mercredi 2 septembre 2026

Cingria: enluminures

La Civilisation de Saint-Gall, pp. 182-183

Tutilon, de l'avis de Gautier, de Gourmont, de Gastoué, de Wagner, est indiscutablement l'inventeur des tropes. Si dans d'autres écoles on en retrouve, ce sont les siennes ou d'autres calquées sur les siennes. […]
Déjà instrumentiste, compositeur et poète, Tutilon avait trop d'intelligence consciente pour faire un peintre. Ses ivoires sont médiocres. Ce n'est plus l'étonnant art irlandais «contre-partie septentrionale des décors arabes et persans!» qui avait persisté à Saint-Gall chez les peintres de livres. Ceux-ci avaient fait carrément du spirisme - sorte de cubisme rond - ou ce qui est appelé de nos jours du surréalisme. Il faudrait, pour le montrer, tout un album de reproductions en couleurs. On ne peut pas dire que l'émotion d'un spectacle, d'un sujet, ils ne l'éprouvaient pas, mais au lieu de les porter à imiter, elle les excitait à une frénésie d'entrelacs dont le résultat devait être miraculeux. Certes, des membres humains apparaissent quelquefois: des bras, une jambe, peut-être une tête, mais ils sont verts ou jaunes ou carmin ou de n'importe quelle couleur, si leur désir est de cette couleur. Ou bien on les voit stationner sur un rose de goéland, un vert usé, du citron pâle, des râles de soubassements sanguine abîmés vers l'orange, un pauvre violet, l'indigo d'encre, teinte neutre. Ces gens étaient des peintres et rien que des peintres. Bien loin de cette ahurissante beauté, sont les ivoires forcément un peu académiques de ce rhapsode trop palatin, trop habile, et en même temps que pur et saint, trop heureux dans tout ce qu'il disait ou entreprenait.
VERTIGE DES FOINS
Dehors il y a la vie qui ne sait rien que ses lois. C'est la grosse campagne de l'an 800. Un tortueux vent tiède fait se coucher à mort le pavot triste et chanceler le cœur de l'homme. Mille trillions de grillons secouent le ciel.



Cingria (ouverture de "La Civilisation de Saint-Gall")

 La Civilisation de Saint-Gall, premières pages:

(OC de Cingria, II, pp. 109-113)

SAINT-GALL, CANTON IRISH

Il y a dans les Alpes, peu après les Préalpes toutes ruisselantes de cours d'eaux riant Virgile, une laborieuse route grise - de ce gris essentiel de l'éléphant - qui se déroule, monte, se lance dans l'altitude où l'homme, s'il est seul, avec une pauvre valise de carton qui souvent change de main, peu à peu, devient peureux. Elle atteint les neiges sales, atteint les neiges propres, les neiges bleues qui sont le dégel regelé, où des troncs sont saisis, enfin les éternelles neiges blanches, longtemps, pour ensuite redescendre vers des sapins affreux, tous inclinés - noirs, païens - jusqu'à une ville où affirmando loquentes on ne dit plus oil ni oc ni si ni io, mais un son inconnu au reste du monde qui est le romanche, et cette ville s'appelle Coire.

Les indigènes ont le regard métallique, le menton en équerre, petit et peu relevé comme les Etrusques. Leur élocution est distraite, lointaine; leur geste est ataxique (ce sont des très vieux); mais il ne faut pas s'y attarder, comme à rien de ce qui est trop particulier en ce monde. Cette route est une ancienne piste celtique élargie qui fut une vraie voie romaine. Et j'allais dire que les phares la balaient. Mais c'est faux. Les phares ne balaient rien: ils vont ailleurs. Ce qu'il y a, c'est le courrier - jaune - qui y va parce que c'est la loi du monde (ut communicent in utili et nocivo)°, ainsi que deux ou trois voyageurs, dont moi, à qui les enfants désespèrent d'offrir leurs fleurs grises qui ne meurent jamais - elles se couvrent alors de poussière et c'est bien pis.

L'Helvétie, partie de la Gaule celtique et de la Germanie fut, au temps des Romains, supérieurement administrée. Si, au voyageur équipé, survenaient, à l'entrée du territoire, à Saint-Maurice et à Zurich, certaines obligations pas mal oxydantes telles que de payer l'octroi dit quadragesimum galliarum (le 21 1/2 %), en revanche, en Helvétie comme en Rhétie - là fallait-il probablement encore payer quelque chose - son pied pouvait s'épanouir de ses dix doigts sur de viables pistes allant de Côme à Coire (CVRIA), par le Septimer, le Julier ou le Splügen. De la partait une route militaire qui suivait la rive droite du Rhin en passant par Bregenz, Arbon (ARBOR FELIX), Pfín (AD FINES), Ober-Winterthur (VINTUDURUM), Dindisch (VINDONISSA), Basel-August (AUGUSTA RAVRICORUM) et, de là, reliait la Vindélicie et le bassin supérieur de l'Alsace.

Bien plus tard, quand le Pape et l'Empereur animèrent ces passages du va-et-vient de leurs courriers et de leurs chantres chargés d'antiphonaires qui roulaient de la piste avec eux dans la neige, Saint-Gall, juste en regard, était une bonne petite ville cossue.

Je n'en veux pas écrire l'histoire: on la trouvera dans des manuels. Je veux simplement résumer quelques impressions de voyageur.

On arrive - c'est en juillet - on est tout étonné de voir les naturels au jargon ioudlant partir pour les hauteurs avec des costumes de bain liés à leur cou. On les suit, non sans peine. De vastes étangs, au sommet de pics herbeux, vous apparaissent, pleins de Celtes aux chairs rouillées, soufflant dans l'eau, nageant, luttant, se tordant. C'est un spectacle inénarrable. Quelqu'un - c'est un très vieil ami que je dois toujours rencontrer dans les circonstances les plus échevelées et les sites les plus étonnants du globe - se trouve là qui me renseigne. Ces étangs ont été creusés autrefois par les moines, et ces moines ont une histoire, laquelle explique et le celticisme et le charme immédiatement purifiant et tonique de l'air, des arbres, des visages, de tout.

Saint-Gall, où vivent côte à côte depuis cinq siècles, sans trop s'entre-nuire, des protestants et des catholiques, est une ville riche, paisible, conservatrice et polie. Rien de plus aimable, sans être ce qui s'appelle pittoresque, que ses maisons aux solives apparentes et aux meubles de bois blanc humanisé, éternel; aux va-nu-pieds aristocrates, au pavé petit et bien refait, aux rues pleines de pâtisseries, d'apothèques, de librairies où l'on se sent bien quand le soir vient et que tout le monde circule. On s'y assoit, on s'y attarde - jamais je n'ai vu de commerçants si aimables - plutôt que d'aller dans des ruelles plus caractéristiques boire le Tröchter - eau-de-vie sauvage - qui vous fend le cerveau. Là, pourtant, on peut voir des êtres: des jeunes chutés du ciel, des tout vieux à l'étrange rire glaciaire; car - et cela est tout de suite sensible à l'arrivée - l'impression dominante est que vous êtes non au milieu de Germains - bien que ces gens parlent germain - mais quelque part, très loin des trains, en Angleterre. Vous découvrez dans ces visages, même de paysans, des neurasthénies, de l'originalité, de l'humour. Ils ne sont pas rouges ni de cette chair orange un peu insolite du potiron des Germains de Tacite qu'il y a encore, mais d'un blanc lacté, rouillé, qui en fait, même dans l'enfance, de vieux êtres. Leurs yeux sont d'un étonnant bleu noir de bas-fond, très pur. Leur sourire est savant, retiré. L'hospitalité qui met au premier rang la discrétion fait qu'ils ne s'occupent pas de vous ou peu de vous.

Voici donc l'impression: Saint-Gall est positivement le canton Irish de la Suisse, non par descendance, à vrai dire - ces gens ne viennent pas des moines - mais par mimétisme ou hérédité de contact. C'est là une théorie qui m'est très chère. Plus j'avance, moins je reste positiviste; plus je crois que ce n'est pas l'hérédité sanguine, mais le fait de disciplines — ce qui est acquis par le compagnonnage dans l'exercice des mêmes réactions - qui suscite et entretient un habitus. Ceci, en ce qui concerne Saint-Gall, est d'ailleurs très aisément explicable par l'histoire.

EXODE DES MOINES D'IRLANDE

Vers 590, une disposition qui est aux antipodes du philistinisme à outrance d'une certaine droite actuelle animait les moines d'Irlande. Ceux-ci étaient de formation syrienne, croit-on. Estimant, non sans raison, qu'un disciple du Christ ne doit être attaché à rien, que la première entrave dont il convient de se défaire est celle du sol natal°°, Colomban, prélat de descendance illustre, et une élite de compagnons parmi lesquels se trouve saint Gall, décident de quitter l'Irlande. Ils s'embarquent, touchent l'Angleterre où ils ne s'arrêtent pas, traversent la Manche pour aborder le rivage de la France actuelle. Leur aventure est une folie, mais ils la réalisent. Ils veulent s'enfoncer, sans quitter les cours d'eau, car de chair ils ne mangent pas - ce sont des ichtyvores et, tout le temps, dans ces chroniques, on voit qu'ils pêchent - dans les brousses illimitées de fougères et de bouleaux et de chênes de ces rivages pour y mener une vie conforme à ce qu'ils ont lu ou entendu des pères de la Thébaïde°°°. La Germanie et la Gaule leur apparaissent comme une terre neuve, comme le Far-West des gosses qui ont lu, trop lu, et qui veulent se sauver pour se prouver qu'ils sont eux-mêmes. De fait, ce sont des gosses, de grands longs gosses blonds aux chairs meurtries, aux cheveux comme de la ficelle. Et ils vont, cassant les dieux, bousculant les rois, incendiant les brousses pour voir, comme ils se sauvent.

LE GUÊPIER MÉROVINGIEN

Cependant le pays est habité - première déception - et eux ne sont pas des sauvages. Loin de là. Leur renommée de lettrés et d'artistes leur vaut des hommages encombrants. Le roi Sigebert a été prévenu de leur venue. Soucieux de les voir se fixer dans son voisinage, il leur promet sa protection, des terres, etc. Colomban le remercie. « J'ai renoncé à tout pour suivre le Christ: ce n'est pas pour m'aller jeter si vite dans d'autres entraves.» […]


° Saint Thomas, Commentaire à la Politique d' Aristote.

°° Evangile de la messe d'un confesseur non pontife: Et quiconque abandonnera pour mon nom sa maison ou ses frères ou ses sœurs ou son père ou sa mère ou sa femme ou ses enfants ou ses terres recevra le centuple, et il possédera la vie éternelle.

°°°Dom Fernand Cabrol (L'Angleterre chrétienne avant les Normands): «Page unique dans l'histoire du christianisme primitif que celle de ces grands moines, de ces mystiques emportés par la passion, qui cherchent Dieu avec enthousiasme à travers les aventures, inquiets, turbulents parfois, mais qui pratiquent la pénitence comme les anachorètes de la Thébaïde, aussi passionnés pour la science et la poésie que pour l'étude des psaumes et de l'Ecriture sainte, âmes orageuses comme la mer qui bat les récifs, et au fond mélancoliques, mais qui ont laissé au monde de grands exemples de sainteté. » Ce qui caractérise le monachisme celtique est « une personnalité très accentuée que la règle oriente vers Dieu sans la comprimer, une vigueur extraordinaire de tempérament qui se traduit par des mortifications effrayantes, bains glaces prolongés pendant des heures, récitations d'interminables psautiers, prières a genoux ou les bras en croix, génuflexions répétées; par une extraordinaire activité prédicante, par de longs voyages. Une grande tendresse, une poésie sauvage règnent dans ces cloîtres celtiques qui s'allient parfois à une énergie farouche. L'étude y est aussi en vigueur; ils apportent à la lecture de l'Ecriture sainte, des Pères, même des auteurs païens, à la copie des manuscrits, à l'apprentissage de la calligraphie, de la miniature et des autres arts, l'ardeur qu'ils mettaient à l'évangélisation des païens ou aux rigueurs de l'ascétisme.»

Note perso:

Tout ce que j'aime, de ces beautés de rencontre qui m'aident à persévérer.

Tout ce que j'aime, malgré ou avec ces artifices érudits, ces ornements: "les cours d'eau riant Virgile," que je dois avouer goûter, mal et un peu honteusement (ce sont choses à cacher aux yeux alertés par Bourdieu).

Nietzsche: "L'art pour l'art"

 En note de La Civilisation de Saint-Gall / Charles-Albert Cingria

Le Crépuscule des Idoles, Aph. 24: «Lorsque l'on a exclu de l'art le but de moraliser, il ne s'ensuit pas encore que l'art doive être absolument sans fin, sans but et dépourvu de sens, en un mot l'art pour l'art - un serpent qui se mord la queue...»

Texte original

Wenn man den Zweck des Moralpredigens und Menschen-Verbesserns von der Kunst ausgeschlossen hat, so folgt daraus noch lange nicht, dass die Kunst überhaupt zwecklos, ziellos, sinnlos, kurz l’art pour l’art — ein Wurm, der sich in den Schwanz beisst — ist.

mardi 18 août 2026

Le baiser du soir dans "Monsieur Proust" de Céleste Albaret


Quand il était enfant, me racontait-il, il était la cause de scènes, parce que, principalement après le début de son asthme, il profitait de ce qu’on était aux petits soins pour lui, pour refuser de s’endormir, si sa mère ne venait pas l’embrasser dans son lit. — Cela mettait Papa hors de lui. Il piquait de ces colères ! Mais Maman a toujours tenu bon. Elle pouvait être d’une douceur presque effrayante, en pareil cas.

Comme il le raconte à Céleste, il n'y a pas de démission du père. Du moins pas dans cette occasion là.

Cependant un peu plus loin, le père renonce:

« Eh bien, soit, je n’insisterai plus ; je ne m’occupe plus de lui. Tu feras ce que tu voudras. »

après une explication avec la mère, d'après ce que Proust raconte à Céleste.

La scène de la Recherche serait donc, comme ailleurs, une transposition / condensation. Reste tout de même une différence de taille, c'est la position de la mère, beaucoup plus assurée dans le récit que fait Proust à Céleste, puisque le renoncement du père n'est pas un caprice comme dans le roman mais un abandon face à la mère.

Dans Tadié, p. 95, je trouve citée cette lettre à Barrès, de janvier 1906:

"Toute notre vie n'avais été qu'un entraînement, elle [la mère] à m'apprendre à me passer d'elle pour le jour où elle me quitterait, et cela depuis mon enfance, quand elle refusait de revenir dix fois me dire bonsoir avant d'aller en soirée..."

Ce qui fait une configuration un peu différente...

Tadié ne cite pas le passage de "Monsieur Proust".

Les soucis du père (ibidem

Mais c’était essentiellement l’avenir de son fils qui tourmentait le père, et c’est là que Mme Proust, de son côté, a joué un rôle décisif. Le professeur Adrien Proust voulait absolument qu’il ait une carrière, pour se protéger de tout besoin. Il était soutenu en cela par les hommes de la famille maternelle, surtout par le père de Mme Proust.
— C’était lui le plus ardent, me racontait M. Proust. Quand il s’y mettait, c’étaient de grands cris: « Vous ne ferez rien de ce petit, il est bien trop gâté ! Ou plutôt, si, vous ne vous en rendez pas compte, mais vous ferez de lui un fainéant, un bon à rien ! Si vous ne lui donnez pas de métier, vous le perdrez ! » Papa se tournait vers Maman et disait : « Tu vois ? Je te répète assez qu’on ne peut l’abandonner à une vie de mondain ! » Mais Maman, elle, laissait passer le torrent ; j’entends encore sa voix douce s’adressant à mon père : « Prends patience, mon petit docteur. Tout s’arrangera. »
A un moment, pour complaire à son père, M. Proust, vers sa vingtième année, je crois, est entré comme bibliothécaire-assistant à la bibliothèque Mazarine, en même temps qu’il étudiait son Droit. Il n’était pas payé, mais cela ne faisait rien, son père était content : du moment qu’il prenait une occupation, c’était déjà cela.
— Seulement, j’étais tout le temps en congé, me disait en riant M. Proust.
Inutile de préciser que cela n’a pas duré. Il a quitté, et c’est vers cette époque qu’il a écrit une longue lettre à son père en expliquant que tout cela était du « temps perdu » et qu’il pensait être fait pour la littérature.
D’après ce qu’il m’a dit, il y a eu une dernière explication entre le père et la mère, à la fin de laquelle le professeur Adrien Proust a déclaré à Mme Proust : « Eh bien, soit, je n’insisterai plus ; je ne m’occupe plus de lui. Tu feras ce que tu voudras. »
— Et mon cher Papa a tenu parole. Non seulement cela, mais je sais que, avant sa mort, il lui arrivait de dire à des amis : « Vous verrez que Marcel sera un jour de l’Académie ! »
Bien plus tard par la suite, une nuit, j’ai demandé à M. Proust s’il avait déjà son livre en tête, avec son titre, quand il avait employé ces mots de « temps perdu » dans la lettre à son père. Il a souri et ne m’a pas répondu.

 

 (5 mai 2019)

Proust et la mort de son père

Lettre à Anna de Noailles de décembre 1903

Vous qui aviez vu papa seulement deux ou trois fois, vous ne pouvez pas savoir tout ce qu’il avait de gentillesse et de simplicité. Je tâchais non de le satisfaire – car je me rends bien compte que j’ai toujours été le point noir de sa vie – mais de lui témoigner ma tendresse. Et tout de même il y avait des jours où je me révoltais devant ce qu’il avait de trop certain, de trop assuré dans ses affirmations, et l’autre dimanche je me rappelle que dans une discussion politique j’ai dit des choses que je n’aurais pas dû dire. Je ne peux pas vous dire quelle peine cela me fait maintenant. Il me semble que c’est comme si j’avais été dur avec quelqu’un qui ne pouvait déjà plus se défendre. Je ne sais pas ce que je donnerais pour n’avoir été que douceur et tendresse, ce soir-là. Mais enfin je l’étais presque toujours. Papa avait une nature tellement plus noble que la mienne. Moi, je me plains toujours. Papa quand il était malade n’avait qu’une pensée qui était que nous ne le sachions pas. Du reste ce sont des choses auxquelles je ne peux pas encore penser. Cela me fait trop de peine. La vie est recommencée. Si j’y avais un but, une ambition quelconque cela m’aiderait peut-être à la supporter. Mais ce n’est pas le cas. Mon vague bonheur n’était qu’un reflet de celui que je voyais auprès de moi entre papa et maman, non sans avoir le remords – combien plus douloureux maintenant – de sentir que j’étais son seul nuage.
(...)
Aussi je pourrai bientôt vous revoir et en vous promettant de ne plus vous parler égoïstement de choses que je ne peux même pas vous expliquer parce que je n’en parlais jamais. Je peux presque dire que je n’y pensais jamais. Ma vie en était faite. Mais je ne m’en apercevais pas.
(...)
voilà que maman apprenant que j’avais renoncé à Ruskin s’est mis en tête que c’était tout ce que papa désirait, qu’il en attendait de jour en jour la publication. Alors j’ai dû donner des ordres contraires et me voilà à recommencer toutes mes épreuves, etc.

–

Le professeur Proust était décédé le 26 novembre et Marcel répond à la lettre de condoléances d'Anna de Noailles.

Je dois l'indication de cette lettre au docteur François-Bernard Michel, dans cette émission écoutée en podcast: Proust disséqué, d'où il tire que Proust a pu se considérer comme l'assassin de son père dans la mesure où l'altercation à quoi Marcel fait allusion dans sa lettre précède de peu l'AVC qui emportera son père.

Je retrouve là l'importance séminale du rapport conflictuel ou pas avec son père que je crois reconnaître dans la scène du baiser. Il est en particulier remarquable, là, qu'à propos de la mort du père revient la question du travail du fils, et ceci par l'intermédiation de la mère, ce qui est le non dit de la scène du baiser.

Je pense à ce que dit Tadié dans le premier épisode de cette série de podcasts. Ce qu'il me semble, c'est que Tadié concilie son travail de biographe avec l'orthodoxie anti-beuvienne en déclarant qu'en faisant la biographie de Proust, il n'a l'ambition que de faire l'histoire de son œuvre, de l'écriture de son œuvre, la génétique et non la généalogie. Ce mépris pour la biographie, qui explique sans doute le peu de considération que Tadié montre pour Céleste Albaret, est bien de l'époque où Tadié a commencé son activité d'érudit.

Pendant que je passe l'aspirateur, j'écoute à présent Michel Schneider qui m'agace également (décidément).

Passons sur l'énervement, impur sans doute.

Ce qui me frappe, c'est d'entendre une nouvelle fois insister sur le rapport avec sa mère. Ici MS suppose que si elle n'avait pas envoyé en réponse à la demande du baiser "pas de réponse", la Recherche n'aurait peut-être pas été écrite. C'est une histoire un peu différente que me raconte l'épisode du baiser, où les deux parents jouent à part égale, voire même où le rôle du père est plus décisif que celui de la mère.

dimanche 16 août 2026

Flight Simulator (février 1989)

 to reserve several ranges of the highest memory locations for special purposes, and keep all the low memory locations free for open use. This achieved the benefits of reserved blocks of memory, while keeping as much of the address space as possible open for ordinary use. (Peter Norton)

Hier soir, je l'ai fait, j'ai essayé de le faire: lancer Flight Simulator et en même temps lire Sperone Speroni (le livre fétiche qui avait accompagné ma première traversée de l'Atlantique). Je suis parti d'un petit terrain fantôme situé sur l'East River, à Manhattan, du côté de South Port, selon les coordonnées fournies par Charles Gulik (Charles GULIK. : Flight Simulator Co-Pilot .- Microsoft Press, 1987). Je suis d'abord parti plein nord, vers Harlem, en montant rapidement à 6000 pieds. Il était autour de midi (1:00 du mat. dans la chambre) et le ciel était gris: une couche dense de nuages entre 8000 et 9000 pieds. J'ai stabilisé mon vol en réduisant les gaz : 2050 tours/minute, 5000 pieds d'altitude, 100 nœuds de vitesse relative, vitesse ascensionnelle nulle et cap toujours plein nord. A ce moment-là je suis retourné dans le salon où Jo let E causaient, chercher un atlas où je trouverais un plan pour m'orienter. Mon projet était de m'approcher le plus possible du Canada en suivant la côte atlantique. Plus concrètement de faire NY - Boston en survolant le Long Island Sound. Donc, revenu devant l'écran, je me suis aperçu que mon cap était mauvais. J'ai viré de 90° vers la droite et mis le cap à l'est. Et pour gagner de la vitesse je suis descendu à 3000 pieds sans réduire les gaz mais en poussant le manche à balai. Ma vitesse relative est montée ainsi à 120 nœuds. Je n'avais toujours pas ouvert Speroni. Je me suis retrouvé ainsi au-dessus de l'East River, à l'entrée du Sound, entre le Bronx à ma gauche et Queens à ma droite. Alors Jo est venue dans ma chambre,s'étonner du bruit de moteur, et s'est assise sur le lit. Je lui ai expliqué que la hauteur du bourdonnement correspondait au régime de mon moteur, puis, comme j'avais aperçu sur la droite, assez loin de l'autre côté de Long Island quelque chose qui ressemblait à un aéroport, j'ai mis le cap vers cet aéroport (plein sud) en réduisant mon altitude, pour montrer à Jo comment fonctionnait mon Cessna simulé. J'ai fait différentes manœuvres d'approche du terrain, un peu brutales: il est difficile pour un novice comme moi de manœuvrer et d'expliquer en même temps.

Finalement je me suis crashé faute d'avoir penser à redescendre mon train d'atterrissage ! (Il m'est arrivé de réussir à me poser mais toujours un peu par hasard). Fin de mon voyage, et je n'ai pas ouvert Speroni. Ensuite, pour faire faire un petit tour à Jo, j'ai redécollé du petit terrain fantôme mais cette fois cap au sud-sud-est après une boucle au-dessus de Manhattan, vers Battery Park, les tours jumelles du World Trade Center et la statue de la Liberté. La ballade s'est terminée dans l'eau (mauvaise appréciation de mon altitude).

Logiciels magiques : Flight Simulator, King's Quest, Gem Draw : ils offrent un monde où j'ai l'impression de pouvoir me promener indéfiniment, une image de l'infini.

Ils sont dans l'univers de la micro-informatique domestique, ce que sont les labyrinthes dans celui des jardins. Jo m'a parlé d'un logiciel de dessin ou d'archi qu'a son ami Michel G. qui permet d'observer un objet, une fois celui-ci créé, sous ses différentes faces et (surtout) qui permet d'entrer dans une maison que l'on a dessinée (Gem Draw permet un peu ça).

Je crois que c'est Danielle qui m'a appris l'existence du FS. En me racontant un voyage d'Oleg (de NY à Boston p-ê) qui dura toute une nuit. Et Jean-Luc m'en a passé une copie peu avant mon retour en France. Mais pendant longtemps je n'ai pu l'utiliser faute d'un mode d'emploi (en particulier un tableau des correspondances clavier).

Jusqu'à ce que je trouve, à Paris, le livre de Gulik.

Jusque là, j'avais en tâtonnant découvert l'utilisation de quelques touches (et Bernard de quelques autres, le soir du 17 décembre qui répétait cette nuit où Oleg m'avait montré des logiciels de jeu, le 14 décembre, presqu'un an jour pour jour avant) et j'avais pu faire quelques vols au-dessus de Chicago en prenant les commandes au milieu de la démo. Mais la magie de FS ne joue qu'en sourdine alors.

J'ai été frappé, lorsque j'ai repris King's Quest récemment, par la qualité approximative des graphismes relativement au souvenir que j'en avais gardé. Dans FS les graphismes ne sont pas approximatifs, ils sont élémentaires. Ils sont un support pour l'imagination.

Les leçons de vol sont pénibles, lentes, mais c'est par elles que s'effectue la magie. Il s'agit d'un véritable apprentissage mais c'est un apprentissage de l'imagination autant que de la technique d'utilisation du simulateur (c'est-à-dire, grosso modo, du vol). Il y a un très beau morceau dans Gulik qui dit cette magie à propos de l'apparition de l'aube à l'issue d'une nuit de vol (FS est un logiciel de nuit, il y a quelque chose du rêve dans ses vols). Cette nuit et cette aube ne sont presque rien sur l'écran : au crépuscule les ailes et la queue de l'avion de blancs deviennent noirs et il faut "allumer les lumières" pour avoir son tableau de bord visible (d'ailleurs alors semblable à ce qu'il est de jour), la nuit le ciel est noir, voilà tout et ça suffit. Les leçons de vol sont pénibles mais elles sont l'apprentissage de la magie. Je ne me contente pas des leçons (en fait je n'y avance pas beaucoup) et la plupart du temps j'utilise ce que j'ai appris pour voler mais j'ai peut-être tort de trop voler sans avoir assez appris, pas seulement parce que je pilote mal, sans précision, mais surtout parce que mon savoir donc mon imagination ne sont pas encore dignes des longs vols que je fais. Ainsi j'ai appris à me poser empiriquement, sans le secours du manuel, en déduisant de ce que je savais déjà la technique de l’atterrissage "dans la vraie vie". C'est très bien mais trop facile parce que je peux me poser n'importe où, le logiciel l'autorise, hors des pistes, où dans la réalité il y aurait des bâtiments ou des irrégularités de terrain suffisantes à me faire capoter. C'est une limite du logiciel.

Ce n'est que l'apprentissage de la technique correcte d'atterrissage qui me permettra de suppléer par moi-même aux limites du logiciel. Le fait de voir les limites de la piste se précipiter sous mes roues équivaudra alors à l'écran morcelé qui signale le crash.

(Note du 27 février 1989))

16 août 2026: J'avais ramené le logiciel du Canada en 1986. Les versions ultérieures furent très différentes, en particulier les développements ont radicalement changé la représentation des paysages, Beaucoup de pixels, précision croissante, extension des espaces possibles, je n'ai été cependant que très modérément tenté par ces nouvelles versions où la magie particulière de l'effet des modes austères de figuration sur l'imagination du joueur avait disparu. C'est quelques années plus tard, en 2001, que Google Earth m'a donné la possibilité de faire apparaître sur mon écran le monde entier vu d'en haut, un autre "miracle"!)

lundi 20 juillet 2026

apparition de Saint-Loup (Proust fragmentaire #6)|

C'est à Balbec que Marcel fait connaissance avec Robert de Saint-Loup, en garnison non loin (et non en Lorraine comme le Doncières réel). Il apparaît glorieux et lumineux comme un Achille, comme un jeune héros apollinien. Au milieu de cette seconde partie des Jeunes filles, il y a une sorte de petite comédie romanesque qui se serait sous-titrée "De l'amitié" où autour du narrateur évoluerait deux protagonistes symétriques: Saint-Loup et Bloch.

Une après-midi de grande chaleur j’étais dans la salle à manger de l’hôtel qu’on avait laissée à demi dans l’obscurité pour la protéger du soleil en tirant des rideaux qu’il jaunissait et qui par leurs interstices laissaient clignoter le bleu de la mer, quand, dans la travée centrale qui allait de la plage à la route, je vis, grand, mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement portée, passer un jeune homme aux yeux pénétrants et dont la peau était aussi blonde et les cheveux aussi dorés que s’ils avaient absorbé tous les rayons du soleil. Vêtu d’une étoffe souple et blanchâtre comme je n’aurais jamais cru qu’un homme eût osé en porter, et dont la minceur n’évoquait pas moins que le frais de la salle à manger la chaleur et le beau temps du dehors, il marchait vite. Ses yeux, de l’un desquels tombait à tout moment un monocle, étaient de la couleur de la mer. Chacun le regarda curieusement passer, on savait que ce jeune marquis de Saint-Loup-en-Bray était célèbre pour son élégance. Tous les journaux avaient décrit le costume dans lequel il avait récemment servi de témoin au jeune duc d’Uzès, dans un duel. Il semblait que la qualité si particulière de ses cheveux, de ses yeux, de sa peau, de sa tournure, qui l’eussent distingué au milieu d’une foule comme un filon précieux d’opale azurée et lumineuse, engainé dans une matière grossière, devait correspondre à une vie différente de celle des autres hommes. Et en conséquence, quand avant la liaison dont Mme de Villeparisis se plaignait, les plus jolies femmes du grand monde se l’étaient disputé, sa présence, dans une plage par exemple, à côté de la beauté en renom à laquelle il faisait la cour ne la mettait pas seulement tout à fait en vedette, mais attirait les regards autant sur lui que sur elle. À cause de son « chic », de son impertinence de jeune « lion », à cause de son extraordinaire beauté surtout, certains lui trouvaient même un air efféminé, mais sans le lui reprocher, car on savait combien il était viril et qu’il aimait passionnément les femmes. C’était ce neveu de Mme de Villeparisis duquel elle nous avait parlé. Je fus ravi de penser que j’allais le connaître pendant quelques semaines et sûr qu’il me donnerait toute son affection. Il traversa rapidement l’hôtel dans toute sa largeur, semblant poursuivre son monocle qui voltigeait devant lui comme un papillon. Il venait de la plage, et la mer qui remplissait jusqu’à mi-hauteur le vitrage du hall lui faisait un fond sur lequel il se détachait en pied, comme dans certains portraits où des peintres prétendent sans tricher en rien sur l’observation la plus exacte de la vie actuelle, mais en choisissant pour leur modèle un cadre approprié, pelouse de polo, de golf, champ de courses, pont de yacht, donner un équivalent moderne de ces toiles où les primitifs faisaient apparaître la figure humaine au premier plan d’un paysage. Une voiture à deux chevaux l’attendait devant la porte ; et tandis que son monocle reprenait ses ébats sur la route ensoleillée, avec l’élégance et la maîtrise qu’un grand pianiste trouve le moyen de montrer dans le trait le plus simple, où il ne semblait pas possible qu’il sût se montrer supérieur à un exécutant de deuxième ordre, le neveu de Mme de Villeparisis, prenant les guides que lui passa le cocher, s’assit à côté de lui et tout en décachetant une lettre que le directeur de l’hôtel lui remit, fit partir les bêtes. (source )

Cingria: enluminures

La Civilisation de Saint-Gall , pp. 182-183 Tutilon, de l'avis de Gautier, de Gourmont, de Gastoué, de Wagner, est indiscutablement l...