Nous avons essuyé une tempête au large de la Baie de Tous les Saints, où ensuite nous avons fait relâche pour réparer quelques avaries mineures et pour vérifier l'état du bateau.
Au moment de quitter Santarem la pluie s'était mise à tomber, à seaux, et la pluie a continué de tomber jusqu'à l'embouchure et au-delà. Avec ça nous avons été pris par une tempête. Le bateau était secoué de tous les côtés et embarquait des paquets de mer, les pompes marchaient à plein régime. Et puis le ciel s'est ouvert et le soleil est revenu lorsque nous arrivions à la latitude de la Baie. Nous avons passé quelques jours à terre, le sol continuait de tanguer sous nos pas, sous nos muscles habitués à travailler sans cesse à nous maintenir debout, à présent en vacance et désarçonnés. Sur une île juste en face de San Salvador de Bahia°. Un beau soleil et des odeurs qui montaient de la nature mouillée tout autour, une population mêlée plus noire que blanche qui nous paraissait, après les jours d'angoisse que nous avions vécus, heureusement vivante et joyeuse.
Durant la tempête j'avais eu le sentiment que les terres que nous longions étaient la banlieue de l'enfer, des terres sombres que nous devinions derrière les rideaux opaques de la pluie. Le pays où nous fîmes relâche eut pour moi des allure de paradis.
Je l'ai dit: je ne pensai plus au paquet que m'avait confié Duncan ni aux deux missives scellées qui l'accompagnaient. J'avais conçu l'idée que lorsque la douane maritime visiterait le navire avant notre accostage en Argentine, son inspection me découvrirait la nature de ce que je transportais. Prévision erronée comme on le verra. En tous cas cette idée me permit d'enfouir au fond de ma mémoire la représentation du paquet et des soucis qui l'avaient accompagnée. Les émotions du voyage, de la tempête puis les plaisirs appréciés du séjour tropical (je me souviens d'un établissement qui émulait avec un vulgarité réjouissante de prétendus raffinements européens, aussi de l'expédition pour retrouver et chasser un jaguar qui avait été signalé dans un faubourg°°) les enfouirent, mémoire et soucis, encore plus profondément, d'autant mieux oubliés qu'on ne se souciait pas de les retrouver. À l'approche des côtes argentines et de la capitale portègne (je veux dire. Buenos Aires) je les retrouvai brièvement pour une déception: les douaniers nous firent bien visite mais ils n'ouvrirent pas le paquet. L'officier décacheta l'enveloppe du "certificat". Sortit un moment avec le papier et le paquet et puis revint, me remit le paquet, dont je vis qu'il n'avait pas été ouvert, ne me rendit pas le "certificat" et prit congé avec un bref salut d'allure militaire. Je fus déçu mais pas plus que ça et pensai à autre chose jusqu'aux événements et circonstances que je vais rapporter à présent.
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° La devise de Salvador est Sic illa ad arcam reversa est, "Alors elle [la colombe] retourne dans l'arche", ce qui consonnait avec notre situation. Lorsque, cependant, on se souvient que Salvador fut le centre du commerce esclavagiste; on peut penser que pour son importante population noire, la référence à l'arche doit réveiller des souvenirs ataviques plus sinistres.
°° Un jaguar, les gens d'ici disaient "un tigre", noir, d'un noir si noir qu'il avait comme les ailes des corbeaux des reflets bleus. Il y avait, nous dit-on, des lustres qu'on n'avait vu un jaguar aussi près des habitations. Il avait égorgé un veau. On décida d'une battue à quoi nous nous joignîmes. Je vis dans la forêt des singes et des perroquets, et d'autres oiseaux que je ne saurais pas nommer. Le jaguar resta introuvable.
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