mardi 18 août 2026

Le baiser du soir dans "Monsieur Proust" de Céleste Albaret


Quand il était enfant, me racontait-il, il était la cause de scènes, parce que, principalement après le début de son asthme, il profitait de ce qu’on était aux petits soins pour lui, pour refuser de s’endormir, si sa mère ne venait pas l’embrasser dans son lit. — Cela mettait Papa hors de lui. Il piquait de ces colères ! Mais Maman a toujours tenu bon. Elle pouvait être d’une douceur presque effrayante, en pareil cas.

Comme il le raconte à Céleste, il n'y a pas de démission du père. Du moins pas dans cette occasion là.

Cependant un peu plus loin, le père renonce:

« Eh bien, soit, je n’insisterai plus ; je ne m’occupe plus de lui. Tu feras ce que tu voudras. »

après une explication avec la mère, d'après ce que Proust raconte à Céleste.

La scène de la Recherche serait donc, comme ailleurs, une transposition / condensation. Reste tout de même une différence de taille, c'est la position de la mère, beaucoup plus assurée dans le récit que fait Proust à Céleste, puisque le renoncement du père n'est pas un caprice comme dans le roman mais un abandon face à la mère.

Dans Tadié, p. 95, je trouve citée cette lettre à Barrès, de janvier 1906:

"Toute notre vie n'avais été qu'un entraînement, elle [la mère] à m'apprendre à me passer d'elle pour le jour où elle me quitterait, et cela depuis mon enfance, quand elle refusait de revenir dix fois me dire bonsoir avant d'aller en soirée..."

Ce qui fait une configuration un peu différente...

Tadié ne cite pas le passage de "Monsieur Proust".

Les soucis du père (ibidem

Mais c’était essentiellement l’avenir de son fils qui tourmentait le père, et c’est là que Mme Proust, de son côté, a joué un rôle décisif. Le professeur Adrien Proust voulait absolument qu’il ait une carrière, pour se protéger de tout besoin. Il était soutenu en cela par les hommes de la famille maternelle, surtout par le père de Mme Proust.
— C’était lui le plus ardent, me racontait M. Proust. Quand il s’y mettait, c’étaient de grands cris: « Vous ne ferez rien de ce petit, il est bien trop gâté ! Ou plutôt, si, vous ne vous en rendez pas compte, mais vous ferez de lui un fainéant, un bon à rien ! Si vous ne lui donnez pas de métier, vous le perdrez ! » Papa se tournait vers Maman et disait : « Tu vois ? Je te répète assez qu’on ne peut l’abandonner à une vie de mondain ! » Mais Maman, elle, laissait passer le torrent ; j’entends encore sa voix douce s’adressant à mon père : « Prends patience, mon petit docteur. Tout s’arrangera. »
A un moment, pour complaire à son père, M. Proust, vers sa vingtième année, je crois, est entré comme bibliothécaire-assistant à la bibliothèque Mazarine, en même temps qu’il étudiait son Droit. Il n’était pas payé, mais cela ne faisait rien, son père était content : du moment qu’il prenait une occupation, c’était déjà cela.
— Seulement, j’étais tout le temps en congé, me disait en riant M. Proust.
Inutile de préciser que cela n’a pas duré. Il a quitté, et c’est vers cette époque qu’il a écrit une longue lettre à son père en expliquant que tout cela était du « temps perdu » et qu’il pensait être fait pour la littérature.
D’après ce qu’il m’a dit, il y a eu une dernière explication entre le père et la mère, à la fin de laquelle le professeur Adrien Proust a déclaré à Mme Proust : « Eh bien, soit, je n’insisterai plus ; je ne m’occupe plus de lui. Tu feras ce que tu voudras. »
— Et mon cher Papa a tenu parole. Non seulement cela, mais je sais que, avant sa mort, il lui arrivait de dire à des amis : « Vous verrez que Marcel sera un jour de l’Académie ! »
Bien plus tard par la suite, une nuit, j’ai demandé à M. Proust s’il avait déjà son livre en tête, avec son titre, quand il avait employé ces mots de « temps perdu » dans la lettre à son père. Il a souri et ne m’a pas répondu.

 

 (5 mai 2019)

Proust et la mort de son père

Lettre à Anna de Noailles de décembre 1903

Vous qui aviez vu papa seulement deux ou trois fois, vous ne pouvez pas savoir tout ce qu’il avait de gentillesse et de simplicité. Je tâchais non de le satisfaire – car je me rends bien compte que j’ai toujours été le point noir de sa vie – mais de lui témoigner ma tendresse. Et tout de même il y avait des jours où je me révoltais devant ce qu’il avait de trop certain, de trop assuré dans ses affirmations, et l’autre dimanche je me rappelle que dans une discussion politique j’ai dit des choses que je n’aurais pas dû dire. Je ne peux pas vous dire quelle peine cela me fait maintenant. Il me semble que c’est comme si j’avais été dur avec quelqu’un qui ne pouvait déjà plus se défendre. Je ne sais pas ce que je donnerais pour n’avoir été que douceur et tendresse, ce soir-là. Mais enfin je l’étais presque toujours. Papa avait une nature tellement plus noble que la mienne. Moi, je me plains toujours. Papa quand il était malade n’avait qu’une pensée qui était que nous ne le sachions pas. Du reste ce sont des choses auxquelles je ne peux pas encore penser. Cela me fait trop de peine. La vie est recommencée. Si j’y avais un but, une ambition quelconque cela m’aiderait peut-être à la supporter. Mais ce n’est pas le cas. Mon vague bonheur n’était qu’un reflet de celui que je voyais auprès de moi entre papa et maman, non sans avoir le remords – combien plus douloureux maintenant – de sentir que j’étais son seul nuage.
(...)
Aussi je pourrai bientôt vous revoir et en vous promettant de ne plus vous parler égoïstement de choses que je ne peux même pas vous expliquer parce que je n’en parlais jamais. Je peux presque dire que je n’y pensais jamais. Ma vie en était faite. Mais je ne m’en apercevais pas.
(...)
voilà que maman apprenant que j’avais renoncé à Ruskin s’est mis en tête que c’était tout ce que papa désirait, qu’il en attendait de jour en jour la publication. Alors j’ai dû donner des ordres contraires et me voilà à recommencer toutes mes épreuves, etc.

Le professeur Proust était décédé le 26 novembre et Marcel répond à la lettre de condoléances d'Anna de Noailles.

Je dois l'indication de cette lettre au docteur François-Bernard Michel, dans cette émission écoutée en podcast: Proust disséqué, d'où il tire que Proust a pu se considérer comme l'assassin de son père dans la mesure où l'altercation à quoi Marcel fait allusion dans sa lettre précède de peu l'AVC qui emportera son père.

Je retrouve là l'importance séminale du rapport conflictuel ou pas avec son père que je crois reconnaître dans la scène du baiser. Il est en particulier remarquable, là, qu'à propos de la mort du père revient la question du travail du fils, et ceci par l'intermédiation de la mère, ce qui est le non dit de la scène du baiser.

Je pense à ce que dit Tadié dans le premier épisode de cette série de podcasts. Ce qu'il me semble, c'est que Tadié concilie son travail de biographe avec l'orthodoxie anti-beuvienne en déclarant qu'en faisant la biographie de Proust, il n'a l'ambition que de faire l'histoire de son œuvre, de l'écriture de son œuvre, la génétique et non la généalogie. Ce mépris pour la biographie, qui explique sans doute le peu de considération que Tadié montre pour Céleste Albaret, est bien de l'époque où Tadié a commencé son activité d'érudit.

Pendant que je passe l'aspirateur, j'écoute à présent Michel Schneider qui m'agace également (décidément).

Passons sur l'énervement, impur sans doute.

Ce qui me frappe, c'est d'entendre une nouvelle fois insister sur le rapport avec sa mère. Ici MS suppose que si elle n'avait pas envoyé en réponse à la demande du baiser "pas de réponse", la Recherche n'aurait peut-être pas été écrite. C'est une histoire un peu différente que me raconte l'épisode du baiser, où les deux parents jouent à part égale, voire même où le rôle du père est plus décisif que celui de la mère.

dimanche 16 août 2026

Flight Simulator (février 1989)

 to reserve several ranges of the highest memory locations for special purposes, and keep all the low memory locations free for open use. This achieved the benefits of reserved blocks of memory, while keeping as much of the address space as possible open for ordinary use. (Peter Norton)

Hier soir, je l'ai fait, j'ai essayé de le faire: lancer Flight Simulator et en même temps lire Sperone Speroni (le livre fétiche qui avait accompagné ma première traversée de l'Atlantique). Je suis parti d'un petit terrain fantôme situé sur l'East River, à Manhattan, du côté de South Port, selon les coordonnées fournies par Charles Gulik (Charles GULIK. : Flight Simulator Co-Pilot .- Microsoft Press, 1987). Je suis d'abord parti plein nord, vers Harlem, en montant rapidement à 6000 pieds. Il était autour de midi (1:00 du mat. dans la chambre) et le ciel était gris: une couche dense de nuages entre 8000 et 9000 pieds. J'ai stabilisé mon vol en réduisant les gaz : 2050 tours/minute, 5000 pieds d'altitude, 100 nœuds de vitesse relative, vitesse ascensionnelle nulle et cap toujours plein nord. A ce moment-là je suis retourné dans le salon où Jo let E causaient, chercher un atlas où je trouverais un plan pour m'orienter. Mon projet était de m'approcher le plus possible du Canada en suivant la côte atlantique. Plus concrètement de faire NY - Boston en survolant le Long Island Sound. Donc, revenu devant l'écran, je me suis aperçu que mon cap était mauvais. J'ai viré de 90° vers la droite et mis le cap à l'est. Et pour gagner de la vitesse je suis descendu à 3000 pieds sans réduire les gaz mais en poussant le manche à balai. Ma vitesse relative est montée ainsi à 120 nœuds. Je n'avais toujours pas ouvert Speroni. Je me suis retrouvé ainsi au-dessus de l'East River, à l'entrée du Sound, entre le Bronx à ma gauche et Queens à ma droite. Alors Jo est venue dans ma chambre,s'étonner du bruit de moteur, et s'est assise sur le lit. Je lui ai expliqué que la hauteur du bourdonnement correspondait au régime de mon moteur, puis, comme j'avais aperçu sur la droite, assez loin de l'autre côté de Long Island quelque chose qui ressemblait à un aéroport, j'ai mis le cap vers cet aéroport (plein sud) en réduisant mon altitude, pour montrer à Jo comment fonctionnait mon Cessna simulé. J'ai fait différentes manœuvres d'approche du terrain, un peu brutales: il est difficile pour un novice comme moi de manœuvrer et d'expliquer en même temps.

Finalement je me suis crashé faute d'avoir penser à redescendre mon train d'atterrissage ! (Il m'est arrivé de réussir à me poser mais toujours un peu par hasard). Fin de mon voyage, et je n'ai pas ouvert Speroni. Ensuite, pour faire faire un petit tour à Jo, j'ai redécollé du petit terrain fantôme mais cette fois cap au sud-sud-est après une boucle au-dessus de Manhattan, vers Battery Park, les tours jumelles du World Trade Center et la statue de la Liberté. La ballade s'est terminée dans l'eau (mauvaise appréciation de mon altitude).

Logiciels magiques : Flight Simulator, King's Quest, Gem Draw : ils offrent un monde où j'ai l'impression de pouvoir me promener indéfiniment, une image de l'infini.

Ils sont dans l'univers de la micro-informatique domestique, ce que sont les labyrinthes dans celui des jardins. Jo m'a parlé d'un logiciel de dessin ou d'archi qu'a son ami Michel G. qui permet d'observer un objet, une fois celui-ci créé, sous ses différentes faces et (surtout) qui permet d'entrer dans une maison que l'on a dessinée (Gem Draw permet un peu ça).

Je crois que c'est Danielle qui m'a appris l'existence du FS. En me racontant un voyage d'Oleg (de NY à Boston p-ê) qui dura toute une nuit. Et Jean-Luc m'en a passé une copie peu avant mon retour en France. Mais pendant longtemps je n'ai pu l'utiliser faute d'un mode d'emploi (en particulier un tableau des correspondances clavier).

Jusqu'à ce que je trouve, à Paris, le livre de Gulik.

Jusque là, j'avais en tâtonnant découvert l'utilisation de quelques touches (et Bernard de quelques autres, le soir du 17 décembre qui répétait cette nuit où Oleg m'avait montré des logiciels de jeu, le 14 décembre, presqu'un an jour pour jour avant) et j'avais pu faire quelques vols au-dessus de Chicago en prenant les commandes au milieu de la démo. Mais la magie de FS ne joue qu'en sourdine alors.

J'ai été frappé, lorsque j'ai repris King's Quest récemment, par la qualité approximative des graphismes relativement au souvenir que j'en avais gardé. Dans FS les graphismes ne sont pas approximatifs, ils sont élémentaires. Ils sont un support pour l'imagination.

Les leçons de vol sont pénibles, lentes, mais c'est par elles que s'effectue la magie. Il s'agit d'un véritable apprentissage mais c'est un apprentissage de l'imagination autant que de la technique d'utilisation du simulateur (c'est-à-dire, grosso modo, du vol). Il y a un très beau morceau dans Gulik qui dit cette magie à propos de l'apparition de l'aube à l'issue d'une nuit de vol (FS est un logiciel de nuit, il y a quelque chose du rêve dans ses vols). Cette nuit et cette aube ne sont presque rien sur l'écran : au crépuscule les ailes et la queue de l'avion de blancs deviennent noirs et il faut "allumer les lumières" pour avoir son tableau de bord visible (d'ailleurs alors semblable à ce qu'il est de jour), la nuit le ciel est noir, voilà tout et ça suffit. Les leçons de vol sont pénibles mais elles sont l'apprentissage de la magie. Je ne me contente pas des leçons (en fait je n'y avance pas beaucoup) et la plupart du temps j'utilise ce que j'ai appris pour voler mais j'ai peut-être tort de trop voler sans avoir assez appris, pas seulement parce que je pilote mal, sans précision, mais surtout parce que mon savoir donc mon imagination ne sont pas encore dignes des longs vols que je fais. Ainsi j'ai appris à me poser empiriquement, sans le secours du manuel, en déduisant de ce que je savais déjà la technique de l’atterrissage "dans la vraie vie". C'est très bien mais trop facile parce que je peux me poser n'importe où, le logiciel l'autorise, hors des pistes, où dans la réalité il y aurait des bâtiments ou des irrégularités de terrain suffisantes à me faire capoter. C'est une limite du logiciel.

Ce n'est que l'apprentissage de la technique correcte d'atterrissage qui me permettra de suppléer par moi-même aux limites du logiciel. Le fait de voir les limites de la piste se précipiter sous mes roues équivaudra alors à l'écran morcelé qui signale le crash.

(Note du 27 février 1989))

16 août 2026: J'avais ramené le logiciel du Canada en 1986. Les versions ultérieures furent très différentes, en particulier les développements ont radicalement changé la représentation des paysages, Beaucoup de pixels, précision croissante, extension des espaces possibles, je n'ai été cependant que très modérément tenté par ces nouvelles versions où la magie particulière de l'effet des modes austères de figuration sur l'imagination du joueur avait disparu. C'est quelques années plus tard, en 2001, que Google Earth m'a donné la possibilité de faire apparaître sur mon écran le monde entier vu d'en haut, un autre "miracle"!)

Le baiser du soir dans "Monsieur Proust" de Céleste Albaret

Quand il était enfant, me racontait-il, il était la cause de scènes, parce que, principalement après le début de son asthme, il profitait de...