Mardi 25 août 92.
10:20 - Aéroport
Aéroport de Nice,
j'attends l'embarquement. Je suis en demi-lévitation, dans une sorte de
bulle. Assis avec d'autres passagers de mon vol au bout du hall.
Passagers pour la plupart des Allemands: je vais chercher l'avion pour
Delhi à Francfort. Pour la plupart des Allemands, donc, mais aussi une
petite famille japonaise, trois générations, l'enfant avec une face
ronde de lune, une grosse tête et une face ronde de lune et une sorte de
bob à larges bords qui lui font la tête d'un petit empereur de Chine.
Ce que je veux dire: une tête pas spécialement japonaise, une tête de
carte de vœux chinoise aussi bien. Quelque chose d'archétypal et de
mystérieux. Bon, on embarque.
10:50 - dans l'avion
Une hôtesse rousse au nez pointu nous mime les manœuvres d'urgence. Lufthansa.
C'est vraiment un avion allemand, la décoration est marron et beige et
c'est de la musique classique (Mozart? Haydn ?) qui passe en fond, et
tout est impeccablement propre.
Tout à l'heure a fond du hall,
je regardais Nice, derrière la brume de chaleur qui monte de la mer.
Depuis quelques
jours l'air est très clair le matin. Lorsque je me réveillais le matin,
dans la chambre nord où j'ai dormi avec S jusqu'à son départ hier, je
regardais les antennes et la clarté de l'air me faisait songer au
Canada.
(En bout de piste un figuier pousse au-dessus de la mer. Au-delà une langue de galets et un parasol rose et vert.)
Je suis assez bien placé, sur le côté droit un peu derrière l'aile. Le vol ne durera qu'une heure et quart.
Sur l'aile il y a deux bandes noires de chaque côté de la partie fixe, et au milieu de ces bandes il est écrit : "Do not walk outside this area".
Nous
volons vers l'est, à gauche de l'avion les Alpes, à droite la mer Je ne
vois pas très bien à gauche mais je regarde tout de suite de ce côté: à
droite il n'y a encore que du bleu.
À présent on voit très bien
la Corse, émergeant d'une mer de nuages au-dessus de la mer liquide, et
au-delà sur l'horizon la côte italienne, tout cela un peu fantomatique
dans l'éblouissement du soleil qui se reflète sur l'aile. La brume de
chaleur au raz de l'eau fait apparaître toutes les terres là-bas à l'est
comme des îles.
Mais maintenant nous avons viré et nous allons
laisser la mer. Je la regarde encore, toute une géographie à sa surface,
des cartes complexes dessinées par les différences de comportement de
sa surface. Et puis des petites villes côtières ligures que je ne sais
pas reconnaître.
On nous sert le repas, très bien.
11:40.- Les lacs italiens tout à l'heure et à présent le Bodensee.
Je vois Lindau là-bas tout au bout. La brume de chaleur ne cesse de
varier d'intensité. Et devant l'aile la grande plaine allemande.
Je
m'aperçois que je n'avais jusqu'à présent jamais vu l'Allemagne du
ciel. Des formes rondes, globulaires. Des villages entourés de champs ou
plus rarement de vergers (les vergers font un aspect grêlé, les champs
des allures de tranches napolitaines courbes) et au-delà des bois. Mais
les villages sont si rapprochés qu'il est devenu indiscernable si les
bois cernent les champs ou si les champs (etc.) cernent les bois. Formes
globulaires.
Un voyage en avion (si l'on est pas trop mal placé,
s'il ne fait pas trop nuit et si la météo est propice) parle toujours de
la formation du monde.
Midi. Nous arrivons à Francfort. Le vrai voyage va bientôt commencer, dans une heure et des.
La forêt en-dessous, traversée par une autoroute (Raststätte),
ressemble au velours du salon de l'ancien appartement de mes
grands-parents à Luxembourg, tout cloisonné, le poil plus long, plus
court, orienté dans tel sens ou dans tel autre, dessine les motifs.
Chaque
petite automobile bien visible, bien identifiable, et je lève les yeux,
la vue très loin, le troupeau des nuages jusqu'aux Alpes ou plus loin
encore, jusqu'aux plaines de Pologne. Un avion passe plus bas, entre
nous et la forêt traversée d'autoroute. A la vitesse qui convient à
notre échelle du monde.
Forêt: des morceaux usés, comme d'un tapis.
Une
forêt ici plus large (je ne sais pas quelle elle est), une clairière
avec le gros toit d'une ferme (grange?) et quelques plus petites maisons
autour. Les chemins qui vont vers le bois et la route.
Aux informations ce matin: graves incidents xénophobes à Rostock.
Vers
l'horizon la couche de brume a les couleurs de l'arc-en-ciel, bleu en
bas, rose en haut et les nuages isolés, les moutons s'y détachent ventre
noir et dos blanc.
Très brutalement les moutons se transforment
en nuées d'orage qui nous viennent encontre soudain gonflés et sombres,
juste au moment où nous passons dessous. Turbulences.
14:00.-
Voilà nous sommes repartis. L'escale à Francfort n'a pas été
exagérément plaisante, le personnel au sol affichait un peu de cette
morgue dont les Allemands sont capables, la fouille s'est faite sans
délicatesse, je me suis retrouvé directement dans une salle d'attente
sans boutique ni bar et les journaux proposés étaient exclusivement
allemands. Il a fallu ensuite faire une petite queue pour aller
identifier mes bagages sur le tarmac et je suis monté dans l'avion.
14:20
- Je viens d'aller pisser, enfin. Il n'y avait pas non plus de
toilettes atteignables depuis la salle d'attente et j'avais envie de
pisser depuis le début de l'atterrissage - la bière. Nous venons de
survoler Augsburg.
On vient de nous annoncer que le ciel sera
couvert au-dessus de la Turquie et qu'à Delhi la température est de
34°C, l'humidité de 90%, et qu'il risque de pleuvoir.
Nous
longeons les Alpes sur le nord. Les petits lacs autour de Salzbourg dont
nous avions longé certains l'été dernier. Et un vieux Mickey sur la
vidéo du bord.
15:00 - Nous survolons ce que je suppose être le lac Balaton, donc la Hongrie.
15:20
- Au bout d'une plaine immense un léger relief. Je suppose : les Alpes
transylvaniennes et une nouvelle plaine immense, la Roumanie. Au milieu
les méandres du Danube, impressionnant.
Et je finis pendant ce temps mon second repas en écoutant de l'opéra (donc de l'italien).
J'ai
sans doute tort de mettre des noms mais j'essaie, entre deux gorgées de
bière, deux bouffées de tabac, deux roulades de soprane, j'essaie de
suivre notre trajet sur les cartes du Bordbuch. Tout ce que je
vois en réalité, c'est une immense plaine recouverte d'une brume (de
chaleur) qui va s'épaississant au fur et à mesure que nous progressons
vers l'est-sud-est, à la surface de laquelle se coagulent des petits
cumuli. Et à travers les méandres de très larges fleuves. Au loin enfin
émergent faiblement quelques crêtes noires.
Progressivement les
flocons de nuages s'agglutinent, la brume sous eux s'épaissit assez pour
qu'il devienne difficile de distinguer le sol sous elle et la paysage
se fait purement céleste.
16:05 - Comme par
miracle d'abord une côte lisse et au bout une ville, Constantinople. Les
nuages qui poussent de la brume comme des stalagmites prennent des
formes fantastiques. Nette au-dessus d’Istanbul celle d'un géant
menaçant, aux deux bras levés. Tout ça est un peu supposé. Beaucoup de
constructions pour ce qu'on peut en voir, des autoroutes, des
industries.
16:20 - Au-dessus de la Turquie la
brume s'éclaircit à nouveau. Un paysage ocre, des pentes sèches, des
reliefs ravinés, de très longs lacs en chapelet. Le désert déjà, un
désert montagneux, de longues bandes de champs près de l'eau, pâles pour
la plupart, à un ton près de la couleur du désert. Le dessin précis de
l'écoulement des eaux. Comme le contrôle ne nous donne plus
d'information, j'ai du mal à repérer où nous sommes.
16:30 - Nuages à nouveau plus épais. Une grande ville. Ankara?
A
nouveau plus de cultures et le paysage de nuées change brusquement.
Stratocumuli? De vastes enclumes qui font de l'ombre aux moutons sous
eux. Au loin une falaise comme d'un iceberg.
L'hôtesse qui
s'occupe de ce coin-ci de l'avion est charmante. Elle ressemble à A, en
blonde et un visage plus long. Mais son nez et sa bouche et les yeux
marrons, une peau à peine plus pâle.
J'emploie au petit bonheur l'allemand ou l'anglais et ça ne fonctionne
pas trop mal.
J'étais d'abord placé, vers le fond de l'appareil,
dans la zone fumeurs, à gauche de la bande de sièges centrale. Lorsqu'il
m'est apparu que personne ne monterait plus, je me suis installé sur un
siège à droite près d'un hublot. Un peu plus tard un Indien est venu
occuper les quatre sièges libérés par mon départ. Il dort à présent
enveloppé dans une couverture grise Lufthansa qui semble très
confortable, et ronfle doucement.
J'ai bu trois bières.
Dire que je survole la Turquie, des pays dont j'ai si souvent cherché le chemin sur des cartes, et que j'en vois si peu.
J'ai
un petit coup de barre. L'hôtesse du côté gauche vient d'avoir une
longue conversation en anglais avec un gros Italien (c'étaient des
Italiens qui étaient autour de moi au départ) à propos de swatchs.
J'essaierai de rattraper un peu le journal des jours précédents lorsqu'il fera nuit.
18:20 - J'ai fait un somme, d'une bonne heure. lorsque je me suis réveillé le film était commencé sur la vidéo du bord. A dog named Beethoven.
Aujourd'hui je trouve ça mièvre et insupportable. Malvenu aussi sur ce
trajet. Mais tandis qu'en arrière-fond j'essaie d'objectiver mon
jugement je me rends compte que ce qui me semble insupportable ici
pourrait me sembler délicieux dans une comédie classique des années 40,
par exemple. Un cinéphile me dirait que ça n'a rien à voir mais ce n'est
pas une question de cinéphilie, d'art, qui m'intéresse ici, c'est une
question politique. L'hypothèse, c'est que "quelque chose" que le cinéma
américain fait ne fonctionne pas aussi bien que naguère, et que c'est
le signe, et même un peu plus que le signe, que le rôle de l'Amérique
dans le monde est en train de changer. (...) Mais en réalité je cherche
moins à produire des thèses ou je ne sais quoi qu'à garder ça en tête au
moment où j'entreprends mon premier voyage pour l'Asie et tandis que
l'Asie Mineure défile sous moi. Donc j'ouvre les yeux sur ce film qui se
termine tout juste à l'instant. Et pendant le film, dehors, la nuit
tombe.
Ce que j'ai vu fait dignement image pour les premières vues
de l'Asie mais ne se laisse pas facilement décrire. Il y a d'abord eu
le delta d'un fleuve qui envoyait ses alluvions dans une mer. Un peu de
brume brouillait encore l'air. En bas ce devait être déjà le soir bien
avancé : les rayons du soleil ne touchaient plus la terre. Et puis (j'ai
roulé une cigarette, j'ai un peu regardé la télé, avant de revenir au
hublot) la terre rouge sous une bande de ciel rouge comme émanée de
l'outre-mer du haut ciel où commençait de s'allumer une étoile, une
terre rouge reflet de ce ciel rouge, une terre dont je sais que c'est
l'Iran. Je me suis approché du hublot, je m'y suis collé les yeux pour
qu'il se passe quelque chose, quelque chose donc que je pourrais
raconter mais il n'y avait rien là au-dessous qui puisse faire anecdote,
pas la moindre présence humaine, pas de groupement végétal, juste les
seuls dessins de la terre et de l'eau. Enfin, peu avant que la noirceur
finisse d'envahir le hublot, alors qu'elle avait fini de couvrir la
terre, j'ai vu des lumières, des lumières dont j'ai du mal à me figurer
ce qu'elles pouvaient représenter, ce qui en bas, quelles formes, les
envoyait vers le ciel. Elles ne semblaient pas les lumières d'une ville,
plutôt quelque chose comme une constellation isolée dans l'immensité
d'un ciel sans étoiles. J'ai imaginé les rues principales et les places
de quelques villages ou petites villes rapprochées, ou faubourgs. Il n'y
avait plus de rouge que du côté de l'ouest, vers l'arrière et plusieurs
étoiles étaient allumées.
19:00 - Maintenant,
c'est une vraie ville que je vois, magnifique. Je dis "magnifique" parce
que ça n'a rien à voir avec la forme lumineuse d'une ville européenne.
Kandahar?
Le centre de la ville, ce qui en est éclairé, a une forme rectangulaire
assez étroite. Sans doute deux, trois artères parallèles. Et comme des
bras, éclairés en ligne trois ou quatre avenues perpendiculaires (il est
clair que les premières ne se distinguent pas, je les suppose) l'une
éclairée jusque très loin du centre mais seulement une ligne, l'avenue
éclairée et pas les quartiers qui donnent sur elle. Très loin à gauche,
c'est-à-dire vers l'est, est-nord-est. Solitaire. De l'autre côté elles
sont trois à pousser plus loin leur ligne du lumière. Et puis tout
autour de cette forme mais surtout à l'ouest et au nord, des foyers de
lumière qui font à la ville une couronne. Des images affluent à ma
fantaisie. Les faubourgs, sans doute les faubourgs. Ce sont des
faubourgs que je vois, séparés du centre par des quartiers sans lumière.
Nuit d'été. Et de loin en loin dans la nuit les lumières d'autres
villes. Et chaque fois que je colle mon regard au hublot je vois les
lumières plus ou moins lointaines de villes, îles dans un océan de
ténèbres.
Je découvre l'Asie le soir, c'est-à-dire que l'Est est
la nuit. Je vais à la rencontre de la nuit et non du soleil, le soleil
est derrière moi et baigne l'Occident.
Il nous reste moins de deux
heures de voyage et j'appréhende le choc de ce que ne manquera pas
d'être l'arrivée à Delhi. J'ai eu un moment d'enthousiasme en arrivant à
l'aéroport de Francfort mais je suis retombé ensuite dans mon état
second, largement favorisé pas la longueur du séjour en atmosphère
pressurisée : j'ai les sinus asséchés et un peu mal à la tête.
Il
faut absolument (c'est qu'on doit encore nous servir un repas) que je
rattrape le journal. C'est un peu ridicule et j'aurais dû le faire avant
mais je ne l'ai pas fait, il s'est passé des choses pas sans importance
et je ne veux pas en rester chargé lorsque je serai en Inde.
Allez, je me roule une cigarette et j'y vais.
(...)
On nous sert le souper. Il est 20:00, heure française. Nous arrivons en principe dans une heure.
6:00, heure de Delhi (2:30 à Nice) - Hôtel Classic
J'en écris un petit bout pendant que Jo prend sa douche.
Une
chambre d'hôtel presque européenne, si ce n'est le grand ventilateur
qui remplace l'air conditionné (je note ça parce que Jo semblait
l'attendre, l'AC) et que les lits sont servis sans draps de dessus ni
couverture. Odeur de Grésil comme en Algérie. Je crois Jo un peu déçue
par la chambre: celle qu'elle occupait lors de son premier passage avait
les murs couverts de marbre, me dit-elle.
Nous venons de passer un peu plus de trois heures sur la terrasse (balcony)
sur des lits qu'on nous y avait préparés pour patienter en attendant
que la chambre se libère du couple d'Australiens qui devait la quitter à
4:30. Nous avons causé en regardant les étoiles ou les geckos sur le
mur autour de la porte de la salle de bains. Un grand arbre devant et
tout autour le quartier de Karol Bagh que j'ai encore regardé dans le
petit jour avant de venir m'enfermer ici pour dormir.
Avant: L'arrivée à l'aéroport, les garçons, le taxi prepaid.
Le trajet à travers une zone indistincte, les jeeps de policiers. Le
chauffeur de taxi et son acolyte, le trafic autour des cinq roupies.
L'arrivée devant l'hôtel, les chiens errants. La grille tirée devant
l'hôtel et l'homme en uniforme militaire, gentil, souriant. Le patron,
un peu louche, la chambre derrière la réception, cinq hommes à même le
sol. Comme je décide: "balcony".
Si je veux être un minimum en phase demain, il faut que je dorme.