samedi 16 août 2025

"Réel", "Symbolique", "Imaginaire", "Vérité": homonymie et malentendus

 Ce que je reprocherais à Lacan, si j'osais; c'est de redéfinir des notions cardinales, comme le réel, le symbolique, l'imaginaire mais aussi la vérité ou la cause et d'en faire de nouveaux concepts sans en abolir la conceptualité préexistante créant ainsi des équivoques et des malentendus.


Je dis équivoque et malentendu et non, à quoi l'on pourrait penser ici, "homonymie" au sens de la pensée ancienne, Aristote et Maïmonide, c'est-à-dire dans le sens d'une coupure dans la signification d'un même mot (et non juste dans la signification d'une même expression vocale) comme "seau" et "sot" par exemple): ainsi pour Maïmonide la "main" de Dieu est dite telle ("main") en ce qu'elle désigne par le même mot une autre réalité que celle de la main de l'homme.

Dans l'utilisation lacanienne des mots "réel" ou "vérité" il n'y a pas de coupure explicite avec la signification reçue, il y a a une redéfinition incomplète de ces mots, une redéfinition qui n'abolit pas complètement la signification reçue, ce qui ouvre la voie d'abord à un effet de séduction par le paradoxe produit, bousculant et éventuellement scandaleux: "la femme n'existe pas", les dieux sont du réel, "il n'y a pas de rapport sexuel"... et ensuite de l'équivoque et du malentendu.

Lorsqu'Éric Marty explique la raison de son écriture romanesque, il commence par l'opposer à son écriture théorique gouvernée par une aspiration à dire "toute la vérité", aspiration fatalement condamnée à un échec au moins partiel, alors que la fiction lui permet de produire une vérité que l'écriture théorique ne lui permet pas de produire, il est clair que le mot de "vérité" n'a pas tout à fait le même sens dans les deux cas (que la "vérité" visée est différemment qualifiée) sans que cependant il y ait à proprement parler homonymie; ou lorsque Jacques-Alain Miller fait l'exégèse du mot de Lacan: "les dieux sont du réel", il est obligé tout de suite de qualifier "en quel sens du réel" il s'agit alors.

Le résultat de ce procédé de reconceptualisation sans abolition explicite de la conceptualité reçue est double:
- soit la reproduction et la prolifération ad libitum d'un discours d'initiés plus ou moins coupé du discours commun;
- soit la disqualification pure et simple de la reconceptualisation lacanienne perçue comme charlatanisme et manipulation (position qui s'expose facilement à l'accusation de "poujadisme").

Cette alternative est, à mon sens, regrettable dans la mesure où le travail lacanien sur les concepts cardinaux m'apparait profitable dans la mesure et à condition qu'on n'en fasse pas une reconceptualisation, justement, une reconceptualisation radicale, mais un travail sur la conceptualité reçue, sur la compréhension des mots hérités, qui n'est ni disqualifiée ni remplacée mais approfondie ou enrichie, disons. (Et j'ajouterais comme condition supplémentaire que, hors explicitation à usage interne de la pratique psychanalytique, la conceptualisation lacanienne ne soit exportée du discours de Lacan lui-même qu'avec la plus grande retenue et la plus grande précaution).

(Ainsi je peux essayer de comprendre, je crois comprendre le mot "les dieux sont du réele comme "les dieux se rencontrent où le symbolique, soit le langage gouverné par la logique, le logos, qui est la condition d'un discours commun, fait défaut à rendre compte du réel", évidemment pas comme: "les dieux appartiennent à la réalité objective".)

PS. Cette petite note est l'effet de l'infusion de l'article d'Éric Marty lu hier: Jean Genet politique, le grand malentendu, article que je n'ai pas fini de digérer et sur lequel je devrai revenir. Le mot important est "malentendu".)

PPS. Si par aventure une personne familière de la pensée lacanienne rencontrait cette note et y ajoutait un commentaire expliquant que je n'ai rien compris - et que ce commentaire soit fait avec bienveillance -   celui-ci serait accueilli avec reconnaissance.

12 commentaires:

  1. Je crois que la réponse au problème que tu poses est que Lacan, quoi qu'on en dise et quoi qu’il ait dit lui-même, est et reste jusqu’au bout un structuraliste. Pour un structuraliste, un phonème ne se définit pas par lui-même, il n’existe pas par lui-même mais par la place qu'il occupe dans un système phonémique, en contrastant avec tous les autres et d'abord avec ceux de la même catégorie. Lacan n’invente pas les concepts de réel, imaginaire et symbolique, il ne les redéfinit pas non plus séparément à partir ni de l’usage commun ni de la tradition philosophique, il invente une triade dans laquelle ils s'opposent, grosso modo, et ensuite il voit dans quelle mesure ça fonctionne, c’est-à-dire dans quelle mesure ça éclaire la pratique analytique. J. A. Miller insiste bien sur le fait que Lacan, dans la lignée de Freud, s’appuie sur des petits systèmes de ce genre (Freud avait eu les siens qu'on appelle aussi, je crois, des topiques), il en use et en abuse pendant deux ou trois ans, et ensuite il passe à d’autres qui lui paraissent plus opératoires. Il laisse cette triade au service des analystes et des analysants parce qu’il est mort avant d’avoir pu inventer un autre système. Je crois qu’il n’y a pas de pertinence à leur chercher hors du cadre d’une analyse, où ma foi ils sont bien utiles.

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    1. L'objet de ma note n'est pas l'usage des concepts lacaniens dans le cadre d'une pratique analytique, analystes et analysants, usage que je mets explicitement hors question. Il est plutôt de s'interroger sur l'usage qui en est fait hors de ce champ, usage qui fut massif au temps de notre jeunesse et qui aujourd'hui pour s'être réduit n'a pas disparu. La position où j'en étais arrivé était grosso modo celle que tu proposes ici: "il n’y a pas de pertinence à leur chercher hors du cadre d’une analyse". J'ai pris cette note sous l'effet de la lecture d'Éric Marty qui fait un usage des conceptualisations lacaniennes qui m'a paru très pertinent et utile. J'ai donc tenté de définir un mode d'emploi des concepts lacanniens hors du champ de la pratique analytique (ce qui implique une mise en rapport avec le sens des mots dans l'usage commun et dans la tradition philosophique - à quoi Lacan a largement recours, soit dit en passant) en m'orientant sur l'usage mesuré sans âtre timide qu'en fait Marty.

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    2. Oui, bien sûr. Mais il n'est pas interdit d'évoquer des notions en référence à un contexte, ou une pratique où elles ont été élaborées et où on suppose qu'elles fassent sens de façon un peu plus rigoureuse. D'ailleurs, n'en est-il pas toujours ainsi? Les mots n'ont pas un sens inhérent, qui leur serait propre en dehors de la langue et de différents contextes. Quand je dit "une ville", je fais signe vers quelque chose comme une ville, mais ce peut être Tokyo ou Castellane. Quand je dit ciel, je peux entendre des choses très différentes

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  2. Quant à la vérité, je peux dire que N est une crapule quand tous les autres témoigneront que c’est un type très bien. Et mon assertion peut avoir valeur de vérité si c’est la mienne et qu’il m’a fallu des années d’analyse pour oser l'avouer, sans considération de ce qu’en pensent les autres.

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    1. Mais N est-il une crapule ou pas? Si tu dis que N est une crapule, tu ne peux te dérober à la question, si du moins ta parole est adressée à autrui et n'est pas la simple expression de ton individualité ("Exprime-toi!").

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  3. Là aussi, tout dépend du contexte. Devant un tribunal, je dois prouver de manière objective, entendu que l'autre sera jugé. Si je parle à Paul de Pierre qu'il ne connaît pas et qu'il ne connaîtra jamais, ce qui prend valeur de vérité c'est ce que je dis en tant que je le dis, et non pas en tant que ce que serait Pierre. L'important alors, c'est ce que je pense et exprime.

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  4. Je peux même dire: “Je vais l’appeler Pierre. Il ne s’appelle pas Pierre mais c’est sans importance, tu ne le connais pas et tu ne le connaîtras jamais. Mais voilà, il m’a fait beaucoup souffrir, c’est un vrai salaud. Je n’ai jamais osé le dire, mais maintenant je le dis, c’est la vérité.”

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  5. On peut même dire, de façon encore plus radicale: “La vérité, c’est ce que je cache, ce que je ne dirai jamais.”

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  6. Philippe de Georges a posté ce matin sur le groupe WhatsApp de Chistian, "Nice-Nord" une longue réponse-explication aux commentaires faits par Christian ici. Elle répondait au souhait que j'avais exrprimé ici en post-criptum et je lui ai demandé l'autorisation de la reporter ici ce que je vais faire (en plusieurs morceaux à cause de contraintes techniques)

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  7. "Mon cher Christian,
    Si tu veux bien, je vais mettre mon petit grain de sel dans cette discussion sur les termes employés par Lacan, en particulier, réel, symbolique et imaginaire. La première idée est de rappeler que la théorie analytique suit l’épistémologie adoptée par Freud, telle qu’il l’a précise lui-même. L’idée est que les concepts sont et ne sont que des outils, pour penser, comprendre et agir sur la réalité. Freud, dit ainsi que toute discipline nouvelle ne peut faire autrement qu’emprunter ses concepts à des disciplines antérieurs, ou dont la cohérence est déjà assurée. Ainsi, le fait-il avec des termes empruntés à la biologie, à la physique, mais aussi à la pensée philosophique allemande, qui le précède, et au vocabulaire de Goethe : ainsi, des termes de pulsions, de volonté et de puissance. Ensuite, chacun façonne les outils à sa main, comme un artisan, les adaptes et les transforme. Ils ne peuvent donc pas avoir une définition unique et stable, comme les idées de Socrate et son soleil fixe. Ils évoluent, avec le temps, avec l’usage et l’enrichissement de l’expérience. C’est comme ça que Freud a lui-même, changer ses conceptions, au point de forger une deuxième topique après avoir introduit la pulsion de mort entre les années 1918 et 1920. Lacan ne fait pas autre chose. Ainsi, pour lever les ambiguïtés du terme freudien de moi, il va introduire le mot de sujet, qui est en usage courant dans la langue, et en particulier dans les domaines juridique, politique, et psychologique. Mais il annonce tout de suite Qu’il procède à la « subversion » de ce terme. Il entend en effet parler du sujet de l’inconscient freudien, qui n’a pas grand chose à voir avec les significations usuelles de ce mot. Ce n’est que très tard qu’il adoptera un néologisme , celui de « parlêtre », qui lèvera sans doute des équivoques mais n’apporte aucune clarté. ...

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  8. ...Quant à la vérité, elle occupe une place essentielle dans la pensée de Freud, qui la considère comme la prise en compte de la réalité des choses. Mais Lacan n’est pas aussi optimiste. Il pense qu’il n’y a pas de vérité immuable et définitive. Il dira que la vérité est menteuse, qu’elle varie, et il finira par parler de « varité ». C’est ainsi qu’il utilise dès le début de son enseignement, les termes de réel, symbolique, imaginaire, dont la signification ne cessera pas de changer pendant les 30 années de son enseignement. En effet, il n’y a pas une théorie de Lacan, mais une multiplicité de théories, puisque chaque année il relève le défi de traiter une question nouvelle, en employant, à chaque fois, les mêmes mots ou les mêmes signes, mais souvent en modifiant leur usage. L’imaginaire, tout le monde voit ce que ça veut dire. C’est ce qui prolifère à partir de la pensée des hommes et de leur capacité à traiter le monde par le langage. La réalité de ce qu’on imagine, n’est de ce fait, pas assurée. Mais Lacan dans la veine de Freud donne au mot une dimension supplémentaire, qui est de rattacher l’imaginaire à l’image du corps propre et du corps du semblable. C’est sa théorie du stade du miroir et de la relation, dite spéculaire. Le symbolique est aussi un terme vaste et flou, qu’il empreinte à la fois à la linguistique qu’il est en train de greffer sur la théorie psychanalytique, et à l’anthropologie de Claude Levi-Strauss. On peut donc dire que dans le premier usage, c’est l’ensemble ou le trésor des signifiant. Mais sa fonction changera au fil de son enseignement qui dure 30 ans. Si au début, le symbolique est prééminent comme chez les structuralistes et Claude Lévi-Strauss en particulier , il ne deviendra sur le tard qu’une instance parmi d’autres. Le réel dont il parle dès le début de son enseignement, n’a pas le même statut à cette époque, et lors de son enseignement ultime : au début, le réel, c’est la nécessité, c’est ce qui fait loi et qui revient toujours à la même place. On n’est pas très loin du réel des physiciens. À la fin, c’est simplement le nom avec lequel il nomme l’ensemble de ce qui échappe à la fonction de la parole et au champ du langage: la jouissance du vivant et la mort. À toi
    Philippe"

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