vendredi 21 février 2025

La fin du voyage (El mentiroso, 4/x)

Nous avons essuyé une tempête au large de la Baie de Tous les Saints, où ensuite nous avons fait relâche pour réparer quelques avaries mineures et pour vérifier l'état du bateau.

Au moment de quitter Santarem la pluie s'était mise à tomber, à seaux, et la pluie a continué de tomber jusqu'à l'embouchure et au-delà. Avec ça nous avons été pris par une tempête. Le bateau était secoué de tous les côtés et embarquait des paquets de mer, les pompes marchaient à plein régime. Et puis le ciel s'est ouvert et le soleil est revenu lorsque nous arrivions à la latitude de la Baie. Nous avons passé quelques jours à terre, le sol continuait de tanguer sous nos pas, sous nos muscles habitués à travailler sans cesse à nous maintenir debout, à présent en vacance et désarçonnés. Sur une île juste en face de San Salvador de Bahia°. Un beau soleil et des odeurs qui montaient de la nature mouillée tout autour, une population mêlée plus noire que blanche qui nous paraissait, après les jours d'angoisse que nous avions vécus, heureusement vivante et joyeuse.

Durant la tempête j'avais eu le sentiment que les terres que nous longions étaient la banlieue de l'enfer, des terres sombres que nous devinions derrière les rideaux opaques de la pluie. Le pays où nous fîmes relâche eut pour moi des allure de paradis.

Je l'ai dit: je ne pensai plus au paquet que m'avait confié Duncan ni aux deux missives scellées qui l'accompagnaient. J'avais conçu l'idée que lorsque la douane maritime visiterait le navire avant notre accostage en Argentine, son inspection me découvrirait la nature de ce que je transportais. Prévision erronée comme on le verra. En tous cas cette idée me permit d'enfouir au fond de ma mémoire la représentation du paquet et des soucis qui l'avaient accompagnée. Les émotions du voyage, de la tempête puis les plaisirs appréciés du séjour tropical (je me souviens d'un établissement qui émulait avec un vulgarité réjouissante de prétendus raffinements européens, aussi de l'expédition pour retrouver et chasser un jaguar qui avait été signalé dans un faubourg°°) les enfouirent, mémoire et soucis, encore plus profondément, d'autant mieux oubliés qu'on ne se souciait pas de les retrouver. À l'approche des côtes argentines et de la capitale portègne (je veux dire. Buenos Aires) je les retrouvai brièvement pour une déception: les douaniers nous firent bien visite mais ils n'ouvrirent pas le paquet. L'officier décacheta l'enveloppe du "certificat". Sortit un moment avec le papier et le paquet et puis revint, me remit le paquet, dont je vis qu'il n'avait pas été ouvert, ne me rendit pas le "certificat" et prit congé avec un bref salut d'allure militaire. Je fus déçu mais pas plus que ça et pensai à autre chose jusqu'aux événements et circonstances que je vais rapporter à présent.


° La devise de Salvador est Sic illa ad arcam reversa est, "Alors elle [la colombe] retourne dans l'arche", ce qui consonnait avec notre situation. Lorsque, cependant, on se souvient que Salvador fut le centre du commerce esclavagiste; on peut penser que pour son importante population noire, la référence à l'arche doit réveiller des souvenirs ataviques plus sinistres.

°° Un jaguar, les gens d'ici disaient "un tigre", noir, d'un noir si noir qu'il avait comme les ailes des corbeaux des reflets bleus. Il y avait, nous dit-on, des lustres qu'on n'avait vu un jaguar aussi près des habitations. Il avait égorgé un veau. On décida d'une battue à quoi nous nous joignîmes. Je vis dans la forêt des singes et des perroquets, et d'autres oiseaux que je ne saurais pas nommer. Le jaguar resta introuvable.


mercredi 19 février 2025

Curiosité (El mentiroso, 3/x)

Pendant le reste du voyage je me suis efforcé d'oublier le paquet de Duncan: lorsque ma pensée s'en approchait, elle réveillait un sentiment désagréable, je m'en voulais, j'étais mécontent de moi et ce sentiment engendrait une hostilité à l'égard de Duncan lui-même.

Certaine nuit où je peinais à trouver le sommeil, je me souvins de la façon dont Duncan avait scellé la "lettre de recommandation" de deux coups de langue juste avant de me la donner et il me venait en mémoire des histoires lues dans Hérodote ou dans les Mille et une nuits, de l'envoyé d'un roi à un autre, porteur d'une missive contenant sa propre sentence de mort. À un autre moment le malaise céda la place à la curiosité, avec l'idée que si je connaissais le contenu du paquet mes obsessions seraient apaisées. J'avais essayé de deviner ce que le paquet contenait en le manipulant: je le soupesai , l'agitai près de mon oreille; il était assez lourd mais il ne s'agissait décidément de livres. À ce moment je perçus qu'un objet bougeait un peu à l'intérieur, un objet lourd et relativement volumineux.

Après cette nuit pénible (c'était, il faut le dire, une nuit de pleine lune, et le pont derrière le hublot de ma cabine était éclairée comme un film en noir et blanc), je sortis le paquet du placard où je l'avais laissé le jour du départ de Duncan.

Quatre nœuds par-dessus, quatre nœuds en dessous, le paquet était aussi bien protégé contre l'intrusion que s'il avait été scellé d'un cachet de cire. Impossible de trouver un brin par quoi l'un ou l'autre de ces nœuds pût se défaire. Et y serais-je parvenu, il était encore moins concevable que je pusse le refaire. Je remis le paquet de côté pour considérer les deux enveloppes. Celles-là, en usant d'une bouilloire et de vapeur, et je n'aurais eu aucun mal à m'en procurer une auprès de mon ami le cuisinier, j'aurais pu opérer dans la cuisine ou la cambuse et je n'aurais rien eu à craindre de mon indiscrétion, j'aurais pu facilement les ouvrir puis avec un peu de colle et de précaution les remettre dans leur état premier ou à peu près. Je décidai cependant tout de suite de laisser intacte l'enveloppe qui contenait ce que j'appelais pour moi-même le certificat, me disant qu'il y avait toutes les chances qu'elle m'en apprit trop peu pour m'éclairer suffisamment quant aux motifs et enjeux de la transmission de ce paquet et assez cependant pour me mettre en danger - tous les curieux comme je suis savent qu'il est des informations qu'il est préférable de ne pas avoir, surtout de ces informations infirmes et incomplètes qui semblent devoir inciter à l'action sans pouvoir indiquer la nature et la direction de cette action -, au moins pour troubler mon sommeil par un nouveau cycle de suppositions et de ruminations inquiètes.

Quant à la seconde enveloppe, celle de la "lettre de recommandation" qui pourtant avait occupé l'essentiel de mes imaginations et de mes cogitations insomniaques de la nuit précédente, décidant qu'elles devaient plus à la lune et à une contagion du cauchemar sur la veille, je lui appliquai le même traitement.

lundi 17 février 2025

Le paquet (El mentiroso, 2/x)

(précédemment)

  La cabine avait été rangée, préparée pour le départ. Il y avait deux belles malles au couvercle plat posées l'une sur l'autre et juste à côté un petit sac de voyage en cuir, entr'ouvert, prêt à recevoir pyjama, robe de chambre en soie (elle trainait sur le lit) et affaires de toilettes. Il prit dans un petit placard un paquet parallélépipédique de la taille d'un livre un peu épais, un gros in-octavo un peu épais, enveloppé de gros papier brun et fermé par une ficelle savamment nouée, et deux enveloppes: une "lettre de recommandation" et, m'expliqua-t-il, une sorte de certification ou de sauf-conduit pour le paquet dans le cas où la douane ferait des difficultés.

De ces deux enveloppes l'une seule était scellée, celle qui contenait le "certificat" ou sauf-conduit mais avant de me la tendre il scella aussi de deux coups de langue la seconde enveloppe et il plaça l'enveloppe du "certificat" sous les traits de la ficelle, au-dessus de l'adresse.

À la main le paquet ne donnait pas l'impression d'un livre, plutôt d'une boîte, non pas de bois mais plutôt en carton, un carton épais et rigide ou peut-être deux boîtes de taille et de dimensions identiques maintenues serrées l'une sur l'autre par le papier et la ficelle. Sur le dessus du paquet , écrit directement sur le papier, un nom et une adresse ainsi que la mention "à remettre en main propre" ("entregar en mano") soulignée deux fois.

Il a voulu encore m'offrir un verre. Il est allé chercher un verre à dents dans le cabinet de toilette et il nous a servi un peu de whisky qu'il a versé d'une flasque en métal, pour moi dans le verre à dents et pour lui dans le gobelet qui fermait la fiasque. Il m'a encore une fois remercié, nous avons bu, je me sentais embarrassé, mal à l'aise, j'ai vidé le verre d'un trait et je suis parti avec le paquet et les deux enveloppes.

Je me réveillai tard le lendemain (nous étions ressortis en ville, le coq, le bosco et moi, et nous avions trouvé cabaret, un pub où nous nous attardâmes). Duncan était parti. Très tôt m'a-t-on précisé. Je n'eus donc plus d'occasion de le revoir et de parler avec lui. J'étais mécontent de moi, de n'avoir pas insisté pour savoir ce qu'on me demandait au juste de transmettre, c'était la moindre des choses, d'évidence. J'aurais dû en faire la condition de mon acceptation. Je regardai le paquet posé sur le lit avec une sorte de rancune: il me semblait que Duncan s'était défilé, même si, me dis-je tout de suite, je l'avais revu ce matin je ne l'aurais pas interrogé. J'avais accepté et je n'avais à m'en prendre qu'à moi-même, non?. Je flanquai le paquet dans un placard de ma cabine et me persuadai qu'au fond tout cela n'avait pas beaucoup d'importance, que le service demandé était simple et banal.

Pendant le reste du voyage j'ai oublié le paquet de Duncan. Ou du moins je me suis efforcé de l'oublier...

à suivre

dimanche 16 février 2025

Duncan (El mentiroso, 1/x)

C'est à la table du capitaine que l'homme apprit mon intention de rejoindre Buenos Aires et que le capitaine m'y déposerait avant de reprendre son voyage. Lorsque nous fûmes sortis sur la coursive pour fumer (c'était une règle de ne pas fumer à l'intérieur lorsqu'il y avait des dames), il me demanda si je pouvais lui rendre un petit service. L'homme s'appelait Duncan, je l'avais croisé chez la Française mais nous n'avions pas été présentés et nous ne nous étions pas parlé. Je l'avais reconnu lorsqu'il embarqua et c'est alors que j'appris qu'il s'appelait Duncan et qu'il était sujet britannique (il parlait, assez peu, avec un accent insituable, et je l'aurais d'abord cru australien). Il me demanda si j'avais l'intention de rester quelques temps à Buenos Aires et sur ma réponse positive, comme il avait sans doute perçu dans ma réponse un peu de réticence, il m'expliqua qu'il avait quelque chose à faire parvenir à quelqu'un qui habitait Buenos Aires, quelque chose qu'il avait scrupule à confier aux services postaux et qu'il ne pouvait pas lui-même acheminer en mains propres. Si je pouvais distraire quelques heures de mon séjour portègne pour livrer un paquet, je lui rendrais un grand service (il avait dit "petit" en m'abordant sur la coursive). Il ajouta qu'il joindrait au paquet une lettre qui pourrait m'être utile si j'avais besoin de contact à Buenos Aires. "Je ne peux vous dire de quoi il s'agit." (je n'avais pas posé la question) me dit-il sans préciser s'il ignorait lui-même le contenu du paquet qu'il me confierait ou s'il était tenu au secret. "Mais je peux vous assurer que ce n'est rien d'illégal ni de dangereux."

Après avoir hésité quelques secondes, je lui dis que je me chargerais volontiers de la commission. Il me remercia et me dit qu'il me donnerait le paquet et la lettre avant de quitter le navire. Et dans les jours suivants il n'en fut plus question jusqu'à notre arrivée à Santarem. Je commençais à me demander si Duncan n'avait pas changé d'avis, ou s'il n'y avait pas eu quelque chose dans notre échange que je n'avais pas compris (notre échange s'était fait en anglais et il s'était adressé à moi comme à un locuteur naturel de cette langue, sans prendre les précautions habituelles qu'on prend lorsqu'on échange avec un allophone). Je ne le relançai pas cependant: pourquoi l'aurais-je fait? et de toutes façons ça n'aurait pas été à moi de le faire. Ce ne fut ainsi que le dernier soir, le vapeur amarré dans un bassin du port de Santarem qu'après le diner il me demanda de bien vouloir l'accompagner dans sa cabine afin qu'il me donnât le paquet dont j'avais accepté la commission, si du moins je n'avais pas changé d'avis (ce n'étais pas, je le perçus, une question, juste une manière de politesse même si après que je lui eusse confirmé que j'étais toujours d'accord, il me dit avec un sourire qu'il aurait été très embêté dans le cas contraire).

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Le baiser du soir dans "Monsieur Proust" de Céleste Albaret

Quand il était enfant, me racontait-il, il était la cause de scènes, parce que, principalement après le début de son asthme, il profitait de...