lundi 29 décembre 2025

"les membres épars" (Modiano, L'Herbe des nuits)

Pound a écrit quelque chose qui s'intitule "I gather the Limbs of Osiris". Les membres épars supposent une dispersion, c'est à dire une unité perdue ou subsistant ailleurs, dans une autre dimension. J'y pense en lisant Modiano. L'Herbe des nuits surtout où les fragments de narration sont donnés en désordre mais "derrière" lesquels on suppose, on devine, perçoit une unité, une histoire qui aurait un sens, qui pourrait être racontée de manière conventionnelle. On n'essaie pas de deviner le fin mot de cette histoire comme on pourrait le faire à la lecture d'un roman policier, malgré les signes qui pointent de ce côté-là (le policier, le meurtre...), parce qu'on sait que ce n'est pas un roman policier qu'on est en train de lire, que l'auteur ne se soucie pas de nous donner des indices quant au fin mot de l'histoire. Nous nous contentons de sentir cette unité dispersée sans nous soucier d'en deviner à l'avance le fin mot. Et d'ailleurs c'est mieux ainsi car le fin mot d'un roman policier, c'est généralement la solution d'une énigme, un point de capiton qui vient nouer ensemble l'histoire sans en exprimer l'unité. Modiano nous le donne au bout du compte ce fin mot, quelque chose comme un fin mot, qui nous satisfait moins (comme le ferait la solution d'une énigme policière) qu'il ne nous annonce la fin prochaine du roman.

(avril 2025)

vendredi 19 décembre 2025

journal (25 août), Nice - Dehli par Francfort

Mardi 25 août 92.

10:20 - Aéroport

Aéroport de Nice, j'attends l'embarquement. Je suis en demi-lévitation, dans une sorte de bulle. Assis avec d'autres passagers de mon vol au bout du hall. Passagers pour la plupart des Allemands: je vais chercher l'avion pour Delhi à Francfort. Pour la plupart des Allemands, donc, mais aussi une petite famille japonaise, trois générations, l'enfant avec une face ronde de lune, une grosse tête et une face ronde de lune et une sorte de bob à larges bords qui lui font la tête d'un petit empereur de Chine. Ce que je veux dire: une tête pas spécialement japonaise, une tête de carte de vœux chinoise aussi bien. Quelque chose d'archétypal et de mystérieux. Bon, on embarque.

10:50 - dans l'avion

Une hôtesse rousse au nez pointu nous mime les manœuvres d'urgence. Lufthansa. C'est vraiment un avion allemand, la décoration est marron et beige et c'est de la musique classique (Mozart? Haydn ?) qui passe en fond, et tout est impeccablement propre.

Tout à l'heure a fond du hall, je regardais Nice, derrière la brume de chaleur qui monte de la mer. 

Depuis quelques jours l'air est très clair le matin. Lorsque je me réveillais le matin, dans la chambre nord où j'ai dormi avec S jusqu'à son départ hier, je regardais les antennes et la clarté de l'air me faisait songer au Canada.

(En bout de piste un figuier pousse au-dessus de la mer. Au-delà une langue de galets et un parasol rose et vert.)

Je suis assez bien placé, sur le côté droit un peu derrière l'aile. Le vol ne durera qu'une heure et quart.

Sur l'aile il y a deux bandes noires de chaque côté de la partie fixe, et au milieu de ces bandes il est écrit : "Do not walk outside this area".

Nous volons vers l'est, à gauche de l'avion les Alpes, à droite la mer Je ne vois pas très bien à gauche mais je regarde tout de suite de ce côté: à droite il n'y a encore que du bleu.

À présent on voit très bien la Corse, émergeant d'une mer de nuages au-dessus de la mer liquide, et au-delà sur l'horizon la côte italienne, tout cela un peu fantomatique dans l'éblouissement du soleil qui se reflète sur l'aile. La brume de chaleur au raz de l'eau fait apparaître toutes les terres là-bas à l'est comme des îles.

Mais maintenant nous avons viré et nous allons laisser la mer. Je la regarde encore, toute une géographie à sa surface, des cartes complexes dessinées par les différences de comportement de sa surface. Et puis des petites villes côtières ligures que je ne sais pas reconnaître.

On nous sert le repas, très bien.

11:40.- Les lacs italiens tout à l'heure et à présent le Bodensee. Je vois Lindau là-bas tout au bout. La brume de chaleur ne cesse de varier d'intensité. Et devant l'aile la grande plaine allemande.

Je m'aperçois que je n'avais jusqu'à présent jamais vu l'Allemagne du ciel. Des formes rondes, globulaires. Des villages entourés de champs ou plus rarement de vergers (les vergers font un aspect grêlé, les champs des allures de tranches napolitaines courbes) et au-delà des bois. Mais les villages sont si rapprochés qu'il est devenu indiscernable si les bois cernent les champs ou si les champs (etc.) cernent les bois. Formes globulaires.

Un voyage en avion (si l'on est pas trop mal placé, s'il ne fait pas trop nuit et si la météo est propice) parle toujours de la formation du monde.

Midi. Nous arrivons à Francfort. Le vrai voyage va bientôt commencer, dans une heure et des. La forêt en-dessous, traversée par une autoroute (Raststätte), ressemble au velours du salon de l'ancien appartement de mes grands-parents à Luxembourg, tout cloisonné, le poil plus long, plus court, orienté dans tel sens ou dans tel autre, dessine les motifs.

Chaque petite automobile bien visible, bien identifiable, et je lève les yeux, la vue très loin, le troupeau des nuages jusqu'aux Alpes ou plus loin encore, jusqu'aux plaines de Pologne. Un avion passe plus bas, entre nous et la forêt traversée d'autoroute. A la vitesse qui convient à notre échelle du monde.

Forêt: des morceaux usés, comme d'un tapis.

Une forêt ici plus large (je ne sais pas quelle elle est), une clairière avec le gros toit d'une ferme (grange?) et quelques plus petites maisons autour. Les chemins qui vont vers le bois et la route.

Aux informations ce matin: graves incidents xénophobes à Rostock.

Vers l'horizon la couche de brume a les couleurs de l'arc-en-ciel, bleu en bas, rose en haut et les nuages isolés, les moutons s'y détachent ventre noir et dos blanc.

Très brutalement les moutons se transforment en nuées d'orage qui nous viennent encontre soudain gonflés et sombres, juste au moment où nous passons dessous. Turbulences.

14:00.- Voilà nous sommes repartis. L'escale à Francfort n'a pas été exagérément plaisante, le personnel au sol affichait un peu de cette morgue dont les Allemands sont capables, la fouille s'est faite sans délicatesse, je me suis retrouvé directement dans une salle d'attente sans boutique ni bar et les journaux proposés étaient exclusivement allemands. Il a fallu ensuite faire une petite queue pour aller identifier mes bagages sur le tarmac et je suis monté dans l'avion.

14:20 - Je viens d'aller pisser, enfin. Il n'y avait pas non plus de toilettes atteignables depuis la salle d'attente et j'avais envie de pisser depuis le début de l'atterrissage - la bière. Nous venons de survoler Augsburg.

On vient de nous annoncer que le ciel sera couvert au-dessus de la Turquie et qu'à Delhi la température est de 34°C, l'humidité de 90%, et qu'il risque de pleuvoir.

Nous longeons les Alpes sur le nord. Les petits lacs autour de Salzbourg dont nous avions longé certains l'été dernier. Et un vieux Mickey sur la vidéo du bord.

15:00 - Nous survolons ce que je suppose être le lac Balaton, donc la Hongrie.

15:20 - Au bout d'une plaine immense un léger relief. Je suppose : les Alpes transylvaniennes et une nouvelle plaine immense, la Roumanie. Au milieu les méandres du Danube, impressionnant.

Et je finis pendant ce temps mon second repas en écoutant de l'opéra (donc de l'italien).

J'ai sans doute tort de mettre des noms mais j'essaie, entre deux gorgées de bière, deux bouffées de tabac, deux roulades de soprane, j'essaie de suivre notre trajet sur les cartes du Bordbuch. Tout ce que je vois en réalité, c'est une immense plaine recouverte d'une brume (de chaleur) qui va s'épaississant au fur et à mesure que nous progressons vers l'est-sud-est, à la surface de laquelle se coagulent des petits cumuli. Et à travers les méandres de très larges fleuves. Au loin enfin émergent faiblement quelques crêtes noires.

Progressivement les flocons de nuages s'agglutinent, la brume sous eux s'épaissit assez pour qu'il devienne difficile de distinguer le sol sous elle et la paysage se fait purement céleste.

16:05 - Comme par miracle d'abord une côte lisse et au bout une ville, Constantinople. Les nuages qui poussent de la brume comme des stalagmites prennent des formes fantastiques. Nette au-dessus d’Istanbul celle d'un géant menaçant, aux deux bras levés. Tout ça est un peu supposé. Beaucoup de constructions pour ce qu'on peut en voir, des autoroutes, des industries.

16:20 - Au-dessus de la Turquie la brume s'éclaircit à nouveau. Un paysage ocre, des pentes sèches, des reliefs ravinés, de très longs lacs en chapelet. Le désert déjà, un désert montagneux, de longues bandes de champs près de l'eau, pâles pour la plupart, à un ton près de la couleur du désert. Le dessin précis de l'écoulement des eaux. Comme le contrôle ne nous donne plus d'information, j'ai du mal à repérer où nous sommes.

16:30 - Nuages à nouveau plus épais. Une grande ville. Ankara?

A nouveau plus de cultures et le paysage de nuées change brusquement. Stratocumuli? De vastes enclumes qui font de l'ombre aux moutons sous eux. Au loin une falaise comme d'un iceberg.

L'hôtesse qui s'occupe de ce coin-ci de l'avion est charmante. Elle ressemble à A, en blonde et un visage plus long. Mais son nez et sa bouche et les yeux marrons, une peau à peine plus pâle. J'emploie au petit bonheur l'allemand ou l'anglais et ça ne fonctionne pas trop mal.

J'étais d'abord placé, vers le fond de l'appareil, dans la zone fumeurs, à gauche de la bande de sièges centrale. Lorsqu'il m'est apparu que personne ne monterait plus, je me suis installé sur un siège à droite près d'un hublot. Un peu plus tard un Indien est venu occuper les quatre sièges libérés par mon départ. Il dort à présent enveloppé dans une couverture grise Lufthansa qui semble très confortable, et ronfle doucement.

J'ai bu trois bières.

Dire que je survole la Turquie, des pays dont j'ai si souvent cherché le chemin sur des cartes, et que j'en vois si peu.

J'ai un petit coup de barre. L'hôtesse du côté gauche vient d'avoir une longue conversation en anglais avec un gros Italien (c'étaient des Italiens qui étaient autour de moi au départ) à propos de swatchs.

J'essaierai de rattraper un peu le journal des jours précédents lorsqu'il fera nuit.

18:20 - J'ai fait un somme, d'une bonne heure. lorsque je me suis réveillé le film était commencé sur la vidéo du bord. A dog named Beethoven. Aujourd'hui je trouve ça mièvre et insupportable. Malvenu aussi sur ce trajet. Mais tandis qu'en arrière-fond j'essaie d'objectiver mon jugement je me rends compte que ce qui me semble insupportable ici pourrait me sembler délicieux dans une comédie classique des années 40, par exemple. Un cinéphile me dirait que ça n'a rien à voir mais ce n'est pas une question de cinéphilie, d'art, qui m'intéresse ici, c'est une question politique. L'hypothèse, c'est que "quelque chose" que le cinéma américain fait ne fonctionne pas aussi bien que naguère, et que c'est le signe, et même un peu plus que le signe, que le rôle de l'Amérique dans le monde est en train de changer. (...) Mais en réalité je cherche moins à produire des thèses ou je ne sais quoi qu'à garder ça en tête au moment où j'entreprends mon premier voyage pour l'Asie et tandis que l'Asie Mineure défile sous moi. Donc j'ouvre les yeux sur ce film qui se termine tout juste à l'instant. Et pendant le film, dehors, la nuit tombe.

Ce que j'ai vu fait dignement image pour les premières vues de l'Asie mais ne se laisse pas facilement décrire. Il y a d'abord eu le delta d'un fleuve qui envoyait ses alluvions dans une mer. Un peu de brume brouillait encore l'air. En bas ce devait être déjà le soir bien avancé : les rayons du soleil ne touchaient plus la terre. Et puis (j'ai roulé une cigarette, j'ai un peu regardé la télé, avant de revenir au hublot) la terre rouge sous une bande de ciel rouge comme émanée de l'outre-mer du haut ciel où commençait de s'allumer une étoile, une terre rouge reflet de ce ciel rouge, une terre dont je sais que c'est l'Iran. Je me suis approché du hublot, je m'y suis collé les yeux pour qu'il se passe quelque chose, quelque chose donc que je pourrais raconter mais il n'y avait rien là au-dessous qui puisse faire anecdote, pas la moindre présence humaine, pas de groupement végétal, juste les seuls dessins de la terre et de l'eau. Enfin, peu avant que la noirceur finisse d'envahir le hublot, alors qu'elle avait fini de couvrir la terre, j'ai vu des lumières, des lumières dont j'ai du mal à me figurer ce qu'elles pouvaient représenter, ce qui en bas, quelles formes, les envoyait vers le ciel. Elles ne semblaient pas les lumières d'une ville, plutôt quelque chose comme une constellation isolée dans l'immensité d'un ciel sans étoiles. J'ai imaginé les rues principales et les places de quelques villages ou petites villes rapprochées, ou faubourgs. Il n'y avait plus de rouge que du côté de l'ouest, vers l'arrière et plusieurs étoiles étaient allumées.

19:00 - Maintenant, c'est une vraie ville que je vois, magnifique. Je dis "magnifique" parce que ça n'a rien à voir avec la forme lumineuse d'une ville européenne. Kandahar? Le centre de la ville, ce qui en est éclairé, a une forme rectangulaire assez étroite. Sans doute deux, trois artères parallèles. Et comme des bras, éclairés en ligne trois ou quatre avenues perpendiculaires (il est clair que les premières ne se distinguent pas, je les suppose) l'une éclairée jusque très loin du centre mais seulement une ligne, l'avenue éclairée et pas les quartiers qui donnent sur elle. Très loin à gauche, c'est-à-dire vers l'est, est-nord-est. Solitaire. De l'autre côté elles sont trois à pousser plus loin leur ligne du lumière. Et puis tout autour de cette forme mais surtout à l'ouest et au nord, des foyers de lumière qui font à la ville une couronne. Des images affluent à ma fantaisie. Les faubourgs, sans doute les faubourgs. Ce sont des faubourgs que je vois, séparés du centre par des quartiers sans lumière. Nuit d'été. Et de loin en loin dans la nuit les lumières d'autres villes. Et chaque fois que je colle mon regard au hublot je vois les lumières plus ou moins lointaines de villes, îles dans un océan de ténèbres.

Je découvre l'Asie le soir, c'est-à-dire que l'Est est la nuit. Je vais à la rencontre de la nuit et non du soleil, le soleil est derrière moi et baigne l'Occident.

Il nous reste moins de deux heures de voyage et j'appréhende le choc de ce que ne manquera pas d'être l'arrivée à Delhi. J'ai eu un moment d'enthousiasme en arrivant à l'aéroport de Francfort mais je suis retombé ensuite dans mon état second, largement favorisé pas la longueur du séjour en atmosphère pressurisée : j'ai les sinus asséchés et un peu mal à la tête.

Il faut absolument (c'est qu'on doit encore nous servir un repas) que je rattrape le journal. C'est un peu ridicule et j'aurais dû le faire avant mais je ne l'ai pas fait, il s'est passé des choses pas sans importance et je ne veux pas en rester chargé lorsque je serai en Inde.

Allez, je me roule une cigarette et j'y vais.

(...)

On nous sert le souper. Il est 20:00, heure française. Nous arrivons en principe dans une heure.

6:00, heure de Delhi (2:30 à Nice) - Hôtel Classic

J'en écris un petit bout pendant que Jo prend sa douche.

Une chambre d'hôtel presque européenne, si ce n'est le grand ventilateur qui remplace l'air conditionné (je note ça parce que Jo semblait l'attendre, l'AC) et que les lits sont servis sans draps de dessus ni couverture. Odeur de Grésil comme en Algérie. Je crois Jo un peu déçue par la chambre: celle qu'elle occupait lors de son premier passage avait les murs couverts de marbre, me dit-elle.

Nous venons de passer un peu plus de trois heures sur la terrasse (balcony) sur des lits qu'on nous y avait préparés pour patienter en attendant que la chambre se libère du couple d'Australiens qui devait la quitter à 4:30. Nous avons causé en regardant les étoiles ou les geckos sur le mur autour de la porte de la salle de bains. Un grand arbre devant et tout autour le quartier de Karol Bagh que j'ai encore regardé dans le petit jour avant de venir m'enfermer ici pour dormir.

Avant: L'arrivée à l'aéroport, les garçons, le taxi prepaid. Le trajet à travers une zone indistincte, les jeeps de policiers. Le chauffeur de taxi et son acolyte, le trafic autour des cinq roupies. L'arrivée devant l'hôtel, les chiens errants. La grille tirée devant l'hôtel et l'homme en uniforme militaire, gentil, souriant. Le patron, un peu louche, la chambre derrière la réception, cinq hommes à même le sol. Comme je décide: "balcony".

Si je veux être un minimum en phase demain, il faut que je dorme.

mardi 16 décembre 2025

derniers jours à Udaipur (suite)

[derniers jours à Udaipur (25-27 septembre)] ->

Chez Soni, ça s'est plutôt bien passé. Soni était officieux et distant, comme il sait si bien être; je me rends bien compte qu'il était plus que sceptique quant au futur de l'association avec Vincent mais il n'en a rien laissé voir. Vincent, quant à lui, se disait impressionné de la qualité de ce que lui montrait Soni, à des tarifs moindres que ce que lui proposait son petit peintre des faubourgs (il faudrait raconter la nuit sur la terrasse du Suddha Guesthouse, Vincent s'impatientait parce que le peintre s'adressait à moi et il rappelait que c'était lui l'acheteur), il m'a dit qu'il allait réfléchir à la somme qu'il allait mettre dans son achat et nous avons convenu, puisque l'Art Center serait ouvert demain, de nous y retrouver le matin à dix heures.

J'ai encore une course à faire : acheter un grand sac, sur le modèle de celui que m'avait montré Joëlle : un sac dont la taille est modulable grâce à deux soufflets qui peuvent être bloqués par des fermetures éclair. Vincent m'accompagne.

Je ne suis pas beaucoup sorti de la vieille ville d'Udaipur. Je me rends compte que je n'ai pas vu beaucoup de villes en Inde: Delhi est une entité urbaine un peu monstrueuse, pas une ville. Avec ses organes, ou ses concrétions, comme autant d'objets urbains, dont l'ensemble ne fait pas une ville.

J'ai une idée assez précise de ce que j'appelle une ville. Il y faut un certain ordre et une certaine organicité. Une idée assez méditerranéenne, finalement, de la ville, celle qui semble présider aux villes italiennes. Et ça peut être assez petit, une ville, selon cette idée. Ça peut être grand aussi mais au-delà d'une certaine limite, ça devient difficile que ça reste une ville. Il faudrait alors un autre mot. Je me souviens qu'il y a longtemps je disais que ce qui faisait une ville, c'était la campagne qui l'entourait, que la ville était l'autre de la campagne.

Bref, Delhi n'est pas une ville selon cette idée-là. Je n'y ai pas trouvé de centre, Connaught Place était un centre mais Old Delhi, où je ne suis pas allé, n'est pas de ce côté-là. Et puis c'est une ville qui est deux villes, etc.Je n'ai pas appréhendé Delhi sinon comme un complexe d'impressions urbaines, assez cohérent et puissant, mais certainement pas comme une ville. Ensuite quoi Chandigarh? Le plan de Le Corbusier gagné, squatté par la vie indienne. Des bourgs dans la montagne. Kullu sans doute est une vraie petite ville de montagne mais si étirée le long de la route, si bizarrement sinueuse. Manali en tout cas n'en était pas une, qui s'égrenait en le vieux village, le quartier des hôtels et le Mall.

Udaipur était une vraie ville, avec son palais, sa vieille ville, ses quartiers modernes et ses faubourgs. Et la campagne tout autour, que je voyais chaque jour de mes fenêtres, au-delà du lac.

(Il y a quelque chose qui me travaille, depuis que je me suis mis à faire ce récit, c'est le sentiment de combien le Rajasthan était différent, était un autre pays que la montagne dont j'arrivais ou que Delhi. Combien d'ailleurs en général l'Inde que j'ai visitée est différente de l'Inde à quoi je pouvais m'attendre, que je retrouve chez Naipaul ou Narayan, chez Satyajit Ray, que je reconnais chez les serveurs du Bombay-Palace, sur le port, où je vais quelque fois souper. Cette Inde-là je l'ai rencontrée au cours de mon voyage, souvent à Delhi, à Chandigarh, mais aussi dans la montagne ou au Rajasthan, plus fugitivement, dans tel ou tel détail, de comportement le plus souvent. Mais jamais là assez forte pour me donner l'impression d'y être.)

(La romanisation de l'onomastique est souvent farfelue. D'où les variations dans mon journal. Je m'en suis rendu compte du moment où je me suis rendu capable de déchiffre le nagari. Ainsi "Delhi" devrait s'écrire "Dilli", et si "Naggar" n'a aucune raison de prendre deux "g" (et alors il prend la figure tout à fait familière de "nagar" : "ville", "village"), "Kulu" devrait avoir les deux "l" que lui donnait , outre les panneaux, etc., en devnagari, la prononciation des Indiens. Quant à Udaypur, je me suis demandé si la diphtongaison du "ai" (qui en hindi se prononce comme en français, "é") relevait d'une prononciation locale, jusqu'à ce que je puisse lire qu'en devanagari il y avait bien un "ya". Alors, pourquoi pas Udaypur ?)

Vincent m'a accompagné. Nous avons descendu Mothi Chowta, la rue commerçante de la vieille ville, qui longe le bazar. Nous causions en marchant et de temps à autre nous arrêtions à une boutique de bagagerie pour y demander s'il y avait des sacs semblables à celui que je cherchais. D'abord en bas de Mothi Chowta puis dans la ville nouvelle. Sur le carrefour d'Hathi Pol, nous avons pris à droite, le boulevard qui longe les remparts sur l'extérieur. Il y avait là un quadrilatère de boue où s'ébattaient des porcs et des petits enfants. Et je me souviens de notre conversation, d'un morceau de notre conversation. C'est Vincent qui nous a lancés là-dessus. Il m'a demandé : "Tu n'as pas du mal à reconnaître les Indiens les uns des autres ?". Je me suis souvenu de mes déboires des premiers jours ici et je lui ai répondu que oui. Et nous avons ri, lui, le noir du Kenya, moi, le blanc de France, en nous disant que tous les Indiens se ressemblent. Oui, je me souviens, le début, le tout début de cette conversation, ça a été lorsque je lui ai demandé s'il ne connaissait pas quelqu'un, je ne sais plus qui, et comme il ne voyait pas qui je voulais dire, j'ai commencé une description en lui disant : "Il a une moustache...", je me suis rendu compte de la totale nullité de l'information: tous les Indiens d'Udaipur portent la moustache, et nous avons éclaté de rire.

J'ai finalement acheté un sac pas vraiment satisfaisant (il me lâchera dès avant que je monte dans l'avion pour Delhi) à une échoppe qui dans mon souvenir donnait sur un carrefour très populeux des boulevards à la manière d'un kiosque ou d'une guérite. Je vais chercher sur le plan à repérer ce carrefour. Peut-être sur Delhi Gate, à l'angle sud-est de la vieille ville. La nuit était tombée. Pour remercier Vincent de m'avoir accompagné, je lui ai proposé un verre au café Mayur. Et pour retourner devant Jagdish Temple, nous avons pris un ricksha.

Je regarde mon journal lui-même, mes notes, et elles sont beaucoup plus complètes et moins verbeuses que cette pénible reconstitution. Qui est sans doute une fausse route.

Pendant que nous buvions notre verre, tous sont arrivés. J'avais à demi oublié le rendez-vous donné par Benji le matin. D'abord sont arrivés Jane, Mary et Julian. J'ai dû faire les présentations: je ne crois pas que Mary ni la bande des britanniques connaissaient Vincent, sauf pour l'avoir déjà croisé dans la rue. Ensuite je les ai laissés avec lui pour passer à l'hôtel, y déposer mes achats et changer mon short pour un pantalon. Lorsque j'ai été revenu, Benji était arrivé et il y avait aussi à une autre table Soni, Vijay et une jeune femme. Une jeune femme un peu grasse et pas très belle qui se faisait appeler "Bubbles". Je n'ai pas compris tout de suite que cette jeune femme était l'artiste dont Mary m'avait parlé la veille et ce matin et à qui elle avait acheté des gravures. Elle parlait avec timidité et des minauderies, d'une façon presque japonaise. Elle a raconté son histoire: elle est la fille du roi d'un petit état dans le Maddhya Pradesh. Elle vit à Udaipur, de manière non-conformiste et de ses rentes, avec un peintre. D'autres garçons de l'Art Center sont arrivés, Viru, Khan... Il y avait une belle animation au café qui à ce moment-là nous appartenait, des plats arrivaient et échangions nos places au gré des conversations. Nous échangions aussi nos plats : Soni, je crois, ou Vijay, avait commandé un idli mais n'y avait presque pas touché et il m'a proposé d'y goûter. J'ai trouvé ça délicieux et j'en ai mangé l'essentiel. J'ai proposé à Mary d'y goûter à son tour mais elle n'a pas voulu.

Benjamin plaisantait avec deux Indiens, l'un que je ne connaissais pas et qui était venu avec lui, l'autre le petit serveur du café Mayur, un garçon de petite taille dont la moustache était encore très juvénile (je dis serveur mais peut-être était-il gérant, j'avais du mal à lui assigner un âge entre 15 et 20 ans; il avait sans cesse le sourire et la plaisanterie à la bouche, quelques jours auparavant il m'avait abordé devant l'Art Center par "Do you remember me?" et comme je lui avais répondu que oui, il avait fait mine de douter de ma sincérité - il n'avait pas tort : c'étaient encore les jours où j'avais le plus grand mal à distinguer les uns des autres les visages des gens d'Udaipur - et de s'affliger de mon indifférence.

La fois suivante, et désormais je l'identifiais bien, c'est moi qui l'ai abordé en lui demandant : "Do you remember me?", et c'est devenu une sorte de running gag entre nous.). Benji parlait et les deux autres riaient, alors il a fait mettre une cassette et il a fait monter le son. C'était une musique de danse, populaire, et il s'est mis à danser. Le café n'était pas très grand, deux rangées de trois ou quatre tables à banquettes et un allée entre les deux. Nous nous sommes tous tournés pour regarder Benji danser. Il dansait avec énergie et une certaine grâce, ondulait du bassin et frappait des mains au-dessus de sa grande mèche blonde échevelée. Tout le monde riait, le petit serveur en particulier était tordu de fou rire. J'ai regardé Soni: il riait de bon cœur bien qu'avec un peu de retenue, Mary encourageait le danseur de la voix. Lorsque le morceau de musique a été fini, Benji s'est incliné et nous lui avons fait une ovation. Le garçon qui tient le café s'est tourné vers nous et a dit: "Et dire que ce gars s'en va demain !" et il s'est mis à pleurer. En se cachant les yeux il a parcouru l'allée centrale pour se réfugier derrière son comptoir. J'ai demandé à Soni ce qui lui arrivait et Soni m'a dit que c'était le rire.

Je ne me souviens plus si c'est avant ou après la danse de Benji que son amant est venu récupérer Bubbles. Ce doit être après parce que nous les avons suivis dans la rue. Il ne ressemblait en rien au personnage romantique qu'avait suggéré le récit de Bubbles. Un grand type costaud, doté de la moustache de rigueur, peu aimable. Durant les quelques minutes qu'il est resté assis avec nous, il ne s'est adressé à Bubbles que très sèchement cependant qu'elle le dévorait des yeux. Je me suis demandé si elle l'entretenait.

Je me suis un peu attardé avec Soni et Vijay devant Jagdish Temple tandis que les autres, Mary, Vincent, Janie, Julian et Benji, étaient repartis vers le Jagat Niwas. Soni m'a invité à venir boire le gin mais j'ai décliné son invitation: parce que la bière de la nuit précédente ne m'avait pas très bien réussi, je ne voulais pas boire ce soir et par ailleurs j'avais envie de fumer du haschish des British, d'être mhashish au moins une fois avant de quitter l'Inde.

En retournant à l'hôtel j'ai d'abord trouvé Janie à l'épicerie et puis dans la chambre 11, celle de Julian et Janie, en face de mon ancienne chambre, la deuxième, à présent occupée par Mary, Julian et Vincent dans une discussion qui semblait très animée, et même carrément dure. Julian surtout semblait excité, il marchait les yeux rouges et répétait à Vincent quelque chose comme : "Si tu me baises, je te baise." Vincent tenait à la main un gros shilom qu'il m'a passé, j'ai tiré quelques grosses bouffées qui m'ont presque instantanément enivré. Il y avait un grand sac en plastique plein d'herbe sous le lit. La chambre était dans un désordre effroyable, j'en ai fait la remarque à Julian qui a commencé à le prendre mal mais comme je lui ai tout de suite fait comprendre que je n'en avais rien à foutre, il s'est calmé. Janie est arrivée peu après. Comme elle voulait mettre de l'ordre dans la chambre en prévision de son départ le lendemain, ou plus exactement cette nuit-même, à 4:00, nous l'avons laissée et nous sommes allés dans ma chambre. Mary nous a rejoints. Le haschish me rendait difficile de comprendre et de parler anglais. Julian continuait sa conversation avec Vincent. Je comprenais qu'il l'avait branché sur un business, pas bien compris si c'était le même que celui que Benji et lui avaient entamés avec Gouda, des cercles à cheveux. Julian disait qu'il y avait beaucoup d'argent à gagner et que Vincent aurait sa part mais, ça revenait, qu'il devait jouer le jeu, etc.. Mary s'était mêlée à la conversation. Benji est arrivé, avec l'Indien qui était avec lui au Mayur Café. Julian est sorti un moment avec eux puis est revenu seul.

...

(Août 1993)

lundi 15 décembre 2025

le discours de Soni (le 27 septembre)

Plusieurs fois, lorsque j'ai été rentré à Nice, Co m'a demandé des nouvelles de Soni, ou ce que j'en pensais, etc.. Je lui ai à chaque fois répondu (ça a fait une sorte de running gag fatigué) que je ne savais pas encore, que j'avais à réaliser. Je pensais à mon journal, à la saisie de mon journal.

A présent je suis à la montagne, vaguement malade, physiquement et moralement, et j'ai fini la saisie du journal. Et la finissant je retrouve ce que j'avais suspendu alors, la réponse à la question de Co. Je n'ai pas avancé beaucoup, j'aurais même plutôt reculé, c'est-à-dire qu'a reculé dans le passé le temps de cette conversation avec Soni à la veille de mon départ.

Avant-hier soir je me suis endormi sur le discours de Soni, j'ai profité de l'état frontière entre la veille et le sommeil pour reconstituer ce que je pouvais des paroles de Soni. Il m'en est resté quelque chose hier, pas tout mais quelque chose et je sens se perdre ce quelque chose que je n'ai pas eu le temps de noter.

Je me souviens d'une image, Soni disait:

You come in a room with many doors, you open one of them and you find a wall behind, open another one, another wall. Someone becomes discouraged and gives up, some ones after opening ten doors, some others after a hundred, and the good door, the one opening the way you are looking for, this one, may be, was the next he was going to open. I do not give up, I keep opening doors and sometimes, I know, I'll open the right one, no matter when, it is never too late.

Je reconstitue un peu mais je me souviens de cette image de la pièce et de ses portes, peut-être parce qu'elle ranimait un vieux, un très vieux souvenir, une vignette d'un très vieux "Félix le chat", une histoire comme un rêve et une telle pièce avec ses portes, une pièce de labyrinthe, derrière chaque porte une surprise, plutôt mauvaise, une seule qui permet de poursuivre son chemin. Morceaux de contes, quelque chose comme "King's Quest" aussi...

Mais je digresse. Ce n'était pas le centre de son propos. J'ai du mal à hiérarchiser.

Je dis: la porte qui te permet de continuer ou qui ouvre sur le chemin que tu cherchais. Il a peut-être plutôt dit, oui, cela correspond mieux à mon souvenir:

Behind that door is what you are looking for, you may call it Truth, you may call it Good or you may call it God. No big matter.

Ce qu'il me disait avait à voir avec le secret. Et avec l'interprétation. C'est tout de même assez curieux et assez gonflé, il m'a donné juste avant mon départ une interprétation de son attitude pendant mon séjour. Il a miné son attitude des premiers jours comme quelqu'un donnerait la clé d'un travestissement en refaisant le personnage qu'il a joué. C'était assez gonflé, il m'a donné son message pour l'Occident. Et il y avait dans son message, tel que je pouvais le recevoir, les traits qui y identifiaient la sagesse orientale, ainsi qu'il fût d'abord de gestes avant que d'être de mots, qu'il fût mêlé de secret. Nous avions bu.

Je me suis refusé (malgré moi ou comment dire? sans l'avoir clairement décidé) à le transcrire sous forme d'une suite de mots. J'ai suspendu le moment de faire le compte-rendu de ses propos jusqu'à ce que le souvenir en soit presque complètement usé. Ce faisant, je déçois peut-être la confiance que m'a faite Soni lorsque nous sommes sortis du 4 seasons, lorsqu'il m'a demandé de retransmettre ce qu'il venait de me dire (cette effarante prétention indienne - ce que je pourrais très bien entendre comme une effarante prétention). Mais je fais aujourd'hui un autre pari, celui qui correspond à ma pratique depuis toujours.

Tu me disais "périphérique" comme un reproche ou du moins comme une critique. Tu vois peut-être, si tu as lu mon journal de voyage, comment ça marche: j'ai un certain goût du secret, je cherche à percer un secret, et le périphérique ça peut être s'éloigner comme on a appris qu'il fallait faire avec les énigmes, s'éloigner de quelques pas, tourner autour. Cette fois, dans le cas de ce journal de voyage, c'est presque caricatural: le secret, ce serait celui du dernier entretien, c'est un secret que j'ai presque intentionnellement suscité, à reculer d'en faire le compte-rendu.

(S'efforcer pour percer une énigme et ce faisant produire du périphérique. De là produire non pas la réponse, la solution de l'énigme - parce que 名可名 非常名, "le nom qui peut nommer n'est pas un nom constant" - mais du "monde".)

Mes dernières notes indiennes ont été pour reconstituer l'emploi du temps de la dernière journée. En saisissant, je lisais le déroulement de ma préoccupation comme la marche fatale d'une intrigue policière dont on devine qu'elle mène à une issue tragique. J'espère que j'en dirai un peu plus des paroles de Soni mais je vois que je ne cesse de m'en éloigner.

(...)

Il me faut, au moins, remettre en ordre le récit de cette dernière journée. Telle qu'elle apparaît dans les dernières notes du journal, elle est à n'y rien comprendre. Soni m'a demandé de rapporter en Occident notre conversation. Et j'ai fait, consciemment ou pas, en réalité à demi consciemment, un pari, le pari que ce qu'il m'avait dit n'avait de sens qu'à être explicité en un vaste récit, récit que justement visait (à l'aveuglette) le journal que je tenais depuis le début de mon voyage.

J'aurais pu considérer que Soni n'était qu'un Oriental vaniteux et irresponsable de plus; après tout ce qu'il me disait n'était pas tout à fait original. J'ai préféré croire que le récit, que le large détour du récit pourrait restituer aux paroles de Soni le sens que j'avais cru y entendre cette nuit-là. Je dis "y entendre" et non "comprendre": si je sentais un sens, si j'en étais ému ou excité, il s'en fallait de beaucoup que je comprenne ce sens. Je comprenais le mot à mot de ce que me disait Soni mais ce mot à mot que je comprenais aurait été insuffisant à m'émouvoir et à m'exciter comme je l'étais. Il y avait l'alcool bien sûr mais il y avait autre chose, il y avait ce que cette conversation représentait topologiquement comme fin de mon séjour à Udaipur, comme fin de mon séjour en Inde aussi bien. Ce que le simple rapport des paroles de Soni ne pourrait que manquer (bien sûr si je l'avais fait à sa place, dans le cours des notes de ce journal de voyage... à condition cependant qu'il fût précédé, encadré, de suffisamment de journal, or ce dernier jour est l'occasion de l'accident de journal que je craignais depuis le début, de ce qui est par excellence l'accident de journal: j'avais vécu plus que je n'avais pu en écrire en sorte que le journal tel qu'il était était devenu insuffisant à faire écrin aux propos de Soni).

Ma propre histoire, mon histoire indienne était ce qu'appelaient, me semblait-il, les paroles de Soni pour déployer leur sens, cependant elles appelaient encore une autre histoire, et avec sans doute plus de pertinence, l'histoire de ce qui m'avait précédé ici et dont j'avais négligé de recueillir tous les reflets au fur et à mesure qu'ils éclairaient mon propre voyage dans mon journal.

(janvier 1993)

Deux vues d'Udaipur

Dans mon souvenir, lorsque je le confronte à la vue aérienne de Google maps, les distances sont beaucoup plus courtes que dans la réalité, du moins à la réalité telle que je l'imagine à partir de la vue aérienne.

Les souvenirs de 1996 viennent se mêler aux souvenirs de 1992, comme il semble naturel mais, à bien l'examiner, pas autant que d'abord supposé. L'Udaipur de 96 n'est pas tout à fait le même que celui de 92. Ainsi la place qui est un peu en contrebas du temple, dans la direction du lac, j'en ai une image assez précise mais cette image date de 1996, parce que sur cette place donne l'hôtel Badi Haveli où sont descendus Zaza et son copain, et Olive, parce que dans le petit bout de rue qui joint cette place à celle du temple il y a l'échoppe qui vend du bhang. Je vois cette place sombre. Cette place sombre ne fait pas partie de ma ville d'Udaipur telle que mon souvenir de 1992 la dessine.

Ainsi ces visions (je parle ici de visions globales, synthétiques de la ville, pas de morceaux liés à des souvenirs précis, eux évidemment liés à un moment, une date) se ressemblent et se distinguent comme feraient deux peintures, deux vedute ("vedute" n'est pas tout à fait pertinent: il suppose un point de vue géométrique, une vue selon la perspective, ce qui n'est pas le cas ici, deux peintures de l'époque intermédiaire où l'on cherchait à représenter une chose mentale de façon illusionniste sans se fier à un procédé géométrique...

Comme je suis lourd ici...

... se ressemblent et se distinguent comme feraient deux peintures (ou deux détails d'une peinture, comme les paysages en arrière-plan de part et d'autre des Madones en majesté), qui essaient de donner une vision panoptique d'une ville, en en rassemblant et coordonnant les différents éléments caractéristiques. On trouverait du même artiste deux figurations de la même ville assez différentes mais où néanmoins la ville se reconnaîtrait, où ce ne seraient pas seulement les détails, les éléments, places, bâtiments, angles de vues choisis qui différeraient mais aussi, surtout l'ambiance, la tonalité. Ainsi mon Udaipur de 92 est-elle plus lumineuse, plus simple aussi que celle de 96. Je n'ai pas en tête l'exemple exact de représentations de ville (disons Florence, où l'on reconnaîtrait la cathédrale et la tour du palais de la Seigneurie, ou Rome, avec Saint-Pierre, le Colisée et l'île tibérine...) mais deux états de la Tour de Babel, peinte par Bruegel l'ancien, me viennent à l'esprit et illustrent assez bien ce que j'essaie de dire ici.

J'ai aussi, mais cela est plus mystérieux et irritant, l'idée de deux états d'un texte, d'une fiction Ou autre chose mais qui serait lié à moi, à ma biographie et à mon activité représentative.... Oui, je crois que j'ai mis la main dessus, au moins une première instance de ce schéma: les cabanes de Marscherwald. Dans les bois autour de la maison du Marscherwald, nous imaginions, mon frère et moi, une maison, autour de quoi dérouler quelques unes des histoires que nous nous racontions et que nous nous représentions, que nous agissions, et pour soutenir nos imaginations, nous ébauchions cette maison à l'aide de branches posées entre les bases de trois ou quatre arbres rapprochés selon une configuration opportune. Il ne s'agissait pas de construire une cabane mais d'évoquer, à l'aide de quelques branches, aussi de la paille ramenée d'un champ de blé fraîchement moissonné et où nous avions prélevé une botte parmi celles que la moissonneuse-batteuse avait régulièrement déposées sur la surface du champ. Nous l'avons fait une certaine année, un certain été. Et l'été suivant nous avons voulu la refaire. Et nous l'avons refaite plus grande, plus précise, plus cohérente - et cependant moins efficace sur notre imagination non du fait de sa forme propre que de l'année qui venait de s'ajouter à notre âge.... Il y a un rapport analogue entre ces deux versions successives de la maison dans la forêt et les deux versions d'Udaipur que m'ont donné successivement 1992 et 1996.

Que je revienne cependant vers Udaipur et vers la vision que je cherchais à déposer.

Udaipur, donc, Udaipur 1992. Le centre en est la place du Jadgish Temple. Elle est en haut de la vieille ville, à l'extrémité de la colline où est le City Palace, le palais du maharana d'Udaipur, une longue colline parallèle à la rive du lac. Plus au sud les structures du palais descendent jusqu'au lac mais autour de la place du temple, à l'est et au nord surtout, un peu à l'ouest aussi, ce sont les quartiers anciens. Ainsi donc la place du temple domine ces quartiers anciens, ce que j'appelle la vieille ville. Vers le nord, nord-est, descend la rue principale, jusqu'à la place de l'Horloge, Clocktower, en pente douce, vers le quartier musulman, et au-delà vers une place circulaire, qui fait la limite de la ville ancienne.

Une rue qui descend oblique vers l'eau du lac. Je vois cette rue qui descend vers le lac, d'au-dessus. La rue du Lal Ghat, du Quai Rouge, qui va parallèle à la rive, sans vue sur le lac parce que de ce côté elle est bordée par une suite continue de murs, la rue du Lal Ghat donne sur cette rue oblique. Cette dernière rue en impasse, qui se termine sur une venelle et le passage couvert qui donne accès au Jagat Niwas, जगत गिवस, je la prends tous les jours, passage obligatoire, du côté droit de la rue, un pâté de maisons en ruines. Je me dis ça au début de mon séjour, la première matinée, le matin de mon arrivée, ces murs écroulés comme d'un village abandonné et cette allure de ville ancienne. Lumière, douce température, murs blancs.

La rue du Lal Ghat donne sur la rue qui descend en oblique de la place du Jagdish Temple vers le lac, ça fait là un carrefour, une petite place irrégulière, avec une échoppe où j'achète mes bidis et ces allumettes qu'il faut prendre garde de frotter toujours vers l'extérieur, d'un mouvement des doigts vers l'avant et non vers moi parce qu'elles sont de mauvaise qualité, de très mauvaise qualité et que le souffre peut en même temps qu'il s'enflamme être projeté dans la direction du mouvement, vers le visage.

En 1992 les briquets en plastique, les briquets jetables ne sont pas encore parvenus à Udaipur, le plastique n'est pas encore arrivé: les achats sont enveloppés dans du papier journal et ce dont on ne veut plus, emballage, allumette consumée, mégot de bidi, trognon de pomme, on le jette d'une ouverture de la mains désinvolte (et un peu dédaigneuse, je vois le geste) où ce sera mangé par la terre de la rue ou par cette petite chèvre que je retrouve souvent au carrefour ou bien encore une vache blanche, le soir, qui remonte vers la place du temple rejoindre ses compagnes pour y passer la nuit.

...

(avril 2012)

dimanche 14 décembre 2025

dans le train (22 avril 1990)

Dix-huit heures, compartiment de première, conversation entre un méridional et un ardennais un peu dérangé: impossible de lire. Mais heureusement tu es entrée. Tu pourrais être la forme de mon âme, une âme toute jeune blonde et qui a des jambes. Des jambes couronnées de velours noir. Et: oui, c'est cela, ferme tes yeux et dors, que je puisse te contempler sans crainte de te gêner.

Lycéenne, sur ses cuisses un fascicule intitulé "Géographie Terminales". Mais habillée comme une femme, maquillée comme une femme, à merveille, un rose très clair, la couleur de tes lèvres n'est sans doute pas très différente, une brume de bleu autour des yeux et la peau merveilleusement blanche. Juste comme une femme.

Tu ne dors pas, tes yeux s'ouvrent par moments et peuvent piéger les miens. En diagonale. Comme je te vois, tu vas descendre à Marseille. Depuis quand n'ai-je pas eu une telle émotion? La conversation à côté, qui menaçait de tourner vinaigre, s'est abattue, je vais pouvoir reprendre mon livre.

Vingt-trois heures. L'orage à Nice. Plusieurs fois nos regards se sont croisés. À Marseille les bavards sont descendus mais pas elle. Nous sommes restés seuls un moment, elle a croisé ses jambes qu'elle avait jusque là tenues serrées sous le regard de l'Ardennais. Regards, ses yeux sont sombres sous des sourcils presque transparents. Un jeune homme est entré qui s'est assis en face d'elle et nous avons croisé un nouveau regard dont je pouvais me raconter qu'il échangeait un même ennui, si cette connivence était possible entre un homme de presque quarante ans et une jeune fille aussi chaste (son maintien, je veux dire, chaste malgré la courtesse de sa jupe noire, oui, nous étions elle et moi vêtus de noir, et le dernier moment a confirmé mon jugement), si nous pouvions elle et moi parler de la même chose, dans un seul regard peut-être.

La forme de sa bouche était délicieuse, le menton indiquait que cette beauté serait peut-être trop tôt troublé par de l'embonpoint mais pour lors point. Un minuscule grain de beauté sur la joue, la chevelure blonde relevée par une grosse pince, deux montres, une très grosse et une très petite, au poignet gauche. Oui, un peu de double menton ou cette petite bouche un peu trop grasse et l'équilibre serait rompu mais pour l'heure l'indication même d'une possible corruption rendait cette beauté plus émouvante encore. (...)

Elle est descendue à Toulon. Nos regards se sont croisés plus franchement. Elle était restée assise depuis Arles. Je l'ai regardée. Elle s'est tournée vers moi et a bredouillé un au-revoir avec un sourire. Ses joues rosissaient, je lui ai souri en retour, la bouche à demi cachée par ma main, sans rien dire. Un au-revoir de politesse mais avec un trouble qui donnait à son visage une fraîcheur de rose. Son visage s'est à présent dissous dans ma mémoire. J'ai fini le cahier Corbin.

Sauge

Quelque chose a changé dans le regard de l'homme puis l'homme l'a chassé, le quatrième jour. 

Maintenant, au milieu de l'après-midi, il est debout au soleil, au milieu de la rue, dans le soleil, la poitrine poignée de terreur Le quatrième jour. Quelque chose avait changé dans le regard de Sauge lorsqu'il est parti, comme dans le regard de l'homme tout à l'heure. Alors il n'avait pas voulu le voir, dans les yeux de Sauge. Il avait fait comme si de rien n'était, au contraire même il avait insisté, avec le sourire, un sourire de bravoure calme, s'était-il alors imaginé, mais il avait fui le regard de Sauge, alors, il avait fui ce qui avait changé dans ce regard.

Maintenant sur la place, il y a un petit marché, trois, quatre étals de marchands de légumes et de laitages sous une couverture de cannes. Il ne ressent pas la faim à cause de la terreur mais il sent le vide dans son ventre et dans son crâne. Il se laisse glisser contre un mur et assis par terre il tend la main. Personne ne lui donne rien. La terreur elle-même finit par le soigner d'elle. De l'autre main il fait une visière pour ses yeux et plusieurs heures se passent sans que personne ne lui donne rien. Le soleil décline. Bientôt l'ombre montera dans les rues, alors gare à la ronde. La terreur s'est déplacée, il a peur. Il faudrait que quelque chose se passe avant la nuit mais il est incapable de rien faire pour que quelque chose se passe, incapable même d'imaginer ce qui pourrait se passer, sinon que Sauge apparaisse devant lui. Mais elle n'apparaitra pas. Ce regard le disait: je n'apparaîtrai pas devant toi. Il est immobile, la main gauche en visière contre ses sourcils, immobile et silencieux et à l'intérieur de lui-même il appelle Sauge, il répète son nom: "Sauge, Sauge, Sauge..." et il pleure, intérieurement, sans sanglot et sans larme. Il voit le regard de Sauge, son regard qui a changé, qui dit qu'elle ne désire pas venir à son aide, qu'elle ne le sauvera pas. Et il ne proteste pas, il l'implore, il ne proteste pas, c'est peut-être le pire, ça, tandis que le soir tombe, qu'il n'y a rien là d'injuste, qu'il mérite d'être ainsi privé de support, qu'il mérite d'être damné, qu'il est réellement damné, mourir n'y changerait rien.

Il sent quelqu'un debout devant lui, il écarte un peu la main de dessus ses yeux, c'est une vieille qui est là, une vieille vêtue de hardes et qui le regarde sans aménité. Elle pose devant lui une jatte de terre, à laquelle manque un éclat triangulaire et qui contient de la bouillie d'orge. La vieille continue de le regarder. Il ne soutient pas son regard, il la remercie dans sa langue à lui, que le vieille ne comprend pas, il remercie et attrape l'écuelle et du bout de ses doigts porte un peu de la bouillie à sa bouche, lève les yeux vers la femme qui le regarde toujours de ses yeux sans aménité. Il reconnaît quelque chose du regard de Sauge dans le regard de la vieille pourtant celle-ci vient de lui donner à manger, avec son regard sans compassion. Il a suspendu son geste et la vieille finit par se détourner et s'éloigner pendant qu'il mange, avec une avidité calme, le peu de bouillie au creux de l'écuelle (et il se dit qu'il va nettoyer l'écuelle, qu'elle lui servira pour mendier). 

samedi 6 décembre 2025

derniers jours du voyage (Inde 1992), essai de mise en forme

J'ai terminé à la fin du mois dernier la mise en ligne des derniers jours du journal indien de 1992. Je n'ai pas envoyé les liens tout de suite, par peur de lasser et parce que je voulais permettre une lecture un peu plus suivie, d'autant qu'il y avait dans ces derniers jours quelque chose comme une intrigue (un peu brouillée certes). Pour faciliter une lecture plus suivie j'ai équipé les pages de liens: un lien en haut pour remonter d'une journée, un lien en bas pour passer à la journée suivante, à quoi j'ai ajouté des liens vers des anamnèses, des reconstructions mémorielles à des distances très variables de la date concernée (il y a eu d'autres anamnèses suivantes publiées plus tôt dont je ne crois pas avoir envoyé le lien, je compte équiper de façon analogue les pages de journal précédemment postées mais ma priorité désormais est d'entrer sur le blogue tout le début du journal (Dehli et l'himachal Pradesh).

Les dernières pages à date:

- 27 septembre
- 28 septembre
- 29 septembre

Pour suivre le déroulé des derniers jours, il serait plus complet de commencer par le

- 26 septembre

Pour aider au suivi j'ai fait un billet (incomplet) avec les noms des lieux, des personnes et un petit glossaire. 

Le baiser du soir dans "Monsieur Proust" de Céleste Albaret

Quand il était enfant, me racontait-il, il était la cause de scènes, parce que, principalement après le début de son asthme, il profitait de...