mercredi 13 août 2025

Sous le tilleul, explication (suite)

 [Sous le tilleul, explication >]

"Le second problème que je rencontrai… si le mot 'problème' est le plus adéquat, peut-être n'est-il pas le meilleur; trop intellectuel, rationnel, parce que ce que j'ai éprouvé à ces occasions est plutôt de l'ordre du corps, une gêne, un empêchement, un découragement. Je vais continuer à utiliser le mot 'problème' parce que c'est le plus pratique mais gardez s'il vous plaît cette connotation en tête… il n'y a pas de solution, c'est un problème sans solution. Le second problème que je rencontrais, c'était l'ennui d'avoir à continuer, la mécanique de la narration si vous voulez, d'avoir à raconter la suite même si je n'étais, au point où j'en étais, plus animé par aucune inspiration, par aucun désir.
- N'est-ce pas précisément le travail de l'écrivain, de se mettre à sa table de travail quelles que soient ses dispositions?
- C'est que, ma nièce, je ne suis pas un écrivain, justement. Je m'en rends compte - si j'en aie jamais eu l'illusion.
- Mais si, mon oncle, tu es un écrivain. Il suffit de te lire pour le savoir de la manière la plus sûre et la plus intime.
- Tu es gentille, Bénédicte, mais ton affection contraint ton jugement. Je me suis forcé à ce travail d'écrivain, des pages comme ça parce que curieusement l'écriture venait souvent plus vite ainsi que lorsque j'avançais poussé par le désir de raconter un épisode précis, mais lorsque je relisais ensuite, le lendemain, ce que je lisais non seulement n'était pas bon mais me provoquait un véritable dégoût, de ce que j'avais écrit et de moi-même."

un fiancé de Bénédicte

Ils eurent plus tard une conversation analogue: Bénédicte était venue présenter à son oncle son fiancé, fiancé qu'elle ne garda pas d'ailleurs. Ce qui ne l'empêcha pas de se marier plus tard et cela eut pour effet d'espacer beaucoup les visites à son oncle et de laisser l'écriture de celui-ci dans une solitude encore plus grande. Bref, cette fois-là, comme notre héros avait, à la demande de sa nièce et devant l'intérêt déclaré par le prétendant, expliqué et décrit ses travaux d'écriture, le fiancé se mit à développer l'idée moderne selon quoi l'inspiration, "la muse", relevaient de l'illusion romantique d'une vie intérieure et d'un moi mystique ouverts aux messages de la transcendance, en réalité une complaisance narcissique réservée à une petite classe de privilégiés oisifs. "10% d'inspiration, 90% de transpiration" avait-il ajouté à la fin de son exposé. "Sans doute, sans doute…" s'était contenté de répondre l'oncle de Bénédicte, lequel lorsqu'il les eut raccompagnés à la porte, retint sa nièce sur le seuil, tandis que le fiancé s'était déjà engagé sur l'allée qui conduit au portillon, et lui dit à l'oreille: "Ne me ramène plus ce coco, ici!".

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14 commentaires:

  1. Excellent. Ça prend corps. J'adhère et je partage

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  2. J’ai regardé hier sur Arte le beau portrait de Wim Wenders (Le mouvement perpétuel) réalisé par Marcel Wehn, où WW évoque toute sa carrière, dans ses hauts et ses bas, avec pour fil conducteur la question du choix: scénario ou pas scénario? Question d’autant plus passionnante qu’elle est celle sous laquelle se comprend (me semble-t-il) tout ce qu’il.y a de contemporain dans l’écriture d’aujourd'hui, qu’elle soit littéraire ou filmique.

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    1. Oui. La position de Chandler, sur quoi tu as attiré mon attention récemment, est de ce point de vue passionnante: le style contre l'histoire, la description contre l'action, etc. mais dans un genre qui privilégie l'intrique, etc. Ici (voir la page-dossier) je travaille avec une sorte de scénario (1er morceau) qui est autant un prétexte qu'une orientation.

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  3. C'est en partie toi qui m'a mis le nez sur ce point essentiel, qui a de l'influence sur mon travail en cours. Je t'en remercie

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  4. C'est troublant. Tu insistais pour ta part sur la question du flux, en même que, concernant mes petites nouvelles, tu ne cessais de me convoquer sur des questions de cohérence et de complétude de l'intrigue

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    1. Il n'y a pas d'opposition entre l'accueil du flux et la cohérence de l'intrigue. J'ai noté ci-dessus que si Chandler privilégie le style, etc., il le fait dans le cadre d'un genre où l'intrigue est une composante essentielle, qu'il respecte sur le fond. C'est une question compliquée mais essentielle. Le contre-exemple (que tu pourrais m'opposer) est celui de la Recherche dont le monde évoqué fuit de partout mais 1/ la Recherche ne relève pas de la littérature d'aventure, du roman d'action et 2/ (et c'est le plus important peut-être) les contradictions ne sont pas sensibles à la lecture linéaire. Ce serait à developper, en particulier sur les notions de cohérence et de complétude.

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    2. En attendant je dois dire que "tu ne cessais de me convoquer" me choque, parce que je n'ai jamais eu l'idée de te "convoquer" (quel vocabulaire!), je n'ai fait que te faire parvenir mes observations et mes interrogations comme je souhaiterais qu'on le fasse pour mes propres tentatives . Je l'ai fait en privé la plupart du temps en même temps que je te signalais des fautes de frappe ou des erreurs factuelles. Je pensais te rendre service, pas te harceler!

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    3. J'ai assez confiance dans ce que je fais et assez conscience de mes limites pour ne pas me sentir mis en péril par une lecture un peu attentive, au contraire - et j'ai pensé qu'il en était de même pour toi, peut-être parce que, bien que de l'extérieur, j'ai assez confiance dans ce que tu fais sans pour autant te croire infaillible.

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    4. Pardon pour le mot "convoquer", tu ne m'as jamais harcelé le moins du monde, je voulais seulement dire que tu es revenu souvent sur ces points, et que j'y ai été sensible parce qu'ils étaient et restent très problématiques pour moi. Je me rattache en effet à l'imaginaire du roman d'aventures, avec l'espoir de m'en tenir à cet imaginaire sans les contraintes qui vont avec. D'autres l'ont essayé avec moi, ceux du Nouveau Roman en particulier, ou au cinéma Bunuel, par exemple.

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  5. Autrement dit, ce que tu disais de ton propre travail était très juste (redis-le à ta nièce), tandis que ce que tu disais sur le mien l'était un peu moins.

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    1. Tu es juge et partie ici! Et sinon je te rappelle que Retour des Indes est un fiction, qui utilise mon expérience de l'écriture mais ne la représente pas. Idem pour les personnages :)

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  6. Permets-moi d'ajouter que les questions fécondes que permet d'aborder ton texte, et qu'il pose clairement, ne sont pas du tout de l'ordre de J'aime ou J'aime pas

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    1. Mais peut-être de l'ordre du pourquoi j'aime ou je n'aime pas.

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