vendredi 12 septembre 2025

vers Mount Abu, journal (23 septembre)

 Mercredi 23 septembre 1992

(...)

9:00 - Je viens de passer le temps du petit déjeuner à relire The Waste Land, dans le petit volume des Collected Poems d'Eliot prêté hier soir par le jeune Anglais roux.

J'ai passé toute la soirée d'hier à finir ma lettre pour B., de 10:00 à 2:00 du matin. 11 pages. J'étais mort de sommeil mais je voulais finir la lettre. Qui risque d'être pour elle quelque chose comme un épreuve: c'est écrit petit et pas très lisible. J'ai terminé par le récit des trois temples qui ne se trouvera par conséquent pas fait ici. Il me faut à présent espérer que la lettre parviendra à bon port.

Je me suis réveillé ce matin à 8:00 avec la préoccupation de ce que j'avais à faire ce matin, et parmi ça écrire. Et il m'est venu une sorte d’écœurement de l'écriture.

J'ai donc passé l'essentiel de la journée d'hier dans la lettre à B.. Avec cependant quelques épisodes intéressants.

J'avais dîné vers 13:00 au Mayur Café, en compagne de Viru et de Vijay. Viru m'a dit : "A Delhi, Vijay était ton ami et ici tu ne le vois plus." J'ai dit : "Eh oui, ici, il doit travailler." Et Viru : "Son travail, c'est de regarder les filles, c'est pourquoi ses yeux deviennent de plus en plus profonds." J'ai mangé du fromage aux petits pois (Mutter Paneer) et du riz, puis un curd aux bananes. Et je suis retourné à l'hôtel. Mary était dans la chambre 11, son sac à dos sur les épaules, avec le jeune homme roux. J'ai regardé les livres qui étaient là puis je suis monté finir le rouleau de film que Mary m'avait donné. Je suis redescendu et j'ai rendu son appareil à Mary. Et je me suis mis à ma lettre. J'ai eu beaucoup de mal à me concentrer à cause de la conversation qui roulait bruyamment dans le pavillon entre les deux chambres.

Et lorsque ça a commencé à bien accrocher, l'écriture, ma montre a indiqué 5 heures moins dix.

(Il faut que je me prépare. J'essaierai de continuer dans le bus.)

(...)

Avec Gopal chez le tailleur. L'épreuve du feu montre que le tissu que je lui apporte n'est pas du coton. Nous retournons chez le marchand, qui finit par me rembourser. Gopal est très contrarié. Nous passons chez le marchand de chemises. Les 2 Anglais sont là, en grande conversation.

Coup de fil de Jo.

Puis visite à Vincent à l'autre bout de l'île. Il me raccompagne (gave me a "push") un long bout, jusque Narula. Narula: je commande un bhang-lassi. En attendant je lis un article dans l'Hindustani Times sur le référendum français (en première page). Pas de bhang finalement.

Je reviens à l'hôtel et à ma lettre. L'Anglais. Je lui dit qu'il a beaucoup de livres. Il me dit qu'il a du mal à lire, dyslexique. Et qu'Eliot ne convient pas ici. Me propose de faire l'essai. Beaucoup plus tard, around midnight, il m'apporte Eliot puis revient pour me proposer de les rejoindre (les poets-parrots) dans la chambre 6. Je décline l'offre: ma lettre. Il semble un peu vexé. Lorsque je vais dans la salle de bains à 2:00 pour me préparer à dormir, je les entends encore causer.

Mais ce matin, à 8:00, ils prennent le petit déjeuner à côté de moi.

12:00 - Udaipur, gare des autobus. Dans le bus pour Ranakpur.

On est partis, un peu difficile d'écrire dans les cahots. J'ai eu de la chance : le bus a démarré 10 minutes après que Vijay m'ait déposé.

Il fait beau et chaud aujourd'hui.

Des choses amusantes: la cuisine occidentale est dite ici "continentale".

Petite église épiscopalienne dans les faubourgs, bouffée de moisissures .

12:30 - Le bus est parti rapidement d'Udaipur mais pour s'arrêter ensuite près d'une demi-heure dans un petit marché des faubourgs.

19:15 - Ranakpur, Tourist Bungalow.

A la lueur d'une chandelle : coupure d'électricité qui menace de durer toute la nuit.

Une grande chambre froide (murs blancs, sol de pierre noire), "gouvernementale", je me dis. J'ai lu dans India (le guide) jusqu'à ce que la lumière du jour soit devenue trop faible. Je suis sorti alors sur le devant de l'hôtel. Le couple d'Allemands que j'avais remarqués au temple, seuls touristes et clients apparemment. Les employés étaient assis autour d'une table et jouaient à un jeu que j'avais déjà remarqué dans l'Himachal. Ça ressemble à une marelle, un plateau de bois carré, des palets blancs et noirs + 1 rouge (des pions de jeu de dames) et 4 trous dans les coins. Un palet plus gros que les joueurs se passent. C'est une sorte de petit billard. On pose le gros palet sur une ligne dessinée devant chaque joueur sur la planche (ça fait un carré) et on le pousse d'un coup de doigt ou d'une pichenette pour l'envoyer sur les pions et tâcher de faire disparaître les palets de couleur adverse dans les trous qui sont devant. J'ai fait équipe avec un vieux qui jouait plutôt bien, nous avons perdu la première, gagné la seconde (j'ai fait 2, 3 beaux coups inespérés) et perdu la belle. De temps en temps on saupoudre du talc sur le plateau pour que les palets glissent mieux.

Je suis revenu du temple jaïn un peu perplexe. C'est un fantastique travail mais dont le sens me reste étranger.
Les temples de Mount Abu sont plus anciens, on verra quel effet ils auront sur moi demain.

Le voyage en bus a été très bien. Décidément j'aime ce moyen de transport, au moins ici, en Inde (ça a été longtemps le moyen de transport habituel dans nos campagnes européennes, je me souviens de l'arrière-pays lorsque nous étions enfants, les Rapides Côte d'Azur).

(Pour la troisième fois l'électricité fait mine de revenir. Le frigidaire reste un objet incongru en Inde.)

Et tous comptes faits, je trouve le bus basique très bien: la rusticité des sièges permet, lorsqu'il n'est pas bondé (et il ne l'était pas) de s'installer comme on veut et de changer de position. Nous avons croisé un de ces bus "deluxe", il était plein de touristes occidentaux, les grands sièges de moleskine marron à bout de course semblaient occuper tout l'espace et des flots de musique criarde s'échappaient des fenêtres ouvertes.

Le voyage a duré 4 heures et il aurait été parfait si l'envie de pisser ne m'avait pris à la sortie d'Udaipur, envie que je n'ai pu assouvir qu'arrivé ici, à Ranakpur, dans cette chambre. J'ai bien essayé de vider ma vessie lorsque nous nous sommes arrêtés à peu près à mi-course dans un village. J'ai avisé tout près du bus un édicule sommaire en briques, une pissotière. Il était largement ouvert, à deux compartiments, son sol de boue aux deux tiers recouvert de pisse. Je n'ai pas pu pisser, pas par dégoût (la pisse devait être mélangée de quelque produit parce que ça ne puait pas) mais parce que m'a repris ma vieille impossibilité de pisser en public.

Bon, je vais souper.

20:00 - Restau de l'hôtel.

Strict végétarien, les œufs ont même été supprimés de la carte et le règlement de l'hôtel stipule que l'alcool et les mets non végétariens sont interdits dans les chambres.

Donc, à cet arrêt dans un village, je n'ai pas pu pisser mais j'ai acheté pour faire mon déjeuner un épi de maïs grillé. Ça fait un très bon déjeuner.

J'ai du mal à écrire aujourd'hui. J'ai du mal à écrire après la lettre à B.. J'ai eu un mouvement comme ça tout à l'heure, en arrivant dans ma chambre, j'ai eu d'abord un mouvement vers le carnet mais le mouvement était de continuer l'entretien avec B. et le carnet m'a semblé inepte.
Dans le bus ça avait pris une autre forme, je regardais le paysage et je me disais que mon séjour en Inde touchait à sa fin, que j'avais à peu près tenu le rythme quant à l'écriture, même si ce n'était pas le rythme des tous premiers jours, et j'étais très tenté de lâcher la pédale.
Je me disais que j'avais seulement envie de regarder le paysage avec l'esprit libre, sans la quincaillerie de l'écriture. (J'étais si enchanté de voyager par le bus, dans ce paysage de collines, avec les buffles dans les flaques, les paysans en turban; dans ce paysage pastoral, Udaipur m'apparaissait rétrospectivement comme un bijou dans son écrin, ou plus exactement comme un diamant dans sa gangue... non: comme la condensation et la cristallisation d'une beauté diffuse dans ce paysage, et je regrettais de ne pas l'avoir découverte non depuis l'avion mais depuis ce paysage, après un long voyage en bus à travers ces collines, et j'étais si enchanté de ce voyage en bus que je projetais de revenir en Inde pour ça seulement: voyager en bus, en n'emportant avec moi que le strict minimum et n'acheter que ce dont j'aurais besoin pour mon usage personnel, une veste pour le froid, un parapluie, etc., un peu ce que j'avais imaginé avant mon départ mais qui ne collait ni trop bien avec la durée de mon séjour (encore que), ni surtout avec le projet de retrouver ici Jo et Co, et Lau, ni non plus avec le besoin particulier où j'étais d'écrire, à l'issue de cet été passé avec S.. (...)

Pendant le long arrêt à la sortie d'Udaipur, les marchands de fruits criaient devant les bus, et j'ai pensé m'acheter une pomme, et je me suis dit qu'il me faudrait un couteau pour l'éplucher (non, en vérité, j'ai pensé au couteau simplement à voir le marchand entailler prestement une pomme avant de l'emballer, de façon à ce qu'elle puisse aisément se détailler en tranches au moment d'être consommée, j'ai ressenti plus amèrement la perte de mon couteau - enfin, peu importe), je me suis rendu compte que ce matin, lorsque j'avais emballé mes affaires, je n'avais vu nulle part mon petit Laguiole à manche d'ivoire. Et la dernière fois que je l'avais vu, c'était sur le tabouret à la tête de mon lit au Jagat Niwas. C'est donc ou bien que je l'y ai oublié, ce qui est cependant peu probable, ou qu'on me l'a volé (j'ai plusieurs fois négligé de fermer ma porte en allant à la salle de bains). C'était un objet auquel je tenais beaucoup et que j'avais payé assez cher, à Milhau, lors d'une promenade avec F. et Marc.

(Les geckos ici sont superbes, énormes, avec le corps gris-vert et les extrémités roses, comme en pâte d'amande. Mais maintenant, depuis les explications de Vijay, elles me font penser à la malaria. Il y en a un dehors, sur la moustiquaire, qui se fait un festin, elle ne cesse pas de courir d'un insecte à l'autre. L'Anglais roux m'a expliqué ce matin, juste avant que je parte, que sa copine souffrait sans doute d'une forme particulière de malaria.)

Et je n'en voulais d'autant plus que j'avais fait toute une série d'erreurs pour le perdre:
- d'abord j'avais fait l'erreur de l'amener en Inde, je suis parti avec 2 couteaux, ce qui n'a pas de bon sens, deux Laguioles.
- à cause de l'incident au départ de Kullu (j'ai dû sortir à l'aéroport les deux couteaux de mon sac), je me suis bien rendu compte de cette première erreur mais, au lieu du gros, pratique et de peu de valeur, c'est le petit que j'ai emmené dans le Rajasthan,
- enfin, j'ai été négligent à Udaipur, je l'ai laissé bien en vue dans ma chambre, placé de telle façon que quelques secondes suffisaient pour le subtiliser.
Après ce constat (je me suis souvenu de l'apologue que B. m'avait tiré d'un livre de Carlos Castaneda, dont le récit disait en gros que si l'on ne pouvait sûrement prévoir si ni quand un morceau de rocher pouvait tomber sur notre chemin, ce qui était toujours à notre portée était de bien nouer les lacets de nos chaussures, et que la leçon m'était venue bien tard), je me suis dit qu'un objet qui m'avait fait commettre tant d'erreurs, c'était un bienfait que d'en être débarrassé. Fétichisme! à quoi je pouvais ajouter deux autres raisons plus classiquement morales: je l'ai acheté parce qu'il était en ivoire et en pleine conscience du fait que l'ivoire devenait une matière rare à cause de sa prohibition, et, 2, qu'il a été l'occasion d'un vol, que par lui j'ai tenté quelqu'un et je l'ai poussé à voler.)


Mais en même temps (nous avions quitté le paysage de collines qui m'avait rappelé le Maroc et l'Oranie) et imperceptiblement nous étions entrés dans des petites montagnes et je pensais à F., je lui écrivais virtuellement pour lui décrire le paysage, parce qu'il ressemblait assez aux Cévennes, quoique d'un vert plus tropical. Je mettais cette restriction que les maisons, aux toits bipentes couverts de tuiles, étaient plus frustes et ne comptaient qu'un niveau, lorsque j'ai vu, dans un méandre de la rivière, un vrai petit mas, à deux étages, tout à fait l'allure d'un mas cévenol, des plus simples. Et cette description que je composais me montrait que je n'étais pas mûr pour voyager seul, je veux dire vraiment seul, sans personne avec moi dans ma tête. Si tant est qu'une telle maturité est souhaitable.

(C'est la première fois que je dors dans une chambre où je peux éteindre la lumière du lit - non, j'exagère, c'est comme ça aussi à Karol Bagh. En général les installations électriques indiennes tiennent mal leurs promesses: elles proposent des batteries impressionnantes d'interrupteurs et il est rare qu'une chambre soit éclairée par plus d'une ampoule.)

Arrivée sur Ranakpur : un col puis la descente au-dessus d'un torrent, rochers gris superbes. En bas le temple au milieu de la verdure et au-delà la plaine du Rajasthan, immense et plane, quelques montagnes isolées. C'est la différence avec les Cévennes, ici les montagnes sont comme des îles.

Ranakpur, c'est rien du tout, deux, trois échoppes à l'arrêt du bus, le temple et le Tourist Bungalow un peu plus loin.
Les gens autour du temple pas très sympathiques. Je suis un peu perdu en arrivant au temple. Je passe par un bureau où je n'ai pas à passer, je dis "Namaste" à des Jaïns. On me dit : "si pas turban jaune, pas besoin de se faire enregistrer". Je traverse le dharamsala.

Architecture jaïn, pour le coup asiatique. Blancheur de salle de bains. Facteur Cheval.
Mais peu à peu l'impression qui se dépose est meilleure.

Voyages en bus: les invariants permettent de comparer. Voyage calme: campagne peu peuplée, route peu encombrée, peu de coups d'avertisseur.

Les vieux Rajasthanis ressemblent assez, tous comptes faits, aux vieux de l'Himachal. Les vieux élégants aux grandes boucles d'oreille d'argent.

(...)

1 commentaire:

Le baiser du soir dans "Monsieur Proust" de Céleste Albaret

Quand il était enfant, me racontait-il, il était la cause de scènes, parce que, principalement après le début de son asthme, il profitait de...