lundi 15 décembre 2025

le discours de Soni (le 27 septembre)

Plusieurs fois, lorsque j'ai été rentré à Nice, Co m'a demandé des nouvelles de Soni, ou ce que j'en pensais, etc.. Je lui ai à chaque fois répondu (ça a fait une sorte de running gag fatigué) que je ne savais pas encore, que j'avais à réaliser. Je pensais à mon journal, à la saisie de mon journal.

A présent je suis à la montagne, vaguement malade, physiquement et moralement, et j'ai fini la saisie du journal. Et la finissant je retrouve ce que j'avais suspendu alors, la réponse à la question de Co. Je n'ai pas avancé beaucoup, j'aurais même plutôt reculé, c'est-à-dire qu'a reculé dans le passé le temps de cette conversation avec Soni à la veille de mon départ.

Avant-hier soir je me suis endormi sur le discours de Soni, j'ai profité de l'état frontière entre la veille et le sommeil pour reconstituer ce que je pouvais des paroles de Soni. Il m'en est resté quelque chose hier, pas tout mais quelque chose et je sens se perdre ce quelque chose que je n'ai pas eu le temps de noter.

Je me souviens d'une image, Soni disait:

You come in a room with many doors, you open one of them and you find a wall behind, open another one, another wall. Someone becomes discouraged and gives up, some ones after opening ten doors, some others after a hundred, and the good door, the one opening the way you are looking for, this one, may be, was the next he was going to open. I do not give up, I keep opening doors and sometimes, I know, I'll open the right one, no matter when, it is never too late.

Je reconstitue un peu mais je me souviens de cette image de la pièce et de ses portes, peut-être parce qu'elle ranimait un vieux, un très vieux souvenir, une vignette d'un très vieux "Félix le chat", une histoire comme un rêve et une telle pièce avec ses portes, une pièce de labyrinthe, derrière chaque porte une surprise, plutôt mauvaise, une seule qui permet de poursuivre son chemin. Morceaux de contes, quelque chose comme "King's Quest" aussi...

Mais je digresse. Ce n'était pas le centre de son propos. J'ai du mal à hiérarchiser.

Je dis: la porte qui te permet de continuer ou qui ouvre sur le chemin que tu cherchais. Il a peut-être plutôt dit, oui, cela correspond mieux à mon souvenir:

Behind that door is what you are looking for, you may call it Truth, you may call it Good or you may call it God. No big matter.

Ce qu'il me disait avait à voir avec le secret. Et avec l'interprétation. C'est tout de même assez curieux et assez gonflé, il m'a donné juste avant mon départ une interprétation de son attitude pendant mon séjour. Il a miné son attitude des premiers jours comme quelqu'un donnerait la clé d'un travestissement en refaisant le personnage qu'il a joué. C'était assez gonflé, il m'a donné son message pour l'Occident. Et il y avait dans son message, tel que je pouvais le recevoir, les traits qui y identifiaient la sagesse orientale, ainsi qu'il fût d'abord de gestes avant que d'être de mots, qu'il fût mêlé de secret. Nous avions bu.

Je me suis refusé (malgré moi ou comment dire? sans l'avoir clairement décidé) à le transcrire sous forme d'une suite de mots. J'ai suspendu le moment de faire le compte-rendu de ses propos jusqu'à ce que le souvenir en soit presque complètement usé. Ce faisant, je déçois peut-être la confiance que m'a faite Soni lorsque nous sommes sortis du 4 seasons, lorsqu'il m'a demandé de retransmettre ce qu'il venait de me dire (cette effarante prétention indienne - ce que je pourrais très bien entendre comme une effarante prétention). Mais je fais aujourd'hui un autre pari, celui qui correspond à ma pratique depuis toujours.

Tu me disais "périphérique" comme un reproche ou du moins comme une critique. Tu vois peut-être, si tu as lu mon journal de voyage, comment ça marche: j'ai un certain goût du secret, je cherche à percer un secret, et le périphérique ça peut être s'éloigner comme on a appris qu'il fallait faire avec les énigmes, s'éloigner de quelques pas, tourner autour. Cette fois, dans le cas de ce journal de voyage, c'est presque caricatural: le secret, ce serait celui du dernier entretien, c'est un secret que j'ai presque intentionnellement suscité, à reculer d'en faire le compte-rendu.

(S'efforcer pour percer une énigme et ce faisant produire du périphérique. De là produire non pas la réponse, la solution de l'énigme - parce que 名可名 非常名, "le nom qui peut nommer n'est pas un nom constant" - mais du "monde".)

Mes dernières notes indiennes ont été pour reconstituer l'emploi du temps de la dernière journée. En saisissant, je lisais le déroulement de ma préoccupation comme la marche fatale d'une intrigue policière dont on devine qu'elle mène à une issue tragique. J'espère que j'en dirai un peu plus des paroles de Soni mais je vois que je ne cesse de m'en éloigner.

(...)

Il me faut, au moins, remettre en ordre le récit de cette dernière journée. Telle qu'elle apparaît dans les dernières notes du journal, elle est à n'y rien comprendre. Soni m'a demandé de rapporter en Occident notre conversation. Et j'ai fait, consciemment ou pas, en réalité à demi consciemment, un pari, le pari que ce qu'il m'avait dit n'avait de sens qu'à être explicité en un vaste récit, récit que justement visait (à l'aveuglette) le journal que je tenais depuis le début de mon voyage.

J'aurais pu considérer que Soni n'était qu'un Oriental vaniteux et irresponsable de plus; après tout ce qu'il me disait n'était pas tout à fait original. J'ai préféré croire que le récit, que le large détour du récit pourrait restituer aux paroles de Soni le sens que j'avais cru y entendre cette nuit-là. Je dis "y entendre" et non "comprendre": si je sentais un sens, si j'en étais ému ou excité, il s'en fallait de beaucoup que je comprenne ce sens. Je comprenais le mot à mot de ce que me disait Soni mais ce mot à mot que je comprenais aurait été insuffisant à m'émouvoir et à m'exciter comme je l'étais. Il y avait l'alcool bien sûr mais il y avait autre chose, il y avait ce que cette conversation représentait topologiquement comme fin de mon séjour à Udaipur, comme fin de mon séjour en Inde aussi bien. Ce que le simple rapport des paroles de Soni ne pourrait que manquer (bien sûr si je l'avais fait à sa place, dans le cours des notes de ce journal de voyage... à condition cependant qu'il fût précédé, encadré, de suffisamment de journal, or ce dernier jour est l'occasion de l'accident de journal que je craignais depuis le début, de ce qui est par excellence l'accident de journal: j'avais vécu plus que je n'avais pu en écrire en sorte que le journal tel qu'il était était devenu insuffisant à faire écrin aux propos de Soni).

Ma propre histoire, mon histoire indienne était ce qu'appelaient, me semblait-il, les paroles de Soni pour déployer leur sens, cependant elles appelaient encore une autre histoire, et avec sans doute plus de pertinence, l'histoire de ce qui m'avait précédé ici et dont j'avais négligé de recueillir tous les reflets au fur et à mesure qu'ils éclairaient mon propre voyage dans mon journal.

(janvier 1993)

1 commentaire:

  1. Je ne suis pas sûr de bien comprendre (le secret), et c'est long et répétitif et fastidieux, mais je crois que c'est très bien ainsi. Que c'est très beau. J'insiste sur le "je crois que c'est très beau", que j'ai rencontré dans l'un de mes propres textes, il y a quelques jours. Je ne le dis pas par erreur.)

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