L'autobus est arrivé à Udaipur à la nuit tombée. J'ai raconté mon arrivée: le contrôleur avec qui j'avais sympathisé est descendu du bus dans les faubourgs, avant l'arrivée à la gare, donc. Je me revois devant la gare avec mon gros paquet, cet énorme sac plastique fermé de grosses ficelles. Je me suis un peu avancé du côté où attendaient les rikshas. Dans la pénombre, avec ce gros paquet, je devais avoir l'air assez indien parce que les ricksha-walas ne se sont pas précipité sur moi. J'en ai avisé un, ai un peu attendu pendant qu'il allait chercher sa machine. Sa machine qui, comme je l'ai dit, était joliment arrangée, avec des petits rideaux et de la musique, et de petites images.
Je suis arrivé au Jagat Niwas vers 21:00, je suis allé déposer mon paquet dans la nouvelle chambre que j'avais demandé qu'on me réserve pour mon retour (puisque j'avais laissé la mienne, la chambre 10, à Mary en partant). Je n'ai pas pu ravoir la première chambre, celle que j'avais eu en arrivant, j'ai la chambre neuf, sur la deuxième cour, à peu près sous la première chambre. Il y a bien une fenêtre qui donne sur le lac, comme je l'avais demandé en partant, mais c'est une chambre sans charme, l'air d'une chambre d'hôtel quelconque avec un grand double lit au milieu et un peinture hideuse au-dessus de la tête de lit. Ça n'a pas beaucoup d'importance: je ne suis plus là pour très longtemps et je n'y passerai que trois nuits. Au moins est-elle confortable et grande. Je prends une douche rapide et je monte au restaurant pour y manger un morceau tant qu'il est encore temps.
J'y retrouve Mary et deux de l'équipe britannique (appelons-les ainsi): Benjamin et Jane. Je m'assieds à leur table et je commande un poulet Strogonoff (il y a quelques spécialités occidentales sur la carte) et une bière pour laver la poussière du voyage.
(En écrivant je me dis que le Rajasthan, comme la mémoire me le représente assez précisément, avec les sensations, ne ressemble pas beaucoup à l'Inde que me présentait le livre de Naipaul que je lisais tout à l'heure. Le petit voyage avait quelque chose d'idyllique: partout une très grande pauvreté mais jamais cette misère grouillante que j'avais vue par exemple à Chandigarh, et puis un pays sec, une pauvreté sèche. Allure, encore une fois, au retour, de papier peint, la halte près du bosquet de bambous.)
Comme nous causons j'apprends un peu mieux qui sont les trois "britanniques". Jane d'abord, qui n'est en fin de compte peut-être pas britannique du tout: elle est à moitié allemande et née à Montréal. C'est elle qui était malade (elle l'est toujours d'ailleurs, paraît-il, même si elle ne le semble pas du tout ce soir) et c'est elle aussi qui l'autre jour causait sur la loggia devant ma chambre avec le médecin allemand. Comme elle parlait parfaitement allemand, comme elle parlait allemand comme une allemande, et comme je la supposais anglaise, je n'avais pas supposé que ce fût elle. Je la crois un peu plus âgée que les deux garçons qui doivent tout juste dépasser la vingtaine, quant à elle je lui donne vingt-deux ou vingt-trois ans. Elle a une très mignonne figure et je l'avais remarquée avec le désir de l'approcher la première fois que je l'ai vue. Elle est l'amie de Julian et d'après ce que m'apprend la conversation de ce soir leur relation est agitée.
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Je viens de finir An Aera of Darkness. Ce petit livre m'aura duré longtemps alors que le gros India avait pour l'essentiel été lu dans les quelques jours de mon séjour à Udaipur.
Les deux garçons, Benjamin (Benji) et Julian, sont indiscutablement britanniques. Ils semblent, pour moi qui n'ai jamais mis les pieds sur leur île et qui connais peu les Anglais en général, sortis d'un livre de Forster ou de Waugh. Ils sont beaux, très jeunes et effrontés, ils parlent l'anglais avec un accent que je suppose être celui d'Oxbridge. Benji est blond, des cheveux bouclés en épaisses mèches sur le dessus de la tête. Julian est roux et il a la peau laiteuse des roux, un visage régulier qui me donne une impression de familiarité et une tendance encore toute latente à l'embonpoint.
Mais Julian, tandis que j'attends mon poulet Strogonoff, n'est pas là. Je cause avec Mary et Jane tandis que Benji s'occupe sur un gros cahier à couverture en tissu rouge et pages jaunes, comme on en trouve ici et que les voyageurs utilisent pour leur journal de voyage. Il y trace des lignes à la règle et le transforme en un agenda standard. Il y réserve même une partie pour les adresses que Mary inaugurera par la sienne. Je cause avec Mary et Jane, d'abord d'astrologie puis, comme Mary interroge sur la différence entre langouste et homard, Jane et moi nous échangeons des souvenirs de homards québecois. Mary me parle d'une artiste qu'elle est allée visiter aujourd'hui. Pas de la peinture rajasthanie, des gravures, belle technique, dit-elle. Enfin ça lui plaît, elle me montrera ça demain. Mon poulet arrive, délicieux, une sauce crémeuse, une couronne de riz blanc. Je recommande une bière. Julian arrive avec Guda, le marchand de chemises. Guda a un visage long et pâle, une petite moustache. Il me dit qu'il est de religion jaïn.
Le maître d'hôtel éteint les lumières sur la terrasse du restaurant. Mary fait du foin et comme le maître d'hôtel s'en tient à ses instructions, elle appelle "Raju, Raju", le patron. Ce sont en réalité deux frères qui tiennent l'hôtel, tous deux gros, avec une grosse moustache. Ils passent souvent la soirée à une petite table ronde près de la terrasse du restaurant, rejoints parfois par un client de l'hôtel. Soni m'expliquera que l'aîné était militaire. C'est en tous cas un type fin et assez drôle. Il prend les récriminations de Mary par la plaisanterie et arrange le coup, il nous demande seulement d'éteindre la lumière au moment d'aller nous coucher.
Guda me parle comme à quelqu'un de plus familier avec l'Inde que le reste de la tablée, me donne du "sir", me dit aussi du bien de Gopal (qui m'avait amené chez lui) et me fait, sans obséquiosité, des démonstrations de sympathie.
Mary et Jane sont parties se coucher. Nous buvons encore de la bière. Les deux garçons parlent avec Guda du business qu'ils veulent monter avec lui. Et puis comme Guda s'en va, nous regagnons tous nos chambres et de minuit à une heure je fais le journal de la journée.
La nuit (du vendredi 25 au samedi 26 septembre), cette nuit-là, je dors mal, mauvaise digestion.
C'est aujourd'hui le dernier jour ouvrable que je passe à Udaipur. J'ai des courses à faire. Aussi je ne m'attarde pas. Je prends une note, le petit déjeuner et je sors tout de suite pour aller chez Vijay reprendre les bagages que j'y avais laissés avant de prendre le bus pour Ranakpur. Il se réveillait. Nous avons bu le thé ensemble. J'ai entraperçu son père qui partait au travail - il travaille dans une banque, près de Clocktower. Vijay m'avait présenté sa mère la première fois que je suis venu chez lui, le lendemain de mon arrivée mais il ne m'a pas présenté son père. J'ai sorti de mes paquets ma cravate (j'avais emmené une cravate dans mes bagages, celle que je préférais, au cas où) et je la lui ai offerte (il parlait du costume noir qu'il s'était commandé pour son mariage). Et puis je suis retourné à l'hôtel.
J'ai pris une douche, j'ai donné le linge du voyage à laver et je suis allé voir Mary. Elle se réveillait tout juste. Elle m'a montré les gravures dont elle m'avait parlé hier soir. Des visages. Ça me semblait aussi misérable que tout ce qui se donne comme art moderne en Inde (des reproductions de peintures dans les journaux). J'ai dit que la technique était intéressante et j'ai pensé, sans le dire, que ça n'irait pas mal dans le Massachussetts (les Américains sont généralement plus tolérants que nous-autres, Européens, en matière d'art). Mary a vu que je ne partageais pas son enthousiasme.
Je l'ai laissée ensuite pour passer à l'Art Center. Gopal était là. Je lui ai donné deux travellers et nous avons causé. Gopal m'a raconté son histoire, comment il se retrouvait ici. Son père était riche, il était marchand, d'épices, de blé, de fruits secs, dans un village à soixante kilomètres de Jaipur. Il tombe gravement malade, les soins coûtent cher, il meurt tôt puis c'est la mère de Gopal qui tombe malade, nouveaux frais, beaucoup de malchance. La famille se retrouve très pauvre, cinq garçons et trois filles. Le frère aîné trouve à s'employer à Udaipur, dans les autobus, chauffeur-contrôleur. Gopal vient à Udaipur mais ne trouve pas de travail. Et, me raconte Gopal, alors qu'il est complètement désespéré, il entend parler d'un Sindhi. Il va trouver le Sindhi, lui dit son dénuement et lui demande de l'employer. Le Sindhi le prend avec lui, le fait travailler d'abord trois mois sans le payer puis le paye 100 roupies par mois, puis 150. Je ne me souviens pas à quelle industrie travaillait le Sindhi, je me souviens seulement que Gopal m'a parlé de lui comme de son maître. Il était shaivite et a initié Gopal à la spiritualité de sa secte. Et puis le Sindhi est mort. Gopal s'est disputé avec ses fils parce qu'il s'estimait insuffisamment payé et les a quittés pour venir travailler chez Soni. Il est très content de travailler avec Soni et me dit le respect qu'il a pour lui. C'est-à-dire que Soni est à son tour quelque chose comme un maître. C'est Gopal qui s'est occupé de moi à Udaipur. Il est marié, et très heureux de son mariage (au point que les autres se moquent parfois gentiment de son contentement). Il est un peu plus vieux que les autres garçons et c'est le plus sérieux, il n'accompagne ps les beuveries de Soni et de ses garçons. Vijay m'a dit une fois qu'il ne l'aimait pas et qu'il était hypocrite.
Je vais ensuite chez Guda. J'ai des chemises à récupérer que j'avais commandées avant de partir pour Ranakpur. Benji, Julian et Janie étaient là, au fond de la boutique, Benji nonchalamment écroulé dans les rouleaux de tissu, vêtu d'une robe de chambre en fausse soie qu'il venait de se faire faire, Julian, lui, causait avec Guda, de leur affaire (Julian et Benji voulaient faire fabriquer des rubans élastiques à cheveux, des scrunchies), causait beaucoup. Un peu plus tard comme je suis Guda dans le couloir et que Julian continue de parler, Guda me jette un regard et une moue d'ennui et un autre Indien qui est là se marre.
Parce qu'il y a aussi là deux Indiens que je suppose être des amis de Guda, du même âge environ que lui. L'un d'eux à la peau très noire et il me dit: "lorsque je suis né ma mère avait oublié d'allumer la lumière". Je commande deux gilets et j'achète cinq pyjamas
Je dois dire que l'ensemble de ces achats (et celui du costume) s'est révélé à peu près inutilisable. Il y aurait à dire de ça. Je sais en tous cas que si je retourne en Inde, je ne m'encombrerai plus de ses idées d'achats qui m'ont occupé comme d'un devoir.
Au moment où je m'en vais, Benji me propose que je les rejoigne ce soir, vers 20:00, au café Mayur, pour que nous soupions ensemble.
Au café Mayur, j'y vais à présent, il est trois heures moins le quart, pour manger un morceau. Je dois y retrouver quelques uns de l'Art Center, peut-être Soni, mais je n'en ai sur le moment, ici, aucun souvenir. Ce que je sais c'est qu'en sortant je suis allé chez Ranesh Soni, le cousin orfèvre de Soni
"Soni" signifie "orfèvre", tout simplement. A Nathdwara, sa ville natale, Soni m'avait raconté, en trois mots, son histoire. Et que par goût de la peinture, il avait quitté sa caste. "Soni" étant plus un nom de caste que de famille, je me demande quel sens avait exactement le mot "cousin" dans la bouche de Soniji. Pendant que nous parlions dans le magasin, j'ai trouvé une certaine ressemblance entre Ranesh et Soniji, peut-être seulement à cause des yeux clairs et je l'ai dit à Ranesh. Lequel a souri gentiment sans commenter.
J'y suis resté longtemps, peut-être deux heures. C'était d'abord le fils de Ranesh, Santosh, qui s'était occupé de moi. Le père est arrivé un quart d'heure plus tard et a tout de suite fait un gros rabais sur les prix annoncés par le fils. J'ai acheté les deux bracelets ornés de lapis entre lesquels j'hésitais et toute une série de bracelets de cheville, et un collier encore, pour S. J'en ai eu au total pour un peu moins de 5000 roupies, j'ai donné 150 dollars et Ranesh m'a rendu 20 roupies. Lorsque cela a été fini, Ranesh m'a tendu son livre d'or en me demandant d'y écrire quelque chose. Les deux dernières pages écrites l'avaient été par un Milanais, il y racontait une véritable petite histoire, comment il était tombé malade à Udaypur et comment Ranesh l'avait aidé, "un vero gentiluomo" disait-il. J'ai écrit une appréciation du même ton sur Ranesh (et, c'est vrai, son comportement avait été d'un parfait gentilhomme) et puis j'ai simplement raconté en français comment j'étais venu deux fois dans sa boutique sans pouvoir me résoudre à choisir entre les différentes pièces qui m'y avaient plues. J'étais un peu gêné: les rabais importants qu'il m'avait consenti, ne les devais-je pas à la recommandation de Soni?
Je suis retourné à l'hôtel : avant de partir pour Ranakpur, j'y avais donné rendez-vous à Vincent, l'étudiant kenyan, pour ce jour à 17:00. Il était convenu que je l'amènerais à l'Art Center pour le présenter à Soni. Vincent m'avait demandé de ramener en France des peintures qu'il aurait achetées ici pour les vendre mais surtout pour voir si elles étaient vendables en France. Il aimerait venir en Europe, explique-t-il, mais il lui faut trouver un revenu supplémentaire. A six heures moins le quart, il ne s'était pas pointé alors j'avais fait un mot que j'avais laissé à la réception en partant mais comme je sortais de l'hôtel, Vincent approchait, dans la ruelle qui conduit au Jagat Niwas.
(juillet 1993)
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