alors que le gros India avait pour l'essentiel été lu dans les quelques jours de mon séjour à Udaipur.

Les deux garçons, Benjamin (Benji) et Julian, sont indiscutablement britanniques. Ils semblent, pour moi qui n'ai jamais mis les pieds sur leur île et qui connais peu les Anglais en général, sortis d'un livre de Forster ou de Waugh. Ils sont beaux, très jeunes et effrontés, ils parlent l'anglais avec un accent que je suppose être celui d'Oxbridge. Benji est blond, des cheveux bouclés en épaisses mèches sur le dessus de la tête. Julian est roux et il a la peau laiteuse des roux, un visage régulier qui me donne une impression de familiarité et une tendance encore toute latente à l'embonpoint.

Mais Julian, tandis que j'attends mon poulet Strogonoff, n'est pas là. Je cause avec Mary et Jane tandis que Benji s'occupe sur un gros cahier à couverture en tissu rouge et pages jaunes, comme on en trouve ici et que les voyageurs utilisent pour leur journal de voyage. Il y trace des lignes à la règle et le transforme en un agenda standard. Il y réserve même une partie pour les adresses que Mary inaugurera par la sienne. Je cause avec Mary et Jane, d'abord d'astrologie puis, comme Mary interroge sur la différence entre langouste et homard, Jane et moi nous échangeons des souvenirs de homards québecois. Mary me parle d'une artiste qu'elle est allée visiter aujourd'hui. Pas de la peinture rajasthanie, des gravures, belle technique, dit-elle. Enfin ça lui plaît, elle me montrera ça demain. Mon poulet arrive, délicieux, une sauce crémeuse, une couronne de riz blanc. Je recommande une bière. Julian arrive avec Guda, le marchand de chemises. Guda a un visage long et pâle, une petite moustache. Il me dit qu'il est de religion jaïn.

Le maître d'hôtel éteint les lumières sur la terrasse du restaurant. Mary fait du foin et comme le maître d'hôtel s'en tient à ses instructions, elle appelle "Raju, Raju", le patron. Ce sont en réalité deux frères qui tiennent l'hôtel, tous deux gros, avec une grosse moustache. Ils passent souvent la soirée à une petite table ronde près de la terrasse du restaurant, rejoints parfois par un client de l'hôtel. Soni m'expliquera que l'aîné était militaire. C'est en tous cas un type fin et assez drôle. Il prend les récriminations de Mary par la plaisanterie et arrange le coup, il nous demande seulement d'éteindre la lumière au moment d'aller nous coucher.

Guda me parle comme à quelqu'un de plus familier avec l'Inde que le reste de la tablée, me donne du "sir", me dit aussi du bien de Gopal (qui m'avait amené chez lui) et me fait, sans obséquiosité, des démonstrations de sympathie.

Mary et Jane sont parties se coucher. Nous buvons encore de la bière. Les deux garçons parlent avec Guda du business qu'ils veulent monter avec lui. Et puis comme Guda s'en va, nous regagnons tous nos chambres et de minuit à une heure je fais le journal de la journée.

La nuit (du vendredi 25 au samedi 26 septembre), cette nuit-là, je dors mal, mauvaise digestion.

C'est aujourd'hui le dernier jour ouvrable que je passe à Udaipur. J'ai des courses à faire. Aussi je ne m'attarde pas. Je prends une note, le petit déjeuner et je sors tout de suite pour aller chez Vijay reprendre les bagages que j'y avais laissés avant de prendre le bus pour Ranakpur. Il se réveillait. Nous avons bu le thé ensemble. J'ai entraperçu son père qui partait au travail - il travaille dans une banque, près de Clocktower. Vijay m'avait présenté sa mère la première fois que je suis venu chez lui, le lendemain de mon arrivée mais il ne m'a pas présenté son père. J'ai sorti de mes paquets ma cravate (j'avais emmené une cravate dans mes bagages, celle que je préférais, au cas où) et je la lui ai offerte (il parlait du costume noir qu'il s'était commandé pour son mariage). Et puis je suis retourné à l'hôtel.

J'ai pris une douche, j'ai donné le linge du voyage à laver et je suis allé voir Mary. Elle se réveillait tout juste. Elle m'a montré les gravures dont elle m'avait parlé hier soir. Des visages. Ça me semblait aussi misérable que tout ce qui se donne comme art moderne en Inde (des reproductions de peintures dans les journaux). J'ai dit que la technique était intéressante et j'ai pensé, sans le dire, que ça n'irait pas mal dans le Massachussetts (les Américains sont généralement plus tolérants que nous-autres, Européens, en matière d'art). Mary a vu que je ne partageais pas son enthousiasme.

Je l'ai laissée ensuite pour passer à l'Art Center. Gopal était là. Je lui ai donné deux travellers et nous avons causé. Gopal m'a raconté son histoire, comment il se retrouvait ici. Son père était riche, il était marchand, d'épices, de blé, de fruits secs, dans un village à soixante kilomètres de Jaipur. Il tombe gravement malade, les soins coûtent cher, il meurt tôt puis c'est la mère de Gopal qui tombe malade, nouveaux frais, beaucoup de malchance. La famille se retrouve très pauvre, cinq garçons et trois filles. Le frère aîné trouve à s'employer à Udaipur, dans les autobus, chauffeur-contrôleur. Gopal vient à Udaipur mais ne trouve pas de travail. Et, me raconte Gopal, alors qu'il est complètement désespéré, il entend parler d'un Sindhi. Il va trouver le Sindhi, lui dit son dénuement et lui demande de l'employer. Le Sindhi le prend avec lui, le fait travailler d'abord trois mois sans le payer puis le paye 100 roupies par mois, puis 150. Je ne me souviens pas à quelle industrie travaillait le Sindhi, je me souviens seulement que Gopal m'a parlé de lui comme de son maître. Il était shaivite et a initié Gopal à la spiritualité de sa secte. Et puis le Sindhi est mort. Gopal s'est disputé avec ses fils parce qu'il s'estimait insuffisamment payé et les a quittés pour venir travailler chez Soni. Il est très content de travailler avec Soni et me dit le respect qu'il a pour lui. C'est-à-dire que Soni est à son tour quelque chose comme un maître. C'est Gopal qui s'est occupé de moi à Udaipur. Il est marié, et très heureux de son mariage (au point que les autres se moquent parfois gentiment de son contentement). Il est un peu plus vieux que les autres garçons et c'est le plus sérieux, il n'accompagne ps les beuveries de Soni et de ses garçons. Vijay m'a dit une fois qu'il ne l'aimait pas et qu'il était hypocrite.

Je vais ensuite chez Guda. J'ai des chemises à récupérer que j'avais commandées avant de partir pour Ranakpur. Benji, Julian et Janie étaient là, au fond de la boutique, Benji nonchalamment écroulé dans les rouleaux de tissu, vêtu d'une robe de chambre en fausse soie qu'il venait de se faire faire, Julian, lui, causait avec Guda, de leur affaire (Julian et Benji voulaient faire fabriquer des rubans élastiques à cheveux, des scrunchies), causait beaucoup. Un peu plus tard comme je suis Guda dans le couloir et que Julian continue de parler, Guda me jette un regard et une moue d'ennui et un autre Indien qui est là se marre.

Parce qu'il y a aussi là deux Indiens que je suppose être des amis de Guda, du même âge environ que lui. L'un d'eux à la peau très noire et il me dit: "lorsque je suis né ma mère avait oublié d'allumer la lumière". Je commande deux gilets et j'achète cinq pyjamas

Je dois dire que l'ensemble de ces achats (et celui du costume) s'est révélé à peu près inutilisable. Il y aurait à dire de ça. Je sais en tous cas que si je retourne en Inde, je ne m'encombrerai plus de ses idées d'achats qui m'ont occupé comme d'un devoir.

Au moment où je m'en vais, Benji me propose que je les rejoigne ce soir, vers 20:00, au café Mayur, pour que nous soupions ensemble.

Au café Mayur, j'y vais à présent, il est trois heures moins le quart, pour manger un morceau. Je dois y retrouver quelques uns de l'Art Center, peut-être Soni, mais je n'en ai sur le moment, ici, aucun souvenir. Ce que je sais c'est qu'en sortant je suis allé chez Ranesh Soni, le cousin orfèvre de Soni

"Soni" signifie "orfèvre", tout simplement. A Nathdwara, sa ville natale, Soni m'avait raconté, en trois mots, son histoire. Et que par goût de la peinture, il avait quitté sa caste. "Soni" étant plus un nom de caste que de famille, je me demande quel sens avait exactement le mot "cousin" dans la bouche de Soniji. Pendant que nous parlions dans le magasin, j'ai trouvé une certaine ressemblance entre Ranesh et Soniji, peut-être seulement à cause des yeux clairs et je l'ai dit à Ranesh. Lequel a souri gentiment sans commenter.

J'y suis resté longtemps, peut-être deux heures. C'était d'abord le fils de Ranesh, Santosh, qui s'était occupé de moi. Le père est arrivé un quart d'heure plus tard et a tout de suite fait un gros rabais sur les prix annoncés par le fils. J'ai acheté les deux bracelets ornés de lapis entre lesquels j'hésitais et toute une série de bracelets de cheville, et un collier encore, pour S. J'en ai eu au total pour un peu moins de 5000 roupies, j'ai donné 150 dollars et Ranesh m'a rendu 20 roupies. Lorsque cela a été fini, Ranesh m'a tendu son livre d'or en me demandant d'y écrire quelque chose. Les deux dernières pages écrites l'avaient été par un Milanais, il y racontait une véritable petite histoire, comment il était tombé malade à Udaypur et comment Ranesh l'avait aidé, "un vero gentiluomo" disait-il. J'ai écrit une appréciation du même ton sur Ranesh (et, c'est vrai, son comportement avait été d'un parfait gentilhomme) et puis j'ai simplement raconté en français comment j'étais venu deux fois dans sa boutique sans pouvoir me résoudre à choisir entre les différentes pièces qui m'y avaient plues. J'étais un peu gêné: les rabais importants qu'il m'avait consenti, ne les devais-je pas à la recommandation de Soni?

Je suis retourné à l'hôtel : avant de partir pour Ranakpur, j'y avais donné rendez-vous à Vincent, l'étudiant kenyan, pour ce jour à 17:00. Il était convenu que je l'amènerais à l'Art Center pour le présenter à Soni. Vincent m'avait demandé de ramener en France des peintures qu'il aurait achetées ici pour les vendre mais surtout pour voir si elles étaient vendables en France. Il aimerait venir en Europe, explique-t-il, mais il lui faut trouver un revenu supplémentaire. A six heures moins le quart, il ne s'était pas pointé alors j'avais fait un mot que j'avais laissé à la réception en partant mais comme je sortais de l'hôtel, Vincent approchait, dans la ruelle qui conduit au Jagat Niwas.

(juillet 1993)

jeudi 27 novembre 2025

"What's your name?"

Tout à l'heure m'est revenue la solution d'une petite énigme que m'avait posée la saisie.

Lorsque je reviens de ma promenade en chameau, je trouve devant Jagdish Temple Julian sur un vélo. Dans mes notes je trouve mention d'une question, "What's your name ?", je me souviens qu'il s'agissait d'une plaisanterie mais j'en ai oublié le trait, je ne sais même plus qui de nous deux l'a faite, Julian sans doute.

Ce matin je suis en train de lire le Pendule de Foucault, lecture conseillée par B il y a longtemps et que je me décide à entamer enfin. Au début d'un chapitre, il y a quelques considérations sur le tutoiement post soixante-huitard en Italie: dans le simple tutoiement celui qui s'y sent obligé peut faire passer autant de nuances, du mépris à la familiarité que dans le système complet. Je songe que le hindi a un système de formes de politesse aussi compliqué que celui de l'italien classique, à trois niveaux, système mal décrit par mes manuels de hindi, et qui m'avait semblé bien adapté à une société inégalitaire. La connaissance du hindi que je m'étais faite à Naggar était insuffisante pour que je puisse réellement apprécier les nuances de la forme de politesse dans la conversation courante, j'en avais cependant pu prendre quelques aperçus et le système des saluts, lui plus transparent, m'en avait donné un analogue. J'ai pensé à la forme apke, forme de politesse (équivalent du lei) conseillée au touriste par les manuels. "Apke kya naam hai?".

Lorsque la veille de ce dernier jour, le samedi, j'avais, par hasard, rencontré Janie, Benji et Julian chez Guda. Je crois Janie et Benji partirent avant Julian. Il y avait là, outre Julian et moi, Guda et un ou deux autres Indiens. Depuis plusieurs jours, dès avant mon petit voyage vers le Mont Abu, je m'étais dit qu'il fallait que je demande leurs noms aux British (ou plus exactement à Julian, le roux était le dernier dont j'ignorais encore le nom), ce que j'ai fait en hindi: "Apke kya naam hai?". Je pensais que Julian comprendrait cette phrase: c'est une des premières que l'on apprend, dans la conversation ou dans les manuels. Et puis il faut se souvenir qu'avec "Where do you come from?", "What is your name?" est une question qu'on s'entend poser sans cesse dans les rues d'Udaipur, par les gamins, les jeunes gens Je pensais que Julian comprendrait cette phrase mais c'était aussi une manière de petit test, en même temps qu'une plaisanterie, adressée aussi bien aux Indiens présents qu'à Julian lui-même et une façon de montrer que moi en tout cas j'étais un peu au fait du hindi. Julian a été interloqué: il ne comprenait pas. Aussitôt un Indien (je ne crois pas qu'il s'agissait de Guda) lui a dit: "He asks you what your name is.".

La rapidité avec laquelle j'avais été traduit m'avait rassuré quant à ma prononciation (pendant les quelques secondes qui ont séparé mon énonciation de la traduction je me suis demandé si je n'avais pas été compris à cause de mon mauvais accent ou d'une erreur de syntaxe).

Par ailleurs l'Indien (peut-être était-ce Guda, après tout) m'avait traduit sans sourire, comme et du même ton qu'il aurait traduit un compatriote qui n'aurait pas parlé anglais. Et j'en ai été assez satisfait.

(10 janvier 1993)

mardi 25 novembre 2025

en bus (23 et 24 septembre)

J'ai essayé d'écrire dans le bus mais décidément les cahots rendaient la chose trop difficile. Et d'ailleurs ce qui me venait à écrire d'abord n'était pas très intéressant. Ces trois jours d'excursion en autobus étaient un petit voyage dans le voyage et les premières notes de voyage ont toujours quelque chose de décalé, trop empreintes d'une identité que le voyage est justement en train de reléguer dans le passé. Je laissais derrière moi le moi qui avait écrit cette longue lettre à B, aussi la petite société dont je m'étais peu à peu entouré: Soni et sa bande, Mary, les Anglais, etc. Et par ailleurs mon histoire udaipurienne n'était pas terminée, elle n'était qu'interrompue.

D'abord un paysage de collines, pastoral, de petits villages, bouquets d'arbres dans les creux, dans les ravines, buffles dans la boue noire, groupes de paysans qui marchent le long de la route, femmes se rendant au puits... Villages aux toits de tuiles... Collines pastorales et bibliques, oui. Et nous roulons d'une crête de colline à l'autre, la route sinue, plonge dans un vallon, remonte sur le dos d'une autre colline. Le bus est à moitié vide et je peux poser mes pieds nus sur la banquette. Pas de ville. Sur une maisonnette, la publicité peinte pour une marque de bidis, puis répétée ça et là: le paquet tronconique est mauve et l'étiquette jaune et verte porte l'image d'une ancre. Je déchiffre le devanagari "Langor," c'est ce que je crois déchiffrer. A un arrêt, j'achète un paquet de ces bidis, le lendemain peut-être, ou le surlendemain. Ce sont des bidis de grand format, fortes et rudes aux bronches, c'est ce que fument les paysans par ici.

Souvenir d'un arrêt, est-ce ce jour-là ? Je cause avec un homme d'une quarantaine d'années, en chemise blanche. Nous sommes assis à une table de bois au milieu d'un marché, contre l'arrêt de bus. Il est, dit-il, directeur de banque, dans une petite ville non loin. Le bus klaxonne: il va repartir. Le thé est encore bouillant, comme je fais mine de l'abandonner, l'homme me fait signe de verser le liquide dans la soucoupe pour le faire refroidir mais le bus klaxonne une nouvelle fois, mon sac est à l'intérieur et je laisse mon verre de thé sur la table. (Sadri?)

Une gare d'autobus blanche et plutôt propre (je la compare mentalement à la gare d'autobus de Chandigarh). Je regarde les paysans et les paysannes, dans leurs beaux costumes. En attendant que le bus reparte, je flâne, je regarde l'étal d'un kiosque à journaux. J'aurais volontiers acheté un journal mais dans la gare de cette petite ville, il n'y a pas de titre en anglais. (Sirohi)

(9 juillet 1993)

lundi 24 novembre 2025

dernières heures à l'hôtel Classic et voyage de retour (29 septembre)

Tant que j'en suis, quant à la saisie, au voyage aérien d'aller, il serait peut-être bon que je termine le journal du voyage (le voyage de retour).

Mardi 29 septembre. Pour l'essentiel je suis resté dans la chambre de l'hôtel, à regarder la télévision, à téléphoner à l'agence de Kiran et à m'occuper de mes bagages. Je ne suis sorti que trois ou quatre fois pour faire des courses sur Karol Bagh.

J'ai donné la plus grosse partie de ce que je laissais à différents garçons de l'hôtel, essentiellement au petit large à moustache qui m'avait monté ma valise et mes stick-&-umbrella du clockroom. Dans l'escalier, je lui ai donné le parapluie et j'ai compris alors que donner ce que je laissais était la meilleure chose à faire, je lui ai donné aussi mes enveloppes, mon shampoing à un autre garçon qui était venu me demander un bakchich le matin, il m'avait alors parlé de shampoing mais je n'avais pas alors compris ce qu'il voulait me dire. Et quant aux garçons qui ont descendu mes affaires au taxi, je leur ai dit qu'ils pourraient prendre tout ce que je laisse dans la chambre.

Le voyage s'est passé sans histoire. Le taxi était là à onze heures et demi, il m'a amené rapidement à l'aéroport. Je n'ai pas eu de mal avec mes bagages, tout de suite trouvé un chariot. A l'enregistrement des bagages, j'ai constaté 40 kilos de bagages en soute, l'employé de la Lufthansa a consulté ses listings et je n'ai rien payé. J'ai essayé de dépenser mes dernières roupies mais je n'ai rien trouvé à la boutique de l'aéroport que des cônes d'encens. J'ai donc changé les quelques centaines de roupies qui me restaient et j'ai franchi le passage de la douane. Au tax-free-shop j'ai cherché des Ray-Ban pour remplacer celles que j'avais données à Gopal mais je n'ai pas retrouvé le modèle, j'ai acheté une petite montre Citizen, pour remplacer l'espagnole.

Au passage de la sécurité, mon bâton, le bâton de bois rouge que j'avais acheté à Manali pour me garder des chiens que les chemins de Naggar, a posé problème deux fois le policier m'a demandé : "What is this ", comme s'il avait pu y avoir un doute, deux fois je lui ai répondu : "A stick!". Il m'a fait mettre de côté, je l'ai vu, tandis qu'il parlait avec un autre, agiter la bâton par le bout le plus mince comme une matraque (le bâton est en Inde la marque de l'autorité policière). On m'a pris ma boarding card en me disant qu'on me la rendrait au moment de l'embarquement.

Juste après moi, c'est un Indien (en réalité un Indo-canadien) à qui on a retiré sa carte d'embarquement en retenant des piles. Nous avons causé dans la grande salle d'attente. Il est de Chandigarh, parti avec ses parents pour l'Angleterre à l'âge de 6 ans. A présent il vit à Montréal, marié à une Italo-américaine, n'a plus de famille en Inde, n'a pas été élevé dans les traditions et ne se sent plus indien du tout, sinon qu'il a du mal à supporter le froid. Était très critique. Son mode de vie, tout moderne (il dirige une petite boîte de fabrication de pièces pour l'aviation, une partie des volets mobiles d'ailes et de queue, il voyage beaucoup, piloté des avions - il connaît Rimouski pour l'avoir survolé - et du trekking, projette un prochain voyage en Australie - il fait partie de ces gens dont la fortune leur fait rétrécir le monde, cependant son mode de transport favori en Inde reste le bus local), l'éloignait effectivement des Indiens, son image du monde, il restait cependant quelque chose d'indien dans sa manière de parler, et il avait gardé ou repris les modes d'expressions du visage, en particulier, quoiqu'il l'utilisât avec économie, le hochement de tête latéral.

Au moment de l'embarquement, on m'a rendu mon bâton.

Dans l'avion, j'étais placé très loin du Canadien. Je me suis trouvé assis à côté de quelqu'un qui était comme son symétrique : un Catalan qui lisait le Figaro, un air de paysan un peu égaré, kurta blanche et gilet à broderies rajasthanaises. Il est d'un village de la frontière, près de la Jonquera. Travaille aux douanes, ne connait pas un mot d'anglais. Il vient régulièrement en Inde, parce que sa petite amie travaille avec son père à l'ambassade d'Espagne à Delhi. Alors il vient souvent, par l'ambassade il a des tarifs intéressants sur les lignes aériennes. Il venait de passer trois semaines en Inde, avait fait un tour au Népal. Son amie, qui parle anglais et hindi, sert d'interprète et pour le reste il se débrouille avec les mains, ce qui semble-t-il est tout à fait satisfaisant. Visiblement il aime beaucoup l'Inde.

On nous a servi un repas. Du poulet très poivré. Le Catalan a expliqué qu'à l'aller on servait une cuisine différente aux Indiens et aux Occidentaux mais qu'au retour on servait à tous la même cuisine mixte. J'ai bu deux bières.

J'ai dormi ensuite, inconfortablement. J'avais eu froid dans la salle d'attente, au point de sortir mon gilet, et j'ai eu plus froid ensuite dans l'avion. Je me suis enveloppé comme j'ai pu dans la couverture Lufthansa et j'ai dormi. Je me suis réveillé au moment où le jour se levait (le trajet s'est fait au-dessus de la Russie, nous avons donc dû commencer par mettre le cap au nord, ce qui explique que dans les premières heures du voyage le jour a avancé normalement) sur une mer de nuages et j'avais mal à la gorge. Tout le voyage s'est fait ensuite au-dessus d'une mer de nuages. 

(10 octobre 1992)

dernier jour à Udaipur (27 septembre)

 J'ai accompagné Julian dans sa chambre. La veille, je lui avais dit que c'était un bordel. Il avait commencé de le prendre mal mais je lui avait dit que je n'en avais rien à faire et il s'était calmé.
Je devais avoir une drôle d'allure en Inde et... je ne sais plus trop qui je suis.
Je me suis mis à faire de la morale. Est-ce que je n'ai pas toujours fait ça ?

Julian m'a emmené dans la chambre qu'il avait partagée avec Janie. Janie était très jeune, très jeune et très jolie, avec des cheveux bouclés et un air Shirley Temple. Mais un regard fatigué - à la façon dont un regard jeune peut être fatigué. Elle avait été malade. Juste avant que je parte, 5 jours auparavant, elle allait, semblait-il, très mal. Un allemand s'affairait autour d'elle. Un homme d'une trentaine d'année, toubib, séduisant mais bavard. Je me souviens : pendant que j'écrivais à B, je les entendais à travers la porte de ma chambre. Je n'avais pas compris que c'était Janie qui parlait allemand. Mais ce soir-là, dimanche soir, elle était partie, avec Benji. Julian avait voulu rester seul, un jour de plus à Udaipur.
Julian m'a montré le pot où Janie se soulageait. Il en riait comme d'un mauvais tour qu'il lui jouait, de me montrer ce pot. Une si jolie poupée. Un peu plus tard il m'a montré un tube de vaseline. Il ne m'en a pas précisé l'usage.

Ce dernier soir, lorsque je suis rentré dans ma chambre, j'étais content - parce que j'avais fait, ou plus exactement j'avais dit ce qu'il me semblait avoir à dire.
A Mary, j'avais dit : "I don't like the way you behave with Indians."
A Julian, j'avais dit : "You smoke too much."
A Vincent, je n'avais pas dit ce que j'avais à dire, ce qu'il me semblait avoir à dire. 

(18 janvier 1993)

dimanche 23 novembre 2025

Ranakpur

J'ai une idée précise, là, dans le bord de mon sommeil, une idée précise du paysage, idée où ma déception, ma perplexité, n'est pas un élément étranger. Un arrangement précis de différents éléments nommables: la vallée d'abord, que la route suivait, rivière en bas, la montagne dont nous descendions, le lieu-dit Ranakpur, quelques cabanes au bord de la route, les temples derrière, dont j'avais vu les superstructures émerger de la verdure. L'hôtel gouvernemental un peu plus en aval, où je passerai la nuit, avec ses joueurs de karam et le petit homme brun en châle blanc, cet hôtel trop grand, qui faisait paraître ses habitants fantomatiques, sa carte strictement végétarienne. Et plus en aval la plaine. D'ici, de Ranakpur, je ne pouvais que la deviner mais au cours de la descente je l'aurais découverte, plate et immense, comme vue d'un avion. Impression de solitude et de silence.

J'avais imaginé, à cause de la façon dont elle apparaissait sur les cartes, Ranakpur comme une petite ville mais il n'y avait rien que ces quelques cabanes près de la route, halte de l'autobus, le Tourist bungalow et les temples. Le temple avec son, comment appeler ça? auberge? ses chambres d'hôtes?, ce temple de marbre aux allures de salle de bains schizophrénique, les pieds nus sur la blancheur du marbre. Le temple avec ses logements pour pèlerins mais aussi ses bureaux, son administration. j'étais perplexe parce que je n'y comprenais rien. Et je me sentais moi-même, à évoluer là-dedans, un objet bizarre. Je ne savais pas bien à quel moment il fallait que j'enlève mes sandales.

Ces statues blanches identiques les unes aux autres. Et cette petite butte à proximité du temple, d'où s'était soulevé un vol de perroquets, couverte de temples miniatures, à la fois une allure de cimetière et de golfe miniature. Je m'y suis installé pour fumer une bidi. C'était aussi que je lui avais trouvé une allure familière, réconfortante après la grandiose bizarrerie du temple jaïn. Où il était, évidemment, interdit de fumer.

Et je me souviens des clochettes qui tintaient tandis que je parcourais les terrasses supérieures du temple. 

 

(29 juin 1993) 

Inde 1992: personnages, lieux et glossaire

 Première partie: Dehli, Naggar

- Jo: une amie niçoise, elle fréquente souvent Valdeblore où sa famille a une maison dont elle dispose librement, elle accompagne Co et Lo pour verser les cendres de "Petit Frère" dans une rivière de l'Himachal, selon les dernières volontés de celui-ci
- Lo: la sœur aînée de Co, documentaliste, vidéaste et parisienne
- Co: amie niçoise, Lo et elle ont un frère ("Petit frère") qui est mort peu avant notre voyage, elle a fait quelques années plus tôt un long séjour en Inde au cours duquel elle a fait la connaissance de Soni et de Kiran
- Kiran: un agent de voyage sikh, dont les bureaux sont à Dehli
- Vijay: un des jeunes hommes qui travaillent pour Soni, à Udaipur et dont Jo s'est éprise pendant la première partie du voyage des trois amies
- Babu Lal: un co-passager qui accompagne avec sa jeune épouse la dernière partie de mon itinéraire en bus vers l'Himachal
- Gil: un français qui tient une pension à Naggar
- Mary: une Américaine dont Jo et moi faisons la connaissance à Manali et que je retrouverai à Udaipur

Lieux:

- Dehli: j'écris "Dehli" pour "New Delhi"
- Beas: une des quatre rivières qui se jettent dans l'Indus qui avec lui donnent son nom au Penjab ("les cinq eaux). En grec l'Hyphase où l'expédition d'Alexandre a interrompu sa progression vers l'est
- Naggar: un village perché au-dessus de la rive gauche de la Beas, un bourg assez dispersé, à la manière de Bendejun, à l'entrée du bourg le château, ancienne résidence du roi de Naggar, devenu hôtel où nous avons séjourné.
- Manali: une ville au fond de la vallée de la Beas, très fréquentée par les visiteurs de long séjour (Manali en été, Goa en hiver!). Au-delà et au-dessus commencent les très hautes montagnes et la culture tibétaine.

Deuxième partie: Udaipur, Mount Abu, Dehli

- Vijay: cf. supra
- Soni: un peintre d'Udaipur et patron d'un atelier de peinture,
- Gopal: le second de Soni
- Viru: un ami de Vijay
- Vincent: un étudiant kenyan qui séjourne à Udaipur
- Mary: cf. supra
- Julian: un étudiant anglais qui séjourne à Udaipur avec Benjamin et Jane
- Benjamin: un étudiant écossais, ami et compagnon de voyage de Julian
- Jane / Janie / Janey:: une jeune femme, très jolie, qui accompagne Benjamin et Julian, Allemande et canadienne (?)

Lieux:

- Udaipur: ville située au sud du Rajastahn, la "Venise du Rajasthan, réputée pour ses lacs et ses palais, ancienne capitale du royaume de Mewar (en gros le Rajasthan).
- Nathdwara: une ville du Rajasthan au nord d'Udaipur
- Eklingji: un petite ville entre Udaipur et Nathdwara
- Ranakpur: un village connu pour ses temples jaïn
- Mount Abu: une station de montagne, très fréquentée par les touristes indiens, connue pour ses temples jaïn

Glossaire:

- bidi (ou biri): une petite cigarette couramment fumée par la population indienne: du tabac brut haché enveloppé dans une feuille d'un arbre tropical. Je connaissais ces petit cônes depuis assez longtemps, ramenées par les voyageurs des années 60 et 70. La consonne centrale représente un son intermédiaire entre r et d, d'où les deux orthographes possibles, les prononciations varient selon les régions. À Karol Bagh, le lendemain de mon arrivée à Delhi, comme je voulais en acheter, j'ai corrigé mon d en r.
bhang: une préparation de cannabis broyée mélangée avec du lait, du lassi ou du jus de fruit.
- ghat: les quais en escalier le long des fleuves, souvent un espace assez profond sur le dessus, des petites places
- lassi: du lait fermenté
- ricksha / riksha (autorickshas): triporteur pour le transport urbain, à moteur pour ce que j'ai vu pendant ce voyage, une place devant pour le conducteur et une petite banquette derrière pour les passagers, le tout protégé par une petite cabine.
- ricksha-wallah (-vala): conducteur de rickshaw. "-wallah", la partie finale indique que le mot désigne l'opérateur de ce que désigne la première partie, ainsi "dudh-wallah" désigne un laitier, "dobi-wallah", un blanchisseur, etc.
- Sindhi: un habitant du Sind, la basse vallée de l'Indus, ou plus justement à Udaipur un ex-habitant de cette région, hindou, qui l'a quittée après la partition de 1947.

journal (29 septembre), dernière journée en Inde

 (28 septembre)

Mardi 29.09.92

8:00, Hotel Classic (room 304)

Mon dernier jour en Inde pour cette fois-ci (si tout va bien; j'attends des confirmations de Kiran).

Il y a une espèce de grillon ou criquet ou cigale dans l'armoire de ma chambre qui fait un bruit assez irritant de roue grinçante. J'ai une irritation à la gorge qui me fait craindre un funeste retour de crève et une lourdeur derrière les yeux.

Les garçons ici ont un certain souvenir de notre précédent passage: on m'a demandé hier, dès mon arrivée, si je voulais de la bière, etc..

Suite du journal :

Dimanche : donc retour de mon safari chamelier. La nuit était tombée. L'Art Center était fermé, ce qui fait que je n'ai pas acheté de petits temples comme je le voulais ni d'autres peintures que celles que j'avais commandées. Ce qui fait aussi que Gopal était rentré chez lui. J'ai dit que je voulais le voir avant mon départ. Vijay a pris la moto pour aller le chercher. En attendant je suis allé à l'hôtel, pour me changer. En chemin j'ai d'abord rencontré Vincent. He overslept, s'est réveillé à 11:30. Je persiste à le trouver sympathique et manquer un rendez-vous à Udaipur ne peut être considéré comme une rupture de contrat. Nous étions là à causer lorsque Mary s'est pointée. Ils m'ont proposé que nous soupions ensemble au Mayur, je lui ai dit que j'étais pris ce soir, que j'allais boire un verre avec Soni et sa bande mais que je passerai au Mayur pour leur dire au-revoir. A l'hôtel j'ai changé mon short pour les jeans, j'ai pris l'étui des Ray Bans et Naipaul.

(Avant : je descends de Gokul vers Jagdish Temple, Julian en bicyclette, "What's your name?", puis Vijay en moto, a essayé de me rejoindre sur le chemin du retour, touriste à pied. Julian redescend, me dit quelque chose mais je cause avec Vijay. Passe.)

Je passe au Mayur. Donne Naipaul à Mary, fait mes adieux à tous les deux, Mary et Vincent, dit à Mary que lorsque je reviendrai à l'hôtel, je chercherai s'il y a de la lumière dans sa chambre. Je vais avec Soni, Vijay, Khan et Gopal au Four Seasons. Je donne les Ray Ban dans leur étui sur le chemin à Gopal.

C'est alors que la soirée commence vraiment.

Bon, je vais téléphoner à Kiran maintenant. Penser à passer chez Gulshan.

Personne encore à Exotic India. Je serai tranquille lorsque mon problème de surpoids sera réglé.

Soni, qui avait fait apporter une bouteille de gin, m'a demandé si je voulais de la bière: il se souvenait de mes goûts. Puis il m'a détaillé les paquets qu'il avait pour moi: les peintures que j'avais achetées, les couleurs pour Co, des photocopies de son catalogue, enfin une lettre.

J'étais seul à manger.

J'ai payé Gopal. Il ne m'avait pas remercié ou à peine pour les lunettes mais ensuite il les a montrées à Khan.

Il y a eu un moment d'émotion. Je ne sais plus exactement quand, si c'est à ce moment ou lorsque Gopal est parti. Plutôt avant.

Je ne sais plus ce que nous disions, Gopal et moi, mais il avait les yeux rouges. Il pleurait. Je me suis tourné vers les autres, eux aussi avaient les yeux rouges. Tout le monde pleurait, de façon retenue, juste avec les yeux, et moi aussi. J'ai repensé à la conversation avec Gopal, quelques jours auparavant : "Crying, crying, crying.", "Joking, joking, joking.".

Et puis, en même temps, j'avais cette longue conversation avec Soni.

Ça avait commencé avec une question que j'ai posée. J'avais posé cette question dans l'après-midi. Je voulais demander à Soni ce qu'il pensait du comportement d'étrangers comme Mary ou Benjamin. Mais, en réalité, Khan et Gopal avaient commencé (Vijay aussi) de répondre tandis que nous marchions vers le 4 seasons. "She speaks too loud and too much." J'ai dit que j'étais d'accord. J'ai dit combien elle me semblait américaine mais qu'elle n'était pas "all bad".

Je vais essayer d'appeler Kiran.

J'ai posé ma question en disant qu'ils y avaient déjà à moitié répondu. Alors j'ai précisé en prenant l'exemple de la danse de Benji.

13:00

La carte postale de Co, envoyée du Ladakh est finalement arrivée ici. J'ai téléphoné au bureau de Kiran, fait des courses et retéléphoné chez lui. L'affaire n'est toujours pas réglée. Je retéléphonerai dans une heure.

La crève me cherche toujours: j'ai la gorge irritée. J'ai acheté des vitamines et de l'Anacine.

A part ça acheté des pyjamas, une paire de chaussures et puis ce doit être tout. Oui: retiré les photos de Jo chez Gulshan. Pour les pyjamas j'ai trouvé un meilleur magasin que celui où Co m'avait amené, malheureusement j'étais passé avant chez le premier. J'ai acheté un gilet de soie superbe, à 400 rps. Et on m'a mis deux mouchoirs dans le paquet. Petit à petit je commence à savoir m'orienter. Et c'est le jour de mon départ.

Je vais encore acheter cet après-midi des petits pyjamas pour Jean et pour Numa.

Journal (suite):

Soni a répondu qu'il pensait que les Occidentaux (spécialement les jeunes) étaient libres but.... (J'ai dans l'oreille la voix de Soni et son intonation). Malheureusement je ne l'ai pas laissé préciser vraiment sa pensée. Je suis intervenu pour dire que certains d'entre eux ne se comportaient pas aussi librement dans leur propre pays. Je pense à la danse de Benji et au curieux trafic à la porte de ma chambre la nuit précédente. Je me suis dit que peut-être Benji draguait des Indiens. Et cette nuit-là, dimanche, Julian m'en a donné une sorte de demi-confirmation. A midi (dimanche toujours: mon journal devient très confus mais peu importe), ou plus exactement peu avant 14:00 (tiens, tant que j'y pense: au petit déj j'ai revu les deux Allemands de Ranakpur. Ils étaient à Udaipur depuis 4 jours mais n'avaient pas fait grand chose parce que le premier jour, ils avaient attrapé la chiasse dans un restaurant en étage du côté de Narula. Ils ne se souvenaient malheureusement pas du nom du restau).

Lorsque je suis allé voir du côté de chez Mary, ce n'était pas avec Julian (ni avec Janie et Benji: ils étaient bien partis dans la nuit) qu'elle causait mais avec des Allemands qu'elle avait rencontré au Népal.

(A la télévision qui s'est remise d'un coup à marcher Star limits, un deltaplane au-dessus de Monaco et qui atterrit sur la plage de Villefranche.)

Nous sommes allés dans sa chambre. Nous avons échangés quatre mots et elle m'a dit qu'elle n'avait pas bien compris what was up last night. Je lui ai répondu que si elle n'avait pas tout compris, elle pouvait imaginer ce qu'il en était pour moi. Elle m'a dit qu'elle-même avait du mal à comprendre Julian à cause de son accent. Je lui ai dit que je serais intéressé qu'elle me dise ce qu'elle avait compris, qu'elle pourrait me raconter ça au restaurant. Mais au restaurant elle n'a rien raconté du tout.

Bon, revenons au Four Seasons.

Donc, je n'ai pas laissé Soni expliciter son but. Encore qu'il se peut que la suite de la conversation l'ait fait.

16:15.- Retéléphoné à 15:30 pour rien.

17:10.- J'ai eu Kiran au téléphone il y a 1/4 d'heure. D'après lui ça devrait marcher. Je devrais savoir ça dans une heure et demi. J'ai du mal avec ça à me concentrer. Je regarde la télévision. Aux BBC News inondations dans l'Uttar Pradesh et éboulements dans l'Himachal. Routes coupées, réfugiés et un début d'épidémie de choléra. Plus dysenterie, etc.. J'achèterai des journaux à l'aéroport.

Je vais essayer de me reconcentrer un petit peu (je résiste à la tentation de prendre un Atarax, ce que je ferai certainement pour dormir dans l'avion).

Aux informations toujours : crash d'un airbus des Pakistan Airlines à Katmandou. Ils expliquent que l'approche de l'aéroport de Katmandou est particulièrement délicate en raison des montagnes qui l'entourent. Il y a deux mois, c'est un avion de la Thai qui s'était écrasé. Je pense à Mary qui doit être une habituée de l'aéroport de K. et qui disait l'autre jour le plus grand bien des Pakistan Airlines.

Pendant tout mon séjour en Inde, le nombre de fois où j'ai bu de l'alcool doit se compter sur les doigts d'une main, peut-être de 2, et essentiellement en compagnie, aussi pour me saouler (ce doit être presque la moitié des occasions).
J'ai en moyenne assez peu mangé et presque jamais ressenti le besoin de manger qui ressemble à l'envie de fumer (compulsion orale - mais ça, c'est un peu plus compliqué, ainsi durant mon trip jaïn en bus, si le premier jour a été tout à fait comme ça, le second j'ai constaté un changement, que ce n'était plus aussi parfait et que j'avais envie d'autre chose que d'un épi de maïs et d'un peu d'eau), et j'ai mangé plutôt végétarien, la plupart du temps végétarien si les œufs n'étaient pas comptés comme viande mais ils le sont ici.
Les deux faits: que j'ai peu bu d'alcool et que j'ai assez peu mangé, et peut-être plutôt le premier, expliquent que mon Bierbauch a fondu. Je vais essayer de garder en France les bonnes habitudes prises ici (mais ça va être difficile: l'Inde m'a pratiquement coupé l'appétit dès le premier jour, c'est une habitude nationale que de peu manger et le voyage me préservait par sa nature même de la compulsion orale
- on ressent en Inde quelque chose comme un dégoût, j'ai entendu plusieurs fois des voyageurs dire: "J'aime la cuisine indienne chez moi." - ce pourquoi les "snacks", petits sandwiches de pain de mie à l'anglaise, sont si populaires, se trouvent partout, - et à en juger par le nombre de paquets de pain emballé que j'ai vu dans les épiceries de Mt Abu, ce doit être une habitude partagée par au moins une partie de la population indienne
- dimanche Soni m'expliquait que certains jours il lui arrivait d'oublier de manger-
hier à la télévision, la première chose que j'aie attrapée, après le film indien, c'était "Slim cooking", ça faisait amusant cette cuisine américaine ici: salade de pâtes aux légumes et aux crevettes).
Sans doute pour les mêmes raisons, je n'ai pratiquement pas souffert de ma gastrite malgré ma consommation de tabac continue. J'ai bu peu de café, c'est peut-être une autre explication au calme gastrique et en particulier je n'ai jamais ressenti le besoin de conclure mon lunch par une tasse de café.

(...)

Je vais devoir rappeler Kiran. It makes me nervous.

Bon, ça y est: je vais avoir droit à 15 kilos de plus que les 20 normalement autorisés. J'avais 30 kilos au départ d'Udaipur. Ma très grosse valise doit peser quelque chose comme 20 kilos. J'ai dû acheter pour 10 kilos environ ici mais par ailleurs je n'avais pratiquement rien en cabine au départ d'Udaipur. Je peux ainsi compter sur un overweight tarifiable de :
60 - (20 - 15 - 10 = 45) = 15 kilos. A 300 ou 400 rps le kilo, ça va faire (mettons 400) : 15 x 400 = 6000 rps, soit 200 $ soit 1000 francs. Bon, ça limite les dégâts mais ça vaut tout de même la peine que je rouvre ma grosse valise pour voir si je ne peux pas transférer du lourd dans mon bagage de cabine.

(Je prends l'avion de retour vers minuit. Je retrouve E. à Nice le lendemain.)

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/ / dernières heures à l'hôtel Classic et voyage de retour

samedi 22 novembre 2025

journal (28 septembre), départ d'Udaipur, escale à Delhi

 (27 septembre)

Lundi 28.09.92

10:00, dans l'avion.

Je quitte Udaipur. J'avais commencé la journée so so, je l'ai terminée aussi bien que je pouvais l'espérer. Ce matin j'ai la gueule de bois: mon départ s'est fait un peu en catastrophe, je n'ai pas été réveillé à 7:00 comme je l'avais demandé mais par l'arrivée de mon taxi. J'ai rangé mes choses en dix minutes. Heureusement j'avais préparé le plus gros hier dans l'après-midi. Petite souci: la fermeture éclair du sac acheté samedi s'est disloquée. Je ne peux qu'espérer qu'elle tiendra au moins jusqu'à l'hôtel Classic. J'ai fait attendre le taxi, suis passé chez Vijay, bu une tasse de thé, sa mère, son frère et j'ai pu saluer son père qui sortait de la douche. J'ai changé 100 $ à l'hôtel, payé ma note, taxi, etc., j'ai un surplus de 8 kilos (sur les 30 kilos réglementaires) soit 85 roupies (si c'était le même tarif sur Lufthansa, pour mon trajet de retour, je serais tranquille: je peux calculer que j'aurais environ 50 kilos

Je n'ai pas une mauvaise place, je vais pouvoir jeter un dernier regard sur le Rajasthan.

A l'aller, pour mon arrivée, il faisait nuit, maintenant je peux voir la situation d'Udaipur parfaitement, comme sur une carte en relief. Udaipur est tout au bord des Aravalis. La route pour l'aéroport traverse une serre, une crête de colline, par une trouée-col et ensuite on est dans la plaine à perte de vue. D'Udaipur, même du Monsoon Palace, on a l'impression d'être au milieu des montagnes / collines (les anglos disent hill, ça colle mieux). So, since yesterday, I've been zooming out.

A présent, c'est la plaine, malheureusement une brume, une couche de brume recouvre les lointains: il faisait déjà très chaud lorsque j'ai pris le taxi (mais tous ces derniers jours, très graduellement chaque jour un peu plus chaud).

Hier, lorsque j'ai écrit la dernière note de la journée, j'avais besoin de me passer les nerfs. Nouvelle crise d'Indophobie (plus dirigée en l’occurrence, quoique sans exclusive, sur les étrangers que sur les Indiens). Comme d'habitude écrire m'a calmé et je suis allé voir du côté de la chambre 10.

(C'est immense, le Rajasthan. Du mal à s'en rendre compte.)

Je repense à la conversation d'hier soir avec Soni. C'est amusant comme nous avons fait dans l'urgence, Soni avec moi, moi avec Mary et Julian. Je vais essayer de me rappeler la lettre que j'ai jointe au briquet de Soni, lettre et briquet laissés tout à l'heure à Vijay.

(...)

Delhi, Hôtel Classic, tard

J'ai passé une bonne partie de la journée à regarder la télévision. Star TV essentiellement. J'avais lu un article sur cette chaîne dans l'avion. S. puis l'Inde, depuis des mois maintenant, les jours où j'ai regardé la télévision sont rares et ceux où j'ai beaucoup regardé la télévision se comptent sur les doigts d'une main. Et c'est un état de moi-même que je retrouve. Beaucoup de choses comme ça aujourd'hui: un état ancien, et ça a à voir avec le hachisch, c'est l'impression que j'ai. (...)

Je ne suis plus en Inde, la télévision américaine, des publicités japonaises, la télévision américaine (comment disait Wenders? Ces télévisions que les Japonais vendent au monde entier pour que le monde entier puisse regarder les images américaines).

(...)

Soni, au moment où nous marchions dans la rue, au sortir du restaurant Four seasons m'a demandé d'expliquer ça, ce qu'il m'avait dit, chez moi, en Occident. Et j'ai passé tout mon temps libre à regarder la télévision au lieu de noter ce qui me restait de notre conversation avant que le temps ne l'efface. Je suis venu ce matin avec une force, et cette force, je la gaspille.

Le hachisch, l'alcool. Vijay, Khan, Soni, Mary, Julian.

J'étais crevé ce matin. Je ne sais pas à quelle heure je me suis endormi hier soir.

Hier donc, dimanche (suite du journal):

Vers 14:00 Mary. Allons dîner au Mayur. Soni là. Puis Jagdish Temple. 5 roupies. Mary m'accompagne encore chez Guda. Là, elle est odieuse. Je récupère mes gilets et mes pyjamas. 15:30 ma promenade en chameau. (Juste avant passé à l'Art Center. Gopal). Le chamelier. Au retour je descends 5 minutes, avec l'intention de rentrer en ville à pied, puis je remonte sur le chameau. Et finalement j'apprécie. De toutes façons à Udaipur un Occidental est regardé partout où il passe, qu'il soit sur un chameau rend donc la chose naturelle. Au retour je trouve Soni devant le Mayur. L'Art Center est fermé...

Je dors. 

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