[derniers jours à Udaipur (25-27 septembre)] ->
Chez Soni, ça s'est plutôt bien passé. Soni était officieux et distant, comme il sait si bien être; je me rends bien compte qu'il était plus que sceptique quant au futur de l'association avec Vincent mais il n'en a rien laissé voir. Vincent, quant à lui, se disait impressionné de la qualité de ce que lui montrait Soni, à des tarifs moindres que ce que lui proposait son petit peintre des faubourgs (il faudrait raconter la nuit sur la terrasse du Suddha Guesthouse, Vincent s'impatientait parce que le peintre s'adressait à moi et il rappelait que c'était lui l'acheteur), il m'a dit qu'il allait réfléchir à la somme qu'il allait mettre dans son achat et nous avons convenu, puisque l'Art Center serait ouvert demain, de nous y retrouver le matin à dix heures.
J'ai encore une course à faire : acheter un grand sac, sur le modèle de celui que m'avait montré Joëlle : un sac dont la taille est modulable grâce à deux soufflets qui peuvent être bloqués par des fermetures éclair. Vincent m'accompagne.
–
Je ne suis pas beaucoup sorti de la vieille ville d'Udaipur. Je me rends compte que je n'ai pas vu beaucoup de villes en Inde: Delhi est une entité urbaine un peu monstrueuse, pas une ville. Avec ses organes, ou ses concrétions, comme autant d'objets urbains, dont l'ensemble ne fait pas une ville.
J'ai une idée assez précise de ce que j'appelle une ville. Il y faut un certain ordre et une certaine organicité. Une idée assez méditerranéenne, finalement, de la ville, celle qui semble présider aux villes italiennes. Et ça peut être assez petit, une ville, selon cette idée. Ça peut être grand aussi mais au-delà d'une certaine limite, ça devient difficile que ça reste une ville. Il faudrait alors un autre mot. Je me souviens qu'il y a longtemps je disais que ce qui faisait une ville, c'était la campagne qui l'entourait, que la ville était l'autre de la campagne.
Bref, Delhi n'est pas une ville selon cette idée-là. Je n'y ai pas trouvé de centre, Connaught Place était un centre mais Old Delhi, où je ne suis pas allé, n'est pas de ce côté-là. Et puis c'est une ville qui est deux villes, etc.Je n'ai pas appréhendé Delhi sinon comme un complexe d'impressions urbaines, assez cohérent et puissant, mais certainement pas comme une ville. Ensuite quoi Chandigarh? Le plan de Le Corbusier gagné, squatté par la vie indienne. Des bourgs dans la montagne. Kullu sans doute est une vraie petite ville de montagne mais si étirée le long de la route, si bizarrement sinueuse. Manali en tout cas n'en était pas une, qui s'égrenait en le vieux village, le quartier des hôtels et le Mall.
Udaipur était une vraie ville, avec son palais, sa vieille ville, ses quartiers modernes et ses faubourgs. Et la campagne tout autour, que je voyais chaque jour de mes fenêtres, au-delà du lac.
(Il y a quelque chose qui me travaille, depuis que je me suis mis à faire ce récit, c'est le sentiment de combien le Rajasthan était différent, était un autre pays que la montagne dont j'arrivais ou que Delhi. Combien d'ailleurs en général l'Inde que j'ai visitée est différente de l'Inde à quoi je pouvais m'attendre, que je retrouve chez Naipaul ou Narayan, chez Satyajit Ray, que je reconnais chez les serveurs du Bombay-Palace, sur le port, où je vais quelque fois souper. Cette Inde-là je l'ai rencontrée au cours de mon voyage, souvent à Delhi, à Chandigarh, mais aussi dans la montagne ou au Rajasthan, plus fugitivement, dans tel ou tel détail, de comportement le plus souvent. Mais jamais là assez forte pour me donner l'impression d'y être.)
(La romanisation de l'onomastique est souvent farfelue. D'où les variations dans mon journal. Je m'en suis rendu compte du moment où je me suis rendu capable de déchiffre le nagari. Ainsi "Delhi" devrait s'écrire "Dilli", et si "Naggar" n'a aucune raison de prendre deux "g" (et alors il prend la figure tout à fait familière de "nagar" : "ville", "village"), "Kulu" devrait avoir les deux "l" que lui donnait , outre les panneaux, etc., en devnagari, la prononciation des Indiens. Quant à Udaypur, je me suis demandé si la diphtongaison du "ai" (qui en hindi se prononce comme en français, "é") relevait d'une prononciation locale, jusqu'à ce que je puisse lire qu'en devanagari il y avait bien un "ya". Alors, pourquoi pas Udaypur ?)
–
Vincent m'a accompagné. Nous avons descendu Mothi Chowta, la rue commerçante de la vieille ville, qui longe le bazar. Nous causions en marchant et de temps à autre nous arrêtions à une boutique de bagagerie pour y demander s'il y avait des sacs semblables à celui que je cherchais. D'abord en bas de Mothi Chowta puis dans la ville nouvelle. Sur le carrefour d'Hathi Pol, nous avons pris à droite, le boulevard qui longe les remparts sur l'extérieur. Il y avait là un quadrilatère de boue où s'ébattaient des porcs et des petits enfants. Et je me souviens de notre conversation, d'un morceau de notre conversation. C'est Vincent qui nous a lancés là-dessus. Il m'a demandé : "Tu n'as pas du mal à reconnaître les Indiens les uns des autres ?". Je me suis souvenu de mes déboires des premiers jours ici et je lui ai répondu que oui. Et nous avons ri, lui, le noir du Kenya, moi, le blanc de France, en nous disant que tous les Indiens se ressemblent. Oui, je me souviens, le début, le tout début de cette conversation, ça a été lorsque je lui ai demandé s'il ne connaissait pas quelqu'un, je ne sais plus qui, et comme il ne voyait pas qui je voulais dire, j'ai commencé une description en lui disant : "Il a une moustache...", je me suis rendu compte de la totale nullité de l'information: tous les Indiens d'Udaipur portent la moustache, et nous avons éclaté de rire.
J'ai finalement acheté un sac pas vraiment satisfaisant (il me lâchera dès avant que je monte dans l'avion pour Delhi) à une échoppe qui dans mon souvenir donnait sur un carrefour très populeux des boulevards à la manière d'un kiosque ou d'une guérite. Je vais chercher sur le plan à repérer ce carrefour. Peut-être sur Delhi Gate, à l'angle sud-est de la vieille ville. La nuit était tombée. Pour remercier Vincent de m'avoir accompagné, je lui ai proposé un verre au café Mayur. Et pour retourner devant Jagdish Temple, nous avons pris un ricksha.
Je regarde mon journal lui-même, mes notes, et elles sont beaucoup plus complètes et moins verbeuses que cette pénible reconstitution. Qui est sans doute une fausse route.
Pendant que nous buvions notre verre, tous sont arrivés. J'avais à demi oublié le rendez-vous donné par Benji le matin. D'abord sont arrivés Jane, Mary et Julian. J'ai dû faire les présentations: je ne crois pas que Mary ni la bande des britanniques connaissaient Vincent, sauf pour l'avoir déjà croisé dans la rue. Ensuite je les ai laissés avec lui pour passer à l'hôtel, y déposer mes achats et changer mon short pour un pantalon. Lorsque j'ai été revenu, Benji était arrivé et il y avait aussi à une autre table Soni, Vijay et une jeune femme. Une jeune femme un peu grasse et pas très belle qui se faisait appeler "Bubbles". Je n'ai pas compris tout de suite que cette jeune femme était l'artiste dont Mary m'avait parlé la veille et ce matin et à qui elle avait acheté des gravures. Elle parlait avec timidité et des minauderies, d'une façon presque japonaise. Elle a raconté son histoire: elle est la fille du roi d'un petit état dans le Maddhya Pradesh. Elle vit à Udaipur, de manière non-conformiste et de ses rentes, avec un peintre. D'autres garçons de l'Art Center sont arrivés, Viru, Khan... Il y avait une belle animation au café qui à ce moment-là nous appartenait, des plats arrivaient et échangions nos places au gré des conversations. Nous échangions aussi nos plats : Soni, je crois, ou Vijay, avait commandé un idli mais n'y avait presque pas touché et il m'a proposé d'y goûter. J'ai trouvé ça délicieux et j'en ai mangé l'essentiel. J'ai proposé à Mary d'y goûter à son tour mais elle n'a pas voulu.
Benjamin plaisantait avec deux Indiens, l'un que je ne connaissais pas et qui était venu avec lui, l'autre le petit serveur du café Mayur, un garçon de petite taille dont la moustache était encore très juvénile (je dis serveur mais peut-être était-il gérant, j'avais du mal à lui assigner un âge entre 15 et 20 ans; il avait sans cesse le sourire et la plaisanterie à la bouche, quelques jours auparavant il m'avait abordé devant l'Art Center par "Do you remember me?" et comme je lui avais répondu que oui, il avait fait mine de douter de ma sincérité - il n'avait pas tort : c'étaient encore les jours où j'avais le plus grand mal à distinguer les uns des autres les visages des gens d'Udaipur - et de s'affliger de mon indifférence.
La fois suivante, et désormais je l'identifiais bien, c'est moi qui l'ai abordé en lui demandant : "Do you remember me?", et c'est devenu une sorte de running gag entre nous.). Benji parlait et les deux autres riaient, alors il a fait mettre une cassette et il a fait monter le son. C'était une musique de danse, populaire, et il s'est mis à danser. Le café n'était pas très grand, deux rangées de trois ou quatre tables à banquettes et un allée entre les deux. Nous nous sommes tous tournés pour regarder Benji danser. Il dansait avec énergie et une certaine grâce, ondulait du bassin et frappait des mains au-dessus de sa grande mèche blonde échevelée. Tout le monde riait, le petit serveur en particulier était tordu de fou rire. J'ai regardé Soni: il riait de bon cœur bien qu'avec un peu de retenue, Mary encourageait le danseur de la voix. Lorsque le morceau de musique a été fini, Benji s'est incliné et nous lui avons fait une ovation. Le garçon qui tient le café s'est tourné vers nous et a dit: "Et dire que ce gars s'en va demain !" et il s'est mis à pleurer. En se cachant les yeux il a parcouru l'allée centrale pour se réfugier derrière son comptoir. J'ai demandé à Soni ce qui lui arrivait et Soni m'a dit que c'était le rire.
Je ne me souviens plus si c'est avant ou après la danse de Benji que son amant est venu récupérer Bubbles. Ce doit être après parce que nous les avons suivis dans la rue. Il ne ressemblait en rien au personnage romantique qu'avait suggéré le récit de Bubbles. Un grand type costaud, doté de la moustache de rigueur, peu aimable. Durant les quelques minutes qu'il est resté assis avec nous, il ne s'est adressé à Bubbles que très sèchement cependant qu'elle le dévorait des yeux. Je me suis demandé si elle l'entretenait.
Je me suis un peu attardé avec Soni et Vijay devant Jagdish Temple tandis que les autres, Mary, Vincent, Janie, Julian et Benji, étaient repartis vers le Jagat Niwas. Soni m'a invité à venir boire le gin mais j'ai décliné son invitation: parce que la bière de la nuit précédente ne m'avait pas très bien réussi, je ne voulais pas boire ce soir et par ailleurs j'avais envie de fumer du haschish des British, d'être mhashish au moins une fois avant de quitter l'Inde.
En retournant à l'hôtel j'ai d'abord trouvé Janie à l'épicerie et puis dans la chambre 11, celle de Julian et Janie, en face de mon ancienne chambre, la deuxième, à présent occupée par Mary, Julian et Vincent dans une discussion qui semblait très animée, et même carrément dure. Julian surtout semblait excité, il marchait les yeux rouges et répétait à Vincent quelque chose comme : "Si tu me baises, je te baise." Vincent tenait à la main un gros shilom qu'il m'a passé, j'ai tiré quelques grosses bouffées qui m'ont presque instantanément enivré. Il y avait un grand sac en plastique plein d'herbe sous le lit. La chambre était dans un désordre effroyable, j'en ai fait la remarque à Julian qui a commencé à le prendre mal mais comme je lui ai tout de suite fait comprendre que je n'en avais rien à foutre, il s'est calmé. Janie est arrivée peu après. Comme elle voulait mettre de l'ordre dans la chambre en prévision de son départ le lendemain, ou plus exactement cette nuit-même, à 4:00, nous l'avons laissée et nous sommes allés dans ma chambre. Mary nous a rejoints. Le haschish me rendait difficile de comprendre et de parler anglais. Julian continuait sa conversation avec Vincent. Je comprenais qu'il l'avait branché sur un business, pas bien compris si c'était le même que celui que Benji et lui avaient entamés avec Gouda, des cercles à cheveux. Julian disait qu'il y avait beaucoup d'argent à gagner et que Vincent aurait sa part mais, ça revenait, qu'il devait jouer le jeu, etc.. Mary s'était mêlée à la conversation. Benji est arrivé, avec l'Indien qui était avec lui au Mayur Café. Julian est sorti un moment avec eux puis est revenu seul.
...
(Août 1993)
Tu me donnes envie de relire Naipaul. C'est comme si tu donnais un envers occidental de Naipaul
RépondreSupprimer