mardi 30 septembre 2025

chambre

Mon lit était dans une alcôve qui dépassait de la façade de la maison sur le lac, un matelas posé sur une plate-forme de maçonnerie. Sur le grand côté ouvraient trois grandes fenêtres aux vitres teintées. Comme la façade sur le lac donnait vers l'ouest, la lumière, à travers le doré du verre, était particulièrement belle l'après-midi. Au pied et à la tête du lit ouvrait de chaque côté un petit fenestron sans vitre, simplement fermé par un volet. L'intérieur des pièces, comme l'extérieur de la maison, était peint en blanc.

Ma chambre, avec son cabinet de toilette, était comme un petit pavillon indépendant posé sur une terrasse. Les pigeons entraient dans la chambre, tournaient sous le plafond et venaient se percher dans les petites niches au-dessus de l’alcôve. Ils s'enfuyaient lorsque j'agitais les bras pour les chasser mais ne tardaient pas ensuite à revenir.

J'avais dit mon programme à Vijay, à Naggar, et avant de nous retrouver à Delhi, il s'était occupé de me faire réserver une chambre au Jagat Niwas. La chambre qu'il avait fait réserver pour moi était la plus belle de l'hôtel, pas la plus chère: il y en avait de plus grandes, des petits appartements, mais la plus belle était la mienne.

(février 1993)

la venelle du Jagat Niwas

 Le mardi 15 septembre, lorsque je laisse Vijay et son frère devant la venelle qui mène au Jagat Niwas...

C'était un passage couvert qui menait jusqu'à l'entrée de l'hôtel. Sous la voûte du passage s'ouvrait une porte, il y avait souvent là une femme accroupie sur le seuil, occupée à trier des légumes ou à une autre préparation. Plus loin, un petit bout du passage non couvert, à ciel ouvert, faisait devant l'hôtel comme une petite cour étroite, là s'ouvrait un atelier de peintre et deux ou trois jeunes hommes travaillaient accroupis à l'intérieur, ils répondaient discrètement à mes saluts discrets et ils n'ont fait qu'une seule fois, et assez tard, mine de m'inviter à entrer. Sous la voute du passage, assez basse pour que je ploie malgré moi le cou, dans les poutres, il y avait des oiseaux que je saluais aussi, silencieusement, au passage, chaque fois que je rentrais à l'hôtel.

Et lorsque je sortais de l'hôtel, à l'issue du passage (et la venelle faisait là un angle droit), je retrouvais la même vache, attachée contre le mur d'une maison. Je lui trouvai un beau regard et il m'arrivait de lui caresser l'épaule ou le front au passage. Je voyais parfois une femme mince contre la vache et qui semblait la soigner. J'échangeais un salut avec la femme. Quelqu'un une fois me dit que la vache était malade.

La cour de la maison où habitait Vijay et sa famille donnait là, tout à côté de l'hôtel donc. Et tout de suite après l'endroit où était attachée la vache, la ruelle s'élargissait et la lumière m'éblouissait.

Le lac était là tout près, un éclair au bas d'une rue étroite.

(mars 1993)

dans l'avion

Nous étions dans l'avion, un ligne nationale, je crois que je me rendais de Delhi ou de l'Himachal au Rajasthan. 

J'étais accompagné du jeune amant rajasthani d'une de mes compagnes, qui toutes deux rentraient en France. Il nous avait rejoint dans l'Himalaya et rentrait chez lui, à Udaipur. Les circonstances de l'enregistrement nous avaient placés sur des sièges écartés. L'avion était plein d'Indiens, évidemment, et il n'y avait pas ou très peu d'occidentaux parmi nous. 

J'avais pris un exemplaire du Times of India pour occuper le temps de voyage que je ne passerais pas à regarder à travers le hublot. Le Times of India ou le Hindustan Times, en tous cas l'un des principaux quotidiens indiens en langue anglaise. La lecture de ce quotidien (l'un ou l'autre) était captivante, de donner un aperçu de ce qui pouvait agiter les esprits indiens (les dessins politiques, le courrier des lecteurs, les colonnes d'opinion...) - un peu comme j'avais l'habitude de lire la Repubblica ou le Corriere della Sera en Italie. Cependant sur un siège voisin il y avait un homme, un Indien, donc, un homme d'une cinquantaine d'années, je dirais, qui lisait aussi un journal mais qui était écrit en hindi, en alphabet devanagari, rien que je puisse lire (sinon les photos et les dessins que j'avais parcourus du coin de l'œil.) 

Et je me suis dit que sans doute l'aperçu sur "l'âme indienne" que donnerait la lecture de ce quotidien-là, pour moi opaque, serait différent de celui que m'offrait le journal que j'avais entre les mains, très différent peut-être, l'aperçu d'un autre monde. Et pendant que je me disais ça, bercé que j'étais par l'allure de l'avion et le bruit monotone de ses moteurs, me venait l'imagination de quelque chose comme un codage, comme une façon de se dissimuler, de rester impénétrable aux yeux de celui qui restait d'une façon ou une autre dominateur. 

Qu'on me comprenne bien: le journal que j'avais entre les mains, écrit en langue anglaise, n'était pas destiné aux Occidentaux, c'était un quotidien indien fait pour les Indiens mais il était transparent, lisible pour les Occidentaux et d'ailleurs, dans les façons de dire, les expressions et les attitudes de pensée, on pouvait y reconnaître les échos de l'acculturation britannique.

J'y ai repensé tout à l'heure en écoutant un épisode d'une série titrée La guerre d'Algérie racontée par les Algériens où je retrouvais des témoignages, pas très nombreux ou creusés, d'une semblable schizophrénie systémique (post)coloniale.

(J'étais parti vers l'Inde avec l'idée reçue et pas examinée que tous les Indiens ou presque parlaient, peu ou prou, l'anglais, idée tout à fait fausse: c'était une minorité, éduquée ou privilégiée, petite ou grande bourgeoisie, qui parlait anglais. Je pense qu'a dû traîner également l'idée qu'en Algérie tout le monde parle français, et mes compagnons de mission en Asie centrale ou dans le Caucase avaient pareillement tendance à considérer que tout le monde, dans ces anciennes républiques soviétiques, parlait russe.)

(mars 2022)

lundi 29 septembre 2025

vers Udaipur, journal (15 septembre)

 Mardi 15 septembre '92


13:00.- Karol Bagh

Pré-symptomes de turista (Mary disait: les rots et les pets qui sentent l’œuf - et j'avais une petite chiasse ce matin et une vague envie de vomir). Veirem.

Hier après-midi encore une fois pas moyen d'écrire. Jo dort, Vijay avait l'air chiffon lorsque nous sommes sortis tout à l'heure.

Mais un peu d'ordre.

Hier. Co s'est réveillée in a very bad mood, s'est rendormie, etc.. A 13:00 il a été décidé que Jo et moi irions à Connaught Place pour régler, Jo, ses histoires de sous, moi, mes histoires d'avion. Nous avons pris la voiture de l'hôtel.

D'abord la banque, sur Parliament street. En étage, là, au sud de CP de grands buildings. Co et Vijay étaient restés à l'hôtel, il était convenu que nous les retrouverions devant le cinéma Regal, où les filles voulaient voir un film indien, à 15:00. Donc la banque en étage, "oversea's branch", des westerners, un Anglais énervé en short et chaussures de montagne, l'employée, une petite femme en punjabi dress orange, lymphatique et efficace. Jo a pu tirer 20 000 roupies sur sa mastercard alors qu'elle croyait n'avoir droit qu'à 10 000. Ça s'est passé en trois petits quarts d'heure. Ensuite nous nous sommes occupés des billets pour Udaipur. Sommes d'abord allés dans les bureaux d'Air India dans le superbe building qui ferme CP derrière Palika Bazar. Nous avions confondu Air India avec Indian Airlines! Le bureau local, de Janpath, d'Indian Airlines ayant brûlé, nous avons pris un ricksha pour le bureau de Parliament street, assez loin. Un Sikh efficace, les bras en arceau autour de son guidon.

15:15 - Ça y est, j'ai réussi à placer tout ce que je ne veux pas amener dans le Rajasthan dans la grosse valise achetée à Manali, et je repars comme je suis arrivé : avec mes deux sacs, un pour chaque épaule. J'aurais pu laisser un peu plus de choses ici mais l'important était de limiter le nombre de paquets - et c'est ce que j'ai fait. Vijay dit avoir souffert de symptômes analogues aux miens pendant la nuit : envie de vomir... Ce qui me rassure : ce serait donc à mettre sur le compte du rhum.

17:30 - Dans l'avion.

Voilà, nous avons laissé les filles au Classic, elles s'envolent cette nuit pour la France.. Je commence la dernière partie de mon séjour: Udaipur.

Je reprends le journal où je l'avais laissé tout à l'heure (comme nous n'avons pas fait l'enregistrement au même guichet, Vijay et moi ne sommes pas assis à côté, ce qui d'une certaine façon m'arrange).

Hier donc, peu avant 15:00. Je dîne avec Jo dans une gargote qui donne par une vitre sale dans le hall du cinéma Regal, je mange un petit pain rond garni de crudités et de pommes de terre que j'ouvre et arrose de la sauce qui est fournie avec (les habitués trempent plutôt leur petit pain ou leur sandwich dans la jatte de sauce). C'est un endroit comme cette gargote que j'aimerais photographier, en noir et blanc, mais pour cela mon Nikon, même en bon état, ne convient pas. Ce qu'il me faudrait, c'est un Leica, mono-objectif, un 50 et basta. Et faire des photos pour faire des photos. Je veux dire faire ça vraiment, pas prendre l'appareil avec soi pour le cas où.

Bon (nous arrivons à Jaipur alors je regarde un peu par le hublot : une plaine quadrillée irrégulièrement par une sorte de bocage tropical et des collines, d'assez hautes collines, jusque des petites montagnes issant de cette plaine isolées ou par groupe mais sans dessiner une structure générale :

Forêts sur ces collines et à leurs pieds. Un fort sur une de ces collines. Couleurs: orange clair, rouge et vert vifs.

Je reprends. Nous avons encore bu un café: il y avait une machine qui ressemblait à un percolateur mais qui ne servait qu'à fournir l'eau chaude pour le Nescafé. Les deux autres, Vijay et Co sont arrivés à 15:05. La séance était pleine. Je les ai accompagnés jusqu'à un autre cinéma non loin de là et nous avons convenu que je les retrouverais à la sortie, à 18:30.

(Je suis malheureusement assis du côté allée, du côté hublot, séparé de moi par un siège vide, un gros à petite moustache qui a sans façon jeté un coup d’œil dans ma pochette Indian Airlines en arrivant, l'ouvrant du doigt, et qui se fourre 4, 5 bonbons dans sa poche de poitrine à chaque passage du plateau.)

Je suis donc resté à peu près 3 heures sur CP. Et à moment donné je me suis senti assez mal.

19:30 (dans l'avion, toujours).- Je me suis mis à tourner autour de CP dans le sens des aiguilles d'une montre (je cherchais la librairie repérée lors de mon premier passage). J'ai trouvé comme ça un bureau de poste où j'ai pu expédier les 12 cartes postales que j'avais préparées la veille et le matin, petit problème quant au nombre de timbres mais pas grave (6 roupies l'affranchissement d'une carte).

(Un vieux monsieur sikh lit gravement un livre de blagues au milieu de la rangée devant moi.

Dans la pochette, il y a la revue des Indian Airlines, Swagat, plutôt classe, en anglais et en hindi. On se dit qu'on a là peut-être une autre image possible de l'Inde, aux standards internationaux. Bien sûr le luxe, Ray-Ban, etc., a toujours quelque chose de spécial en Inde mais on se dit que ça ressemble assez à ce qu'on trouve dans les pochettes des avions français. Et puis je regarde de près le sommaire et je me rends compte que la revue est fabriquée à Hong-Kong par une société qui s'appelle Media transasia Ltd.)

Ensuite j'ai trouvé la librairie, deux librairies en réalité. Dans la seconde, j'ai finalement acheté 2 dictionnaires (hindi-anglais, anglais-hindi), une méthode de hindi, de façon à ce que Jo puisse garder la sienne et 3 petits livres de cuisine. Je me souviens que j'ai voulu me laver les mains parce que les livres étaient poussiéreux, dans les toilettes, au fond du magasin, il y avait le même type de cuvette ailée qu'au château de Naggar. Dans les 2 librairies, il y avait un certain désordre et dans les 2 une importante section "Penguin books". J'ai demandé Naipaul's India mais il n'y en avait plus. Je suis ensuite passé chez le papetier. Je voulais racheter un note-book Sandesh mais j'ai trouvé à la place un carnet plus petit, plus dans le format habituel de mes carnets.

Bien sûr jusque là j'avais été arrêté trois, quatre fois, sollicité. En particulier je me souviens du vendeur de petits jeux d'échecs. Je me suis demandé si ce n'était pas le même qui m'avait tenu assez longtemps lors de mon premier passage. Je lui ai dit : "I saw you before." et il a disparu. Mais à partir de ce moment-là, je me suis senti encombré de mon sac en plastique plein de livres. J'ai essayé de le mettre dans le sac tibétain mais je n'y ai pas réussi.

(Udaipur dans la nuit: de la broderie verte et dorée sur du velours noir.)

22:00 - Jaggat Niwas.

Cette fois j'y suis, dans les 1001 nuits, c'en est presque embarrassant. J'ouvre les yeux et je n'arrive pas bien à les croire. Presque comique.

Je suis dans une casbah, au bord d'un lac, une casbah mais revue, enluminée 1001 nuits, des palais tout autour. Et la température est parfaite, presque fraîche. J'ai envie de dessiner ici. Les photos que m'a montrées Jo ne m'ont pas donné une idée de ce qui m'attendait.

Du coup mon voyage prend une inflexion bizarre.

Le City Palace est au-dessus des deux cours de l'hôtel, tout éclairé d'or, comme une grosse pièce de joaillerie.

vendredi 26 septembre 2025

le lac de l'ongle, comment

J'avais cette image, du lac qui s'arrêtait au-dessus du paysage occidental comme une piscine à débordement. Je ne savais pas trop quoi en faire, j'aurais pu l'archiver mais elle insistait. J'avais fait l'une des choses que je m'étais interdites tout au début (tout au début seulement: l'autre interdiction concernait le retour vers mes archives, alors que toute mon entreprise présente est précisément de les exploiter!), à savoir d'aller sur le web chercher des informations, pour préciser, voire ranimer, mes souvenirs ou les compléter.

La première occasion m'a montré que cette image était inexacte, qu'il y avait encore, au delà du lac et au-dessus de la pente une bande de terre, pas très haute et pas très large, pour fermer la circonférence du lac de ce côté-là; L'image cependant insistait, et je ne voulais pas l'abandonner, au moins parce qu'elle disait quelque chose du lieu, de la situation du lac, tout en haut de la montagne, et perchée au-dessus d'un paysage tellement vaste et tellement étranger, derrière les palmes, etc. qu'il semblait pris d'une planète lointaine, de Mars ou de Vénus.

J'aurais pu faire ce que j'ai fait précédemment dans la mise au point de précédentes notes de voyage (il s'agissait là de la note du 25 septembre), y inclure un peu de ma voix actuelle dans une parenthèse. Je l'ai fait précédemment, je ne sais pas dans quelle mesure il est toujours clair que telle ou telle parenthèse entoure une intervention extérieure au document de base, antérieure et contemporaine, 2025 et non 1992, parfois ça n'a pas d'importance, lorsqu'il s'agit surtout d'une précision factuelle par exemple, mais cette fois ça ne collait pas, d'abord pour des raisons formelles (mes décisions sont généralement fondées sur des impressions formelles) et puis, pour rester dans la cadre d'une notation marginale, la contenu de la parenthèse aurait dû rester bref, alors que ce faux souvenir demandait plus, plus de volume et plus d'attention.

C'est ainsi que j'ai décidé, ce n'était qu'un essai, d'en faire un morceau distinct, en cohérence avec plusieurs choix précédents quant à l'avancée sur cette ligne "Retour des Indes". Et tout de suite avec ce choix particulier d'utiliser la seconde personne du singulier, pour mettre un écart et comme un écran, un reflet inversé quant au statut du "je" qui est censé parler (l'un des enjeux de cette série d'écriture est précisément de mettre à l'épreuve ce statut).

jeudi 25 septembre 2025

Retour des Indes, mises à jour

 Nouveaux articles:

le lac de l'ongle

Le bus te laisse au milieu d'une sorte de marché décousu, dispersé. Tu te rends à la pension que tu avais choisie dans le guide. On te donne une chambre en haut dans la tour, une chambre seule toute entourée d'un étroit balcon semblable à un chemin de ronde. Tu as posé ton gros sac gris sur le lit et tu fais le tour de ta chambre, de l'extérieur sur l'étroit balcon et tu regardes l'entour qui est comme une île tropicale au sommet de la montagne, une île tropicale verte avec des palmiers et des palmes, des oiseaux rose et vert et des singes blancs, une île perchée au-dessus du désert.

Tu n'as fait qu'un tour du balcon, tu as vu le lac vers le nord, la surface bleue et l'infini derrière vers quoi descend le soleil. Le lac de l'ongle, ça ferait un bon titre!

Tu as laissé ton sac gris sur le milieu du lit et tu repars, aussitôt, presque aussitôt, tu vas rendre visite au lac. Tu remontes la rue principale. Tu étais descendu jusqu'à la rue principale, tu est repassé devant l'arrêt des bus. Tu remontes la rue principale vers le nord, environ, à droite, à gauche, des magasins, rassemblés par trois ou quatre, des bureaux.

C'est ainsi que je vois le lac: les arbres s'écartent comme j'approche et cette surface bien bleue s'interrompt par une ligne horizontale sur toute la largeur du lac, à peu près, comme d'une piscine à débordement, sur les espaces lointains et infinis derrière lesquels se couche le soleil (il est encore bien haut en ce moment, à peine teinté de jaune), les espaces infinis et plats, Gujarat et Pakistan et le soleil derrière.

- Ton souvenir est, je crois, un peu confus: si tu regardes bien, depuis le bout du lac où tu es arrivé, le dos aux boutiques, aux bureaux et aux hôtels, tu verras derrière la ligne du fond, entre la surface du lac et le paysage lointain et infini qui s'ouvre derrière elle des bouts de feuillages, comme une dentelle verte, un feston tiré qui les sépare. Certains jours que tu n'as pas vu et que tu ne verras pas la brume au fond efface cette différence et tu peux croire que l'eau va jusqu'au bord, et que depuis l'une de ces barques à forme de cygnes où les jeunes mariés ou bien les petits enfants ou les touristes comme toi égarés viennent parcourir la surface du lac, s'il est possible d'aller jusqu'au bout, jusqu'à cette ligne horizontale qui délimite le fond du lac, s'il était possible, alors depuis le lac on verrait le paysage lointain et plat derrière lequel se couche le soleil. Toi, tu n'as pas vu de brume cependant, tu n'as pas loué de barque, c'est ton souvenir qui a mis cette brume...

- C'est vrai, tu as raison. J'ai marché le long du lac vers le couchant, et j'ai même pris un chemin qui m'a amené jusqu'à ce point de vue, un peu plus haut, où les touristes, les jeunes mariés viennent contempler la chute du soleil rouge derrière l'horizon, à l'infini.

Mount Abu, journal (25 septembre)

 Vendredi 25 septembre '92

Mount Abu - 8:00.

Dans la lumière du matin, c'est assez beau, ce vallon où est l'hôtel.

Ça ne ressemble pas à de la montagne sinon que l'air de la nuit y est assez frais. (Je me suis plusieurs fois réveillé au petit matin pour me ré-envelopper dans ma couette - sinon j'ai plutôt bien dormi, j'ai fait un rêve sur le matin: un mélange entre Manali et ici, parce qu'il y est question du Ladakh mais qu'il y a un lac (...). Un homme assez âgé dit qu'il veut terminer son séjour par le Ladakh mais le Ladakh est fermé à présent, il y a de la neige.

Hier je me suis souvenu de Montserrat, une impression à cause de la situation et des gros rochers gris aux formes rondes et suggestives, mais ce matin la vue de mon balcon est celle d'une île, d'une île tropicale, avec ces maisons roses et jaunes, ces murs grisés de moisissures, ces tuiles, ces palmiers, cette ébauche de village juste en-dessous. L'hôtel Vrindavan lui-même est comme un village, trois ou quatre bâtiments séparés. Ma chambre est visiblement conçue pour des honeymooners et ce matin je découvre des graffitis au stylo-bille bleu sur le skai gris-bleu du baldaquin: "I love you". C'est le titre d'un film récent et aussi d'une chanson. Ça me rappelle que le système du mariage arrangé n'empêche pas l'expression romantique de l'amour, au contraire, pour la petite bourgeoisie du moins, ça le rend d'autant plus nécessaire. Comment disait Soni: "you have to manage it". Je n'ai vu d'occidental ici que furtivement, au fond de taxis, juste un jeune homme hier qui revenait à pied de Dilwara lorsque j'y allais.

L'omelette d'hier m'était spontanément servie au piment et le thé est servi allready mixed dans son pot.

Je regrette à nouveau un peu de ne pouvoir faire de photo (Soni m'avait proposé son appareil avant-hier): l'endroit est si particulier.

Décoration extérieure marron et blanc cassé de l'hôtel, des créneaux sur le bord des toits. Ma chambre est en haut d'un bâtiment en forme de tour, toute entourée d'un balcon étroit, des quatre côtés, comme un chemin de ronde.

(...)

13:15 - Gare des autobus. J'attends le bus pour Udaypur.
J'ai fait pour 3000 rps d'achats à l'emporium du Rajasthan, emballés dans un gros sac en plastique. J'ai été surpris par le poids. Maintenant j'ai un gros paquet de plus. J'arrive bien en avance à la gare des autobus pour être sûr d'avoir une place à peu près confortable.

Ma nouvelle montre a pris à nouveau une petite demi-heure d'avance.

(Un garçon vient de s'asseoir à côté de moi, il me démarche pour une compagnie de bus privée. Il m'a pris pour un American-Indian.)

Minuit, je suppose, quelque chose comme ça - Udaipur, Jagat Niwas

Une journée chargée, même si occupée pour l'essentiel par le voyage en bus.
Une journée pleine d'expérience quant aux rapports sociaux.
Je me suis donc réveillé à 7:30. J'ai pris le petit déjeuner dans ma chambre, etc..

Je voulais faire 6 choses, par ordre d'importance :
- poster mon courrier
- visiter le Rajasthan Emporium
- acheter un indian bag
- aller à Sunset Point
- aller à Aldingarh (quelque chose comme ça, vérifier dans le guide)
- visiter les bijoutiers.
J'en ai fait 4. Je suis remonté jusqu'au Post Office en traversant le bazar. La plupart des boutiques étaient encore fermées. Au Post Office un nabot très aimable, très serviable, comme peuvent l'être les Indiens. Portrait de Gandhi au mur.

Rajasthani Emp. fermé. J'ai retraversé le bazar et j'ai acheté un sac au passage (ce que j'appelle un indian bag, un "sac indien": une musette très simple, deux carrés de tissus, fermée par une tirette sur le dessus.) Très content d'avoir fait cet achat (20 rps), dommage seulement que ça ait été tard. Ensuite j'ai marché jusqu'à Sunset Point. Jolie promenade. Le paysage est grandiose comme annoncé, la montagne descend brutalement de ce côté (l'ouest) sur la plaine, celle-ci assez semblable à ce qu'on voit d'avion. J'ai pensé au cobra des Allemandes que j'avais rencontré chez Soni: elles, l'une ou l'autre, m'avaient lu les lignes de la main et puis, sachant que je me rendais à Mount Abu elle m'avaint m'avaient prévenu, un cobra sur lequel elles étaient tombées en venant ici, sur le point Sunset Point

Les panneaux de l'hôtel Hiltone (il y a aussi un hôtel Sheratone!): Keep nature natural, etc. Ça m'a rappelé les citations affichées sur les murs de l'aéroport de Kullu. Et cette phrase de Gandhi au bord de je ne sais plus quelle route (à Ranakpur): The world can respond to everyman's needs but not anyone's greeds.

Au retour j'ai bu un lemon soda (très salé) et je suis allé à l'emporium. J'ai commencé doucement mais j'y ai finalement passé bien 2 heures et j'ai acheté pour 3000 rps de marchandises. J'ai eu de bonnes explications sur tout ce que j'ai acheté. Lorsque j'ai eu fini, il n'était plus question d'Aldingarh, ni même de bijoutier. J'ai foncé à l'hôtel, ne m'arrêtant que pour boire ce soda (il faisait très soif et je portais un gros et lourd paquet. C'est amusant comme ici je supporte ce genre d'embarras), et puis acheter un sac de pois chiches grillés pour le voyage, à l'hôtel attraper mon sac et redescendre à la bus station.

Le contrôleur de la bus station m'adresse la parole en hindi.

J'étais très fier de pouvoir lire les noms des destinations en devanagari (à propos, à Mt Abu écrit sans sans la barre horizontale - l'alphabet gujrati en réalité mais où j'ai pu reconnaître les caractères devanagari que je connaissais). J'ai tout de même failli manquer le bus qui ne partait pas de son stand mais de la sortie de la gare. Une dame pipi au bec de lièvre. Deux chiens se battaient (ou plutôt une chienne et le chien qui essayait de la sauter), devant l'emporium aussi il y avait des chiens qui se battaient. Une analogie une idée, une perspective nouvelle sur la question des mariages, la confirmation d'une vieille idée ...

Le voyage a été long avec un incident au début : le bus au workshop, marché jusqu'à la bus station. Heureusement un jeune homme helpfull.

(J'avais remarqué à l'aller mais pas noté, les détritus dans les branches.)

Plusieurs fois lié conversation, avec un type marrant de 38 ans (les mecs de 30, 40 ans sont des rigolos) - "Write on your diary: Rajasthan is a nice country but population is bad". Épisode de l'épi de maïs: je suis sur le point de donner 1,50 roupie mais il m'arrête: une roupie, c'est le prix! puis avec le contrôleur: nous échangeons deux phrases, il me demande d'où je suis, ensuite mécompréhension.

La route prise à l'aller jusqu'à Sirohi, ensuite un paysage de collines.

Arrêt à la tombée de la nuit dans un village à une jonction. Beau moment. Je pisse dans un bosquet de bambous (Udaipur à 80 km.). Le contrôleur m'offre le thé et ne veut pas que je paye le second que je commande, il fait ensuite attendre le bus le temps que je finisse mon verre (chaud). Chauves-souris dans les palmiers.
C'est après cette pause que le contrôleur vient s'asseoir à côté de moi et que nous échangeons quelques phrases.

La nuit tombée, les étoiles. Il fait plus froid, je m'enveloppe dans mon longhi. Avant-goût de retour de crève.

Un peu avant la bus station le contrôleur descend. J'aurais voulu lui serrer la main. Il me fait un grand signe, je lui répond par un grand signe.

A la gare, je suis pris en charge par un rickshaw sympathique. Véhicule sophistiqué avec petits rideaux et musique. 15 rps, je lui laisse 20 faute de monnaie mais c'est okay. Démonstrations de sympathie (toute l'ambiguïté d'Udaipur).

Au Jagat Niwas, j'ai la chambre 9. Vue sur le lac, tout confort mais pas de charme, 300 rps. Celle que le couple de Français avait eue finalement).

Au restau Mary avec deux des Britanniques (j'ai eu tort d'écrire "anglais" jusqu'à présent: le roux au moins est Écossais) : Benjamin (Benji, le blond) et la mignonne, Janey (le mystère s'éclaircit, c'est bien celle qui était malade, elle est à moitié allemande mais née à Montréal).

J'ai commandé un poulet Strogonoff et une bière.

Conversation sur les homards et les langoustes. Janey me fait des amabilités, ce qui me fait plaisir (je l'avais remarquée le premier jour). Il paraît qu'il y a du tirage entre elle et son boy-friend, le roux.
Le roux arrive un peu plus tard avec Guda, le marchand de chemises, jaïn. Ils étaient ensemble à boire du rhum et à parler business. Nous buvons de la bière, parlons astrologie. Les deux filles vont se coucher. Guda me dit du bien de Gopal. Il me donne du "sir", semble me supposer une grande connaissance de l'Inde et me fait, sans obséquiosité, des démonstrations de sympathie.

Pendant toute la conversation Benji s'occupe à transformer un gros cahier à couverture de tissu rouge et pages jaunes en agenda standard du commerce. Il réserve même la fin pour les adresses. Mary l'inaugure par la sienne.

Épisode (tout ça est un peu plus tôt) avec le patron (un type très drôle, très fort) à propos de la lumière.

Mary pousse, comme d'habitude.

Bon, je suis à jour, il est 1:00, des chiens aboient, hurlent et se battent sur l'île en face, des poissons sautent de l'eau juste sous ma fenêtre et je vais dormir.

Petits poissons blancs à l'est de Nakki Lake

mercredi 24 septembre 2025

Alain Robbe-Grillet: le narrateur omniscient et le narrateur situé

 Pour un nouveau roman: 1961: Nouveau roman, homme nouveau:

Qui décrit le monde dans les romans de Balzac ? Quel est ce narrateur omniscient, omniprésent, qui se place partout en même temps, qui voit en même temps l’endroit et l’envers des choses, qui suit en même temps les mouvements du visage et ceux de la conscience, qui connaît à la fois le présent, le passé et l’avenir de toute aventure ?
Ça ne peut être qu’un Dieu. C’est Dieu seul qui peut prétendre être objectif. Tandis que dans nos livres, au contraire, c’est un homme qui voit, qui sent, qui imagine, un homme situé dans l’espace et le temps, conditionné par ses passions, un homme comme vous et moi. Et le livre ne rapporte rien d’autre que son expérience, limitée, incertaine. C’est un homme d’ici, un homme de maintenant, qui est son propre narrateur, enfin.

Le problème est que si l'on dit "Dieu" ici, c'est une métaphore. Celui qui sait tout, qui peut dire ce qu'il en est, dans la fiction, c'est l'auteur, soit une personne réelle. Alors que lorsque le récit est fait depuis et par un narrateur situé  par le récit, celui-ci est lui même une création de l'auteur, donc une fiction. Dans cette mesure le mécanisme "balzacien" est moins artificiel que le truchement du narrateur situé, il manifeste la réalité du récit comme fiction. 

jeudi 18 septembre 2025

vers Mount Abu, journal (24 septembre)

 vers Mount Abu, journal (23 septembre) ->

Jeudi 24 septembre '92

Ranakpur, 6:30.- J'ai délicieusement dormi et on m'a réveillé à 6:00 comme je l'avais demandé.

J'attends mon petit déjeuner et le lever du soleil. J'ai fait un tour de l'hôtel à la recherche de quelqu'un qui pourrait me préparer un thé, je me suis arrêté sur la terrasse qui donne vers l'ouest, à cause de la beauté de la lumière. Toutes sortes d'oiseaux et les cris des paons.

(Là, tout de suite, si je regarde par ma fenêtre vers la colline, un mur de pierres sèches, des petits arbres qui pourraient être des yeuses, un petit eucalyptus et une sorte d'acacia juste devant, je pourrais me croire dans le Var.)

Un chien m'a suivi. Les chiens rajasthanis sont quelque chose entre le lévrier et l'épagneul. Ils sont souvent en piteux état, à la différence de leurs congénères redoutables de l'Himachal. On ne les entend jamais aboyer et la nuit et plutôt que de les entendre se battre, on en entend un prendre une rossée.

8:00 - Sadri.

A présent je suis dans la plaine. Un éléphant à l'ombre d'un grand figuier une troupe de paons sur les murs d'un temple. Sadri, une petite ville bien ordonnée (comparativement) et propre. Les ruelles transversales à la route: chaque maison avec une sorte de petit perron de chaque côté de l'escalier central, la rue pavée et une rigole au milieu de la rue pour l'évacuation des eaux.

9:00.- Arrêt à Bali puis Falna puis ici dont je ne sais pas le nom (Sanderao)

Le problème est que je ne peux écrire que pendant les arrêts mais que pendant les arrêts j'ai envie de me dégourdir les jambes.

11:30 - Sirohi.

Que je secoue un peu ma flemme.

Le temps reste parfait, ciel tout bleu et pas trop chaud.

A l'arrêt dans une gare d'autobus. Les gares d'autobus du Rajasthan sont relativement propres.

A Sanderao, nous avons rejoint la route principale, ce qui veut dire plus de trafic, des camions, de la poussière, etc.. Et la route est dans un état assez épouvantable.
Elle file (si l'on peut dire) étroite au milieu d'une espèce de savane parallèlement à une chaîne de petites montagnes.

Forteresses au pied de la montagne.

(J'essaie d’éclaircir, de préciser l'image un peu floue que me donne cette notation, privée de souvenir. J'essaie Google Maps, j'essaie Google Earth, mais ça ne me donne rien, aucune image. Il y a bien quelques grosses maisons le long de la route, à gauche, dont les plus grandes peuvent évoquer la propriété où, au Pakistan, Oussama Ben Laden s'est fait exécuter sous le regard de Barack Obama, mais ça n'en fait pas des forteresses au pied de la montagne. Je ne peux qu'en reste là, une image comme sortie d'un rêve.)

Il y a des trottoirs à Sirohi, le long de la route, et des rues pavées derrière.
Je me souviens de la manière avec laquelle Montaigne et les voyageurs anciens en général marquaient l'état du pavement des villes italiennes.

12:30.- A Sirohi sont montées deux femmes en costume rajasthani, couvertes de bijoux, une vieille et une jeune. La jeune est très belle..

Je ne cesse de penser à la conversation avec Soni, hier matin, et à d'autres conversations analogues qui l'ont précédée, sur les deux systèmes matrimoniaux. (...)

Note que je retarde de prendre depuis hier :
un peu partout de longues lattes de schiste rouge, utilisées comme des planches de bois, palissades, etc..

(...)

Minuit - Hôtel Vrindavan, chambre 6.

Les cartes postales m'ont occupé toute la soirée mais je suis arrivé au bout. Et je suis assez content: j'ai épongé des dettes dont certaines dataient d'avant ce voyage. Depuis mes carences canadiennes, c'était un challenge que de réussir à maîtriser ma correspondance. C'est presque fait: le gros paquet que j'envoie demain (et il faut encore que je réussisse à l'envoyer) part un peu tard mais il part.

Mount Abu est un drôle d'endroit et l'hôtel Vrindavan est un drôle d'hôtel situé dans un drôle de coin. Pas du tout ce à quoi je m'attendais. Et ça ne ressemble à rien de ce que j'ai vu de l'Inde jusqu'à présent. Une sorte d'oasis perchée sur une montagne.

Le trajet a encore une fois été très beau, malgré un passage pénible entre Sanderao et Sirohi.

La dernière partie du trajet mon attention a surtout été occupée par la belle paysanne. Nous avons trois, quatre fois croisé un regard et mon sang a battu lorsque j'ai vu son ventre et son flanc. Les femmes sont souvent belles ici, le costume rajasthani laisse découvert, irrégulièrement et à moitié, sous le grand voile, le ventre, de sous le court corsage jusqu'à la taille de la jupe. Elle était jeune mais pas une jeune fille, l'âge d'une très jeune femme. Elle était sans doute mariée et même devait avoir des enfants. Hier matin Soni m'avait raconté qu'il s'était marié à seize ans et que sa femme en avait alors treize. Je voyais surtout son profil et son bras, sa main accrochée à une barre horizontale devant elle. Un nez assez long et droit, un menton parfaitement dessiné, un peu pointu, de longs cils, des yeux noirs et un regard intelligent et un peu hautain, des paupières plus sombres et un peu de cerne sous les yeux. Elle était parée comme une idole, les bras couverts de bracelets (j'ai composé mentalement une description de son costume), les doigts des mains et des pieds couverts de bagues, des bracelets aux chevilles, un grand anneau en or à pendentifs dans la narine gauche, un double bandeau d'argent autour du front, et des tatouages sur le visage: deux grains de beauté et une fossette sur le menton. Lorsque nous sommes arrivés à Abu Road, j'ai causé avec le contrôleur pour savoir où nous étions, où j'en étais de mon parcours. L'anglais a dû attirer son attention parce que lorsque je me suis retourné vers elle, tout de suite après, elle me regardait et nos regards sont restés échangés pendant quelques secondes.

(Je tombe de sommeil, mes 2 dernières nuits ont été courtes - mais ce qui m'inquiète, c'est que je n'aurais pas beaucoup de temps pour écrire demain, ni d'ailleurs les jours suivants. Je suis dès à présent surbooké jusqu'à mon retour, et encore faudra-t-il que tout marche bien - je pourrais par exemple me retrouver bloqué ici un jour de plus.)

Lorsque nous sommes descendus à Abu Road, je me suis occupé de la suite de mon trajet et je l'ai perdue de vue - et je m'en suis voulu.

Le trajet: la plaine, puis à Sirohi on oblique vers la chaîne de reliefs à gauche. Montée, col avec un temple (arrêt, offrandes). Plateau (je pense au Larzac), très longtemps. 

Nomades, bergers, très grand troupeau de moutons qui boitent le long de la route, les hommes en blanc dans leur élégant costume rajasthani, les femmes en noir, en costumes plus sévères que ce que j'ai vu habituellement, les hommes et les garçons conduisent les troupeaux, avec de longs bâtons et des sifflements. Entre les troupeaux, par groupes de quatre ou cinq, dromadaires près desquels marchent les femmes. Sur les dromadaires les lits à sangles posés à l'envers font le palanquin, les pots de cuivre enfilés sur les pieds, dans les palanquins les agneaux, les chevreaux nouveaux-nés et les petits enfants. Une file interminable de moutons que nous remontons jusqu'à ce qu'elle oblique à gauche vers les collines.

Le plateau s'étrécit.

Abu Road. J'achète un petit pain frit fourré servi dans une coupe en feuilles.

Épisode de la buvette. La femme jolie, l'homme tête à claques. La bouteille.

(L'épisode s'est perdu. Dommage! les mots évoquent des choses mais ce ne sont que les échos des mots. En fait de souvenir j'ai tout perdu. J'aurais dû faire un effort.)

La montée d'Abu Road sur la route principale jusqu'à la station de Mount Abu. Je pense au mont Aigoual (ce qui rétrospectivement me semble absurde) maia ce sont des palmiers, de plus en plus nombreux, de part et d'autre de la route.

Je prends une chambre pour 150 roupies et un taxi pour m'amener aux temples jaïns de Dilwara, 20 roupies.

Les temples jaïns. Il aurait mieux valu voir Ranakpur après. Dilwara donne le sens de Ranakpur.

Marque sur le front, safran.

Beaucoup à dire sur les temples jaïns. Ce qu'ils disent du jaïnisme et de la religion en général. (Comment j'imaginais Mt Abu.)

Retour de Dilwara à pied, beauté de la lumière et du paysage. La nuit tombe, je travers le bazar, fait un tour du lac. Des chants religieux en fond. Des singes au bord du lac, au bout.

Souper à l'hôtel : omelette au piment, toast et Thumps Up. 

vendredi 12 septembre 2025

vers Mount Abu, journal (23 septembre)

 Mercredi 23 septembre 1992

(...)

9:00 - Je viens de passer le temps du petit déjeuner à relire The Waste Land, dans le petit volume des Collected Poems d'Eliot prêté hier soir par le jeune Anglais roux.

J'ai passé toute la soirée d'hier à finir ma lettre pour B., de 10:00 à 2:00 du matin. 11 pages. J'étais mort de sommeil mais je voulais finir la lettre. Qui risque d'être pour elle quelque chose comme un épreuve: c'est écrit petit et pas très lisible. J'ai terminé par le récit des trois temples qui ne se trouvera par conséquent pas fait ici. Il me faut à présent espérer que la lettre parviendra à bon port.

Je me suis réveillé ce matin à 8:00 avec la préoccupation de ce que j'avais à faire ce matin, et parmi ça écrire. Et il m'est venu une sorte d’écœurement de l'écriture.

J'ai donc passé l'essentiel de la journée d'hier dans la lettre à B.. Avec cependant quelques épisodes intéressants.

J'avais dîné vers 13:00 au Mayur Café, en compagne de Viru et de Vijay. Viru m'a dit : "A Delhi, Vijay était ton ami et ici tu ne le vois plus." J'ai dit : "Eh oui, ici, il doit travailler." Et Viru : "Son travail, c'est de regarder les filles, c'est pourquoi ses yeux deviennent de plus en plus profonds." J'ai mangé du fromage aux petits pois (Mutter Paneer) et du riz, puis un curd aux bananes. Et je suis retourné à l'hôtel. Mary était dans la chambre 11, son sac à dos sur les épaules, avec le jeune homme roux. J'ai regardé les livres qui étaient là puis je suis monté finir le rouleau de film que Mary m'avait donné. Je suis redescendu et j'ai rendu son appareil à Mary. Et je me suis mis à ma lettre. J'ai eu beaucoup de mal à me concentrer à cause de la conversation qui roulait bruyamment dans le pavillon entre les deux chambres.

Et lorsque ça a commencé à bien accrocher, l'écriture, ma montre a indiqué 5 heures moins dix.

(Il faut que je me prépare. J'essaierai de continuer dans le bus.)

(...)

Avec Gopal chez le tailleur. L'épreuve du feu montre que le tissu que je lui apporte n'est pas du coton. Nous retournons chez le marchand, qui finit par me rembourser. Gopal est très contrarié. Nous passons chez le marchand de chemises. Les 2 Anglais sont là, en grande conversation.

Coup de fil de Jo.

Puis visite à Vincent à l'autre bout de l'île. Il me raccompagne (gave me a "push") un long bout, jusque Narula. Narula: je commande un bhang-lassi. En attendant je lis un article dans l'Hindustani Times sur le référendum français (en première page). Pas de bhang finalement.

Je reviens à l'hôtel et à ma lettre. L'Anglais. Je lui dit qu'il a beaucoup de livres. Il me dit qu'il a du mal à lire, dyslexique. Et qu'Eliot ne convient pas ici. Me propose de faire l'essai. Beaucoup plus tard, around midnight, il m'apporte Eliot puis revient pour me proposer de les rejoindre (les poets-parrots) dans la chambre 6. Je décline l'offre: ma lettre. Il semble un peu vexé. Lorsque je vais dans la salle de bains à 2:00 pour me préparer à dormir, je les entends encore causer.

Mais ce matin, à 8:00, ils prennent le petit déjeuner à côté de moi.

12:00 - Udaipur, gare des autobus. Dans le bus pour Ranakpur.

On est partis, un peu difficile d'écrire dans les cahots. J'ai eu de la chance : le bus a démarré 10 minutes après que Vijay m'ait déposé.

Il fait beau et chaud aujourd'hui.

Des choses amusantes: la cuisine occidentale est dite ici "continentale".

Petite église épiscopalienne dans les faubourgs, bouffée de moisissures .

12:30 - Le bus est parti rapidement d'Udaipur mais pour s'arrêter ensuite près d'une demi-heure dans un petit marché des faubourgs.

19:15 - Ranakpur, Tourist Bungalow.

A la lueur d'une chandelle : coupure d'électricité qui menace de durer toute la nuit.

Une grande chambre froide (murs blancs, sol de pierre noire), "gouvernementale", je me dis. J'ai lu dans India (le guide) jusqu'à ce que la lumière du jour soit devenue trop faible. Je suis sorti alors sur le devant de l'hôtel. Le couple d'Allemands que j'avais remarqués au temple, seuls touristes et clients apparemment. Les employés étaient assis autour d'une table et jouaient à un jeu que j'avais déjà remarqué dans l'Himachal. Ça ressemble à une marelle, un plateau de bois carré, des palets blancs et noirs + 1 rouge (des pions de jeu de dames) et 4 trous dans les coins. Un palet plus gros que les joueurs se passent. C'est une sorte de petit billard. On pose le gros palet sur une ligne dessinée devant chaque joueur sur la planche (ça fait un carré) et on le pousse d'un coup de doigt ou d'une pichenette pour l'envoyer sur les pions et tâcher de faire disparaître les palets de couleur adverse dans les trous qui sont devant. J'ai fait équipe avec un vieux qui jouait plutôt bien, nous avons perdu la première, gagné la seconde (j'ai fait 2, 3 beaux coups inespérés) et perdu la belle. De temps en temps on saupoudre du talc sur le plateau pour que les palets glissent mieux.

Je suis revenu du temple jaïn un peu perplexe. C'est un fantastique travail mais dont le sens me reste étranger.
Les temples de Mount Abu sont plus anciens, on verra quel effet ils auront sur moi demain.

Le voyage en bus a été très bien. Décidément j'aime ce moyen de transport, au moins ici, en Inde (ça a été longtemps le moyen de transport habituel dans nos campagnes européennes, je me souviens de l'arrière-pays lorsque nous étions enfants, les Rapides Côte d'Azur).

(Pour la troisième fois l'électricité fait mine de revenir. Le frigidaire reste un objet incongru en Inde.)

Et tous comptes faits, je trouve le bus basique très bien: la rusticité des sièges permet, lorsqu'il n'est pas bondé (et il ne l'était pas) de s'installer comme on veut et de changer de position. Nous avons croisé un de ces bus "deluxe", il était plein de touristes occidentaux, les grands sièges de moleskine marron à bout de course semblaient occuper tout l'espace et des flots de musique criarde s'échappaient des fenêtres ouvertes.

Le voyage a duré 4 heures et il aurait été parfait si l'envie de pisser ne m'avait pris à la sortie d'Udaipur, envie que je n'ai pu assouvir qu'arrivé ici, à Ranakpur, dans cette chambre. J'ai bien essayé de vider ma vessie lorsque nous nous sommes arrêtés à peu près à mi-course dans un village. J'ai avisé tout près du bus un édicule sommaire en briques, une pissotière. Il était largement ouvert, à deux compartiments, son sol de boue aux deux tiers recouvert de pisse. Je n'ai pas pu pisser, pas par dégoût (la pisse devait être mélangée de quelque produit parce que ça ne puait pas) mais parce que m'a repris ma vieille impossibilité de pisser en public.

Bon, je vais souper.

20:00 - Restau de l'hôtel.

Strict végétarien, les œufs ont même été supprimés de la carte et le règlement de l'hôtel stipule que l'alcool et les mets non végétariens sont interdits dans les chambres.

Donc, à cet arrêt dans un village, je n'ai pas pu pisser mais j'ai acheté pour faire mon déjeuner un épi de maïs grillé. Ça fait un très bon déjeuner.

J'ai du mal à écrire aujourd'hui. J'ai du mal à écrire après la lettre à B.. J'ai eu un mouvement comme ça tout à l'heure, en arrivant dans ma chambre, j'ai eu d'abord un mouvement vers le carnet mais le mouvement était de continuer l'entretien avec B. et le carnet m'a semblé inepte.
Dans le bus ça avait pris une autre forme, je regardais le paysage et je me disais que mon séjour en Inde touchait à sa fin, que j'avais à peu près tenu le rythme quant à l'écriture, même si ce n'était pas le rythme des tous premiers jours, et j'étais très tenté de lâcher la pédale.
Je me disais que j'avais seulement envie de regarder le paysage avec l'esprit libre, sans la quincaillerie de l'écriture. (J'étais si enchanté de voyager par le bus, dans ce paysage de collines, avec les buffles dans les flaques, les paysans en turban; dans ce paysage pastoral, Udaipur m'apparaissait rétrospectivement comme un bijou dans son écrin, ou plus exactement comme un diamant dans sa gangue... non: comme la condensation et la cristallisation d'une beauté diffuse dans ce paysage, et je regrettais de ne pas l'avoir découverte non depuis l'avion mais depuis ce paysage, après un long voyage en bus à travers ces collines, et j'étais si enchanté de ce voyage en bus que je projetais de revenir en Inde pour ça seulement: voyager en bus, en n'emportant avec moi que le strict minimum et n'acheter que ce dont j'aurais besoin pour mon usage personnel, une veste pour le froid, un parapluie, etc., un peu ce que j'avais imaginé avant mon départ mais qui ne collait ni trop bien avec la durée de mon séjour (encore que), ni surtout avec le projet de retrouver ici Jo et Co, et Lau, ni non plus avec le besoin particulier où j'étais d'écrire, à l'issue de cet été passé avec S.. (...)

Pendant le long arrêt à la sortie d'Udaipur, les marchands de fruits criaient devant les bus, et j'ai pensé m'acheter une pomme, et je me suis dit qu'il me faudrait un couteau pour l'éplucher (non, en vérité, j'ai pensé au couteau simplement à voir le marchand entailler prestement une pomme avant de l'emballer, de façon à ce qu'elle puisse aisément se détailler en tranches au moment d'être consommée, j'ai ressenti plus amèrement la perte de mon couteau - enfin, peu importe), je me suis rendu compte que ce matin, lorsque j'avais emballé mes affaires, je n'avais vu nulle part mon petit Laguiole à manche d'ivoire. Et la dernière fois que je l'avais vu, c'était sur le tabouret à la tête de mon lit au Jagat Niwas. C'est donc ou bien que je l'y ai oublié, ce qui est cependant peu probable, ou qu'on me l'a volé (j'ai plusieurs fois négligé de fermer ma porte en allant à la salle de bains). C'était un objet auquel je tenais beaucoup et que j'avais payé assez cher, à Milhau, lors d'une promenade avec F. et Marc.

(Les geckos ici sont superbes, énormes, avec le corps gris-vert et les extrémités roses, comme en pâte d'amande. Mais maintenant, depuis les explications de Vijay, elles me font penser à la malaria. Il y en a un dehors, sur la moustiquaire, qui se fait un festin, elle ne cesse pas de courir d'un insecte à l'autre. L'Anglais roux m'a expliqué ce matin, juste avant que je parte, que sa copine souffrait sans doute d'une forme particulière de malaria.)

Et je n'en voulais d'autant plus que j'avais fait toute une série d'erreurs pour le perdre:
- d'abord j'avais fait l'erreur de l'amener en Inde, je suis parti avec 2 couteaux, ce qui n'a pas de bon sens, deux Laguioles.
- à cause de l'incident au départ de Kullu (j'ai dû sortir à l'aéroport les deux couteaux de mon sac), je me suis bien rendu compte de cette première erreur mais, au lieu du gros, pratique et de peu de valeur, c'est le petit que j'ai emmené dans le Rajasthan,
- enfin, j'ai été négligent à Udaipur, je l'ai laissé bien en vue dans ma chambre, placé de telle façon que quelques secondes suffisaient pour le subtiliser.
Après ce constat (je me suis souvenu de l'apologue que B. m'avait tiré d'un livre de Carlos Castaneda, dont le récit disait en gros que si l'on ne pouvait sûrement prévoir si ni quand un morceau de rocher pouvait tomber sur notre chemin, ce qui était toujours à notre portée était de bien nouer les lacets de nos chaussures, et que la leçon m'était venue bien tard), je me suis dit qu'un objet qui m'avait fait commettre tant d'erreurs, c'était un bienfait que d'en être débarrassé. Fétichisme! à quoi je pouvais ajouter deux autres raisons plus classiquement morales: je l'ai acheté parce qu'il était en ivoire et en pleine conscience du fait que l'ivoire devenait une matière rare à cause de sa prohibition, et, 2, qu'il a été l'occasion d'un vol, que par lui j'ai tenté quelqu'un et je l'ai poussé à voler.)


Mais en même temps (nous avions quitté le paysage de collines qui m'avait rappelé le Maroc et l'Oranie) et imperceptiblement nous étions entrés dans des petites montagnes et je pensais à F., je lui écrivais virtuellement pour lui décrire le paysage, parce qu'il ressemblait assez aux Cévennes, quoique d'un vert plus tropical. Je mettais cette restriction que les maisons, aux toits bipentes couverts de tuiles, étaient plus frustes et ne comptaient qu'un niveau, lorsque j'ai vu, dans un méandre de la rivière, un vrai petit mas, à deux étages, tout à fait l'allure d'un mas cévenol, des plus simples. Et cette description que je composais me montrait que je n'étais pas mûr pour voyager seul, je veux dire vraiment seul, sans personne avec moi dans ma tête. Si tant est qu'une telle maturité est souhaitable.

(C'est la première fois que je dors dans une chambre où je peux éteindre la lumière du lit - non, j'exagère, c'est comme ça aussi à Karol Bagh. En général les installations électriques indiennes tiennent mal leurs promesses: elles proposent des batteries impressionnantes d'interrupteurs et il est rare qu'une chambre soit éclairée par plus d'une ampoule.)

Arrivée sur Ranakpur : un col puis la descente au-dessus d'un torrent, rochers gris superbes. En bas le temple au milieu de la verdure et au-delà la plaine du Rajasthan, immense et plane, quelques montagnes isolées. C'est la différence avec les Cévennes, ici les montagnes sont comme des îles.

Ranakpur, c'est rien du tout, deux, trois échoppes à l'arrêt du bus, le temple et le Tourist Bungalow un peu plus loin.
Les gens autour du temple pas très sympathiques. Je suis un peu perdu en arrivant au temple. Je passe par un bureau où je n'ai pas à passer, je dis "Namaste" à des Jaïns. On me dit : "si pas turban jaune, pas besoin de se faire enregistrer". Je traverse le dharamsala.

Architecture jaïn, pour le coup asiatique. Blancheur de salle de bains. Facteur Cheval.
Mais peu à peu l'impression qui se dépose est meilleure.

Voyages en bus: les invariants permettent de comparer. Voyage calme: campagne peu peuplée, route peu encombrée, peu de coups d'avertisseur.

Les vieux Rajasthanis ressemblent assez, tous comptes faits, aux vieux de l'Himachal. Les vieux élégants aux grandes boucles d'oreille d'argent.

(...)

mercredi 10 septembre 2025

vers Mount Abu

 Comment je me sens Montaigne à remarquer dans cette petite ville que nous traversons la chaussée est bordée d'étroits trottoirs, ce que je n'ai pas vu ailleurs (ou remarqué)! Montaigne, parce que dans la relation en italien qu'il dicte à son secrétaire il prend soin de noter les particularités de ce genre, attentif aux choix architecturaux ou urbanistiques qu'il rencontre, sensible peut-être aux conséquences pratiques qui pourraient en être tirées.

(J'ai en tête une notation assez simple, une seule phrase ou deux au plus, mais lorsque je me décide à l'écrire voilà qu'elle s'épand, se diversifie et se complique de détails, de circonstances qui semblent neuves mais qui étaient, me semble-t-il, déjà en puissance, cachés dans la simple notation que j'avais voulu déposer rapidement. )

Après cet arrêt où les derniers touristes qui étaient encore dans le car avec moi pendant la descente depuis le sanctuaire jaïn, je suis resté le seul "blanc" pour le reste de mon trajet. La route continuait droite entre deux lignes de relief, à gauche le massif dont je venais, Udaipur quelque part derrière du côté méridional, à droite une chaîne plus étroite dont le sommet le plus haut était le mont Abu, destination de mon trajet. C'était un pays neuf, entre ces deux reliefs parallèles, sa route droite sur quoi filait le bus, des champs de maïs ou de blé, peu d'arbres, de loin en loin, un pays neuf que j'avais l'impression d'être le premier à découvrir, impression fausse évidemment, et dont je n'aurais pas été dupe si je l'avais examinée mais telle qu'elle était ressentie, cette impression de fraîcheur et de nouveauté, ce sentiment de liberté et de franchise. Peut être tout simplement qu'ici, sauf peut être dans l'espace clos de l'autobus et même là en toute discrétion, je n'étais rien pour personne, je ne représentais rien que ça que je suis: un être humain avec deux jambes. 

mardi 9 septembre 2025

Gondoles (l'arrivée de Goethe à Venise)

C'est tout au début de son Voyage en Italie, Goethe, qui est descendu d'Allemagne par le Brenner, arrive à Venise. Et tandis qu'il s'approche par la Brenta et la lagune, un souvenir d'enfance lui revient:

Lorsque la première gondole s'accosta au bateau (pour amener plus vite à Venise les passagers qui étaient pressés), je me suis souvenu d'un jouet de mon enfance, auquel je n'avais plus pensé depuis peut-être vingt ans. Mon père possédait un beau modèle réduit de gondole qu'il avait ramené; il y attachait un grand prix, et cela me fut compté comme une grande faveur losque je pus une fois jouer avec elle. Les premiers becs d'acier poli, les cabines noires, tout me saluait comme une vieille connaissance, je jouissais d'une amicale impression de jeunesse longtemps enfouie. °

Un peu plus loin, dans l'entrée du lendemain, le 29 septembre, jour de la Saint-Michel, il fait à nouveau allusion à son père:

Fatigué, je me suis assis dans une gondole, délaissant les étroites ruelles, et pour me préparer au spectacle qui me ferait face j'ai traversé la partie nord du grand Canal, fait le tour de l'île de Sainte Claire, entré dans les lagunes, pénétré dans le canal de la Giudecca, et continué jusque vers la place Saint Marc, et j'ai été d'un coup co-souverain de la mer Adriatique, comme se sent tout Vénitien lorsqu'il s'allonge dans sa gondole. J'ai alors pensé avec respect à mon bon père, qui ne savait rien de meilleur que de raconter de ces choses. En irait-il de même pour moi? Tout ce qui m'entoure est admirable, une œuvre grande et respectable de forces humaines rassemblées, un monument magnifique, non d'un maître mais d'un peuple. Et même si leurs lagunes peu à peu se comblent, si de mauvais brumes planent sur le marais, si leur commerce décline, si leur puissance a sombré, l'édifice entier de la République et son être n'en seront pas d'un cil moins dignes d'honneur à l'observateur. Elle cède au temps comme tout ce qui a une existence perceptible.°°

Ainsi me vient, au début des pages que Goethe consacre à Venise, l'image de cette gondole-souvenir, posée sur un buffet ou dans une vitrine de la maison de Francfort, Goethe-Haus que j'ai visitée deux fois, avec beaucoup de plaisir, tant elle rendait sensible la Gemütlichkeit germanique, avec ses plafonds pas très hauts, ses parquets craquants dans les étages. Je n'ai pas vu de gondole et j'imagine cette antique gondole-souvenir plus grande, de meilleure qualité et de plus de prix que celles qu'on trouvera plus tard sur les buffets de la petite bourgeoisie, en matière plastique rehaussée de peinture dorée, argentée sur la figure de proue. Il y a quelque chose de réjouissant à considérer ensemble ce souvenir précieux ramené par le Kaiserlicher Rat Johann Caspar Goethe et ses lointains descendants, aujourd'hui sans doute fabriqués en Chine, et dont l'exhibition signe immanquablement une faute de distinction (comme le serait un toro velouté avec ses banderilles, une andalouse en robe à volants ou une tour Eiffel en laiton, alors qu'en dépit des résultats l'intention et la finalité restent à peu près les mêmes.

Ce n'est cependant pas là ce qui a séduit mon attention: j'imagine cette gondole dans cette maison allemande, plutôt sombre, parce que le ciel est plutôt sombre, c'est ainsi du moins que je l'imagine, dans une pièce pas très grande, brune, au sol de planches. Et le père Goethe qui raconte encore une fois tel ou tel épisode de son séjour à Venise, la lumière d'Italie, les palais de pierres claires, les dallages de marbre, les hauts plafonds et les statues, j'imagine, et aussi des considérations sur le destin de l'Empire vénitien et sur les vicissitudes de l'histoire.

lundi 8 septembre 2025

Pialat (notes éparses d'auditeur)

 (Maurice Pialat, une histoire française - France Culture)

Pialat était un auvergnat qui s'est épris des gens du Nord.

Au départ il était peintre. Il a fait du cinéma pour gagner sa vie. Il a dit, sur le tard que s'il avait gagné beaucoup d'argent, il aurait arrêté le cinéma pour ne faire que de la peinture.

Quand il a commencé à faire du cinéma, il a arrêté de peindre.

Pour ce que j'en vois sa peinture n'est pas mauvaise. Un peu académique cependant pour les années d'après guerre. Mais une bonne peinture comme celles que mon grand-père aimait acheter.

On n'y devine pas, cependant, un avenir de grand peintre en réserve. Ses talents de peintre, c'est sans doute dans son cinéma qu'il les a le plus exploités. Il parle du travail sur les scènes, du montage en particulier, comme un peintre parlerait d'un tableau. En termes d'équilibre et de tonalité en particulier.

Il remarque au cours de l'un des entretiens combien Bonnard revient plusieurs années après sur un tableau.

A l'entendre on conçoit que pour lui un film, c'est d'abord une suite de scènes (de tableaux) avant d'être une histoire (on croirait du Chandler!)..

À propos d'une suite de scènes plutôt comiques ou saillantes il explique qu'elles n'avaient pas été conçues au départ et qu'elles avaient été ajoutées pour donner (de manière un peu artificielle) de l'énergie à un film qui en manquait, au moins pour le public. C'est alors le film tout entier qui est traité comme un tableau, en termes de tonalité et d'équilibre.

Ce qui m'intéresse, ce qui m'accroche au départ, c'est l'analogie que je peux faire entre le travail que fait Maurice Pialat pour ses films et le travail d'écriture (le mien en particulier, très vaniteusement ou très égocentriquement, ou plutôt très pratiquement). Et avec cette idée annexe que la référence première de Pialat, son point de départ, c'est la peinture. C'est-à-dire que ça me permet de réfléchir à cette idée que j'écris plutôt comme un peintre, avec in modèle à demi conscient qui serait celui du peintre, c'est-à-dire ,plus précisément, de celui qui fait des tableaux, plutôt que ce que serait le modèle du musicien, comme je pense que peut faire l'auteur de romans qui composerait comme un musicien (classique) compose une symphonie, en faisant attention aux thèmes, aux structures, aux motifs qui doivent revenir, etc..

Je ne suis pas très sûr de la solidité de ces analogies mais elles peuvent être un support de réflexion, un cadre. Le point principal, derrière, c'est celui du rapport entre le flux, soit le moment où les phrases se forment et se déposent, et le "roman", le travail autour des séquences d'écriture continue (le flux)°, après coup (correction, réécriture: Pialat explique assez précisément comment le montage peut être un travail de rattrapage, clairement secondaire par rapport à la prise de vue) mais avant aussi: la conception de l'histoire éventuelle, le projet, puis tout le management des séances d'écriture. sur quoi, comment, où et quand?

° C'est-à-dire que les éléments mis en rapport: "flux" et "roman" sont purement internes au travail d'écriture;

Quant à l'écriture, Pialat dit clairement qu'il ne l'aime pas, qu'il ne l'aime pas et qu'il y est gauche, maladroit. Et il relie ça au fait qu'il était mauvais élève?

Lorsque j'ai lu les mises en littérature (l'édition) des écritures d'Éric Rohmer, j'avais été frappé parce qu'il m'avait semblé d'évidence leur médiocre qualité littéraire (d'où, au passage, l'importance de la prise de vue). Rohmer va au cinéma depuis la littérature, le cinéma lui permet de faire ce qu'en littérature il n'est pas capable de faire. Ce qui n'est pas le cas de Pialat: il va à la peinture puis au cinéma contre la littérature.

Le baiser du soir dans "Monsieur Proust" de Céleste Albaret

Quand il était enfant, me racontait-il, il était la cause de scènes, parce que, principalement après le début de son asthme, il profitait de...