La note de Christian ce matin me fait revenir sur une réflexion que je me suis faite, sans m'y attarder, en lisant l'extrait de Lévi-Strauss
envoyé hier. Il s'agit du manque qui m'apparaît dans ces élaborations
théoriques d'une dimension pourtant essentielle de la création
littéraire: ce que j'appellerai le flux (et j'avais aussi en tête le
terme anglais flow, emprunté au vocabulaire du rap et importé dans le parler adolescent).
La description que fait CLS de la construction de la Recherche
comme du montage d'une robe est très belle et très juste sauf qu'elle
néglige la dimension du flux. Il y a une autre métaphore pour dire la Recherche
qui si elle a trop offusqué celle de la robe ne doit pas être oubliée,
c'est celle, empruntée à Chateaubriand, de la cathédrale. La Recherche
commence par deux morceaux ou parties: le début (Combray) et la fin (le
temps retrouvé) - qui sont les pièces essentielles de sa thèse ou de sa
"démonstration" - et ensuite il s'agit de bâtir ce qui va relier ce
début et cette fin. Il y a le déroulement d'une temporalité depuis le
moment où Proust a l'idée, la forme de son roman. Il importe bien des
morceaux préexistants mais en les réécrivant: il réécrit beaucoup,
Proust, surtout au début, et en écrivant il modifie beaucoup, il réécrit
plus qu'il ne corrige (à la Flaubert) et il réécrit en fonction de la
forme qu'il a conçu de son roman, c'est-à-dire aussi de sa
démonstration.
Ça avance bien comme ça jusqu'à ce qu'il se passe
quelque chose: l'irruption d'Albertine. Albertine existe avant l'arrivée
d'Agostinelli dans la vie de Proust mais c'est sans doute celle-ci qui
va donner au personnage d'Albertine son élan et sa place. Et c'est ainsi
que vient s'insérer, inflation inattendue pour l'auteur, et pour le
lecteur pièce essentielle, l'épopée d'Albertine, prisonnière et
fugitive. A ma connaissance cette épopée n'est précédée que de très peu
de morceaux préexistants voire pas du tout. Et elle échappe à la
métaphore de la robe: elle est bien plus comme ces développements,
coupoles ou chapelles, que l'architecture renaissante ou baroque ente
sur des cathédrales médiévales qu'il s'agit d'achever. Et son écriture
me semble relever du flux, c'est-à-dire de quelque chose qui emporte
l'auteur et s'impose à lui.
Kafka, écrivain fragmentaire s'il en
est, ne fait pas beaucoup de montage à ma connaissance. Il laisse ses
fragments tels quels dans son journal et recommence de neuf. C'est comme
s'il essayait à chaque fois d'attraper ou de se laisser attraper par un
flux qui le mènera plus ou moins loin, jusqu'au bout, pourrait-on dire,
jusqu'au bout qui fera pour lui œuvre de ce qui a été écrit (bout
souvent mortel, soit dit en passant). Et la plupart du temps ça ne le
mène pas très loin. Sa réussite paradigmatique, c'est le Verdict
écrit en une nuit et dont il fera une exégèse freudienne le lendemain,
exégèse qui peut paraître parodique mais qui indique la parenté que le
flux d'écriture a, comme dépossession et comme dictée (comme écriture de
l'autre) avec le rêve.
L'écriture du roman dans ces conditions
est l'effort de maintenir un flux à travers les séances d'écriture, un
flux transversal en quelque sorte qui vient se réincarner avec plus ou
moins de bonheur dans les flux particuliers de chacune des séances
successives. Effort épuisant et au résultat aléatoire.
Il n'y pas
de montage donc chez Kafka sauf celui mécanique qui juxtapose les
différentes sessions successives dans l'écriture d'un roman. J'ai lu
quelque part, que j'aimerais bien retrouver, que Kafka appelait le
"liant": le "travail du roman" ou quelque chose comme ça et qu'il
détestait ça.
Il y a un autre type de montage possible mais que
nous faisons nous-mêmes, lecteurs ou éditeurs, qui est de rassembler des
morceaux qui appartiennent à un même élan fictionnel, je pense au Chasseur Gracchus
en particulier qui m'attache par des motifs très personnels. Nulle
volonté de lier, là, ni devoir de cohérence. Le contraste est intact et
il est lié à la multiplicité des séances (des prises) c'est-à-dire des
flux.
Il me vient bien d'autres choses à écrire sur cette ligne,
ainsi réfléchir au rapport du lecteur au flux d'écriture, à partir de ma
lecture en ce moment de la Princesse Casamassima, mais je n'ai que trop bavardé, j'ai fait mes kilomètres et j'ai un peu mal au dos. Je vais donc en rester là pour l'instant.
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