mardi 18 août 2026

Le baiser du soir dans "Monsieur Proust" de Céleste Albaret


Quand il était enfant, me racontait-il, il était la cause de scènes, parce que, principalement après le début de son asthme, il profitait de ce qu’on était aux petits soins pour lui, pour refuser de s’endormir, si sa mère ne venait pas l’embrasser dans son lit. — Cela mettait Papa hors de lui. Il piquait de ces colères ! Mais Maman a toujours tenu bon. Elle pouvait être d’une douceur presque effrayante, en pareil cas.

Comme il le raconte à Céleste, il n'y a pas de démission du père. Du moins pas dans cette occasion là.

Cependant un peu plus loin, le père renonce:

« Eh bien, soit, je n’insisterai plus ; je ne m’occupe plus de lui. Tu feras ce que tu voudras. »

après une explication avec la mère, d'après ce que Proust raconte à Céleste.

La scène de la Recherche serait donc, comme ailleurs, une transposition / condensation. Reste tout de même une différence de taille, c'est la position de la mère, beaucoup plus assurée dans le récit que fait Proust à Céleste, puisque le renoncement du père n'est pas un caprice comme dans le roman mais un abandon face à la mère.

Dans Tadié, p. 95, je trouve citée cette lettre à Barrès, de janvier 1906:

"Toute notre vie n'avais été qu'un entraînement, elle [la mère] à m'apprendre à me passer d'elle pour le jour où elle me quitterait, et cela depuis mon enfance, quand elle refusait de revenir dix fois me dire bonsoir avant d'aller en soirée..."

Ce qui fait une configuration un peu différente...

Tadié ne cite pas le passage de "Monsieur Proust".

Les soucis du père (ibidem

Mais c’était essentiellement l’avenir de son fils qui tourmentait le père, et c’est là que Mme Proust, de son côté, a joué un rôle décisif. Le professeur Adrien Proust voulait absolument qu’il ait une carrière, pour se protéger de tout besoin. Il était soutenu en cela par les hommes de la famille maternelle, surtout par le père de Mme Proust.
— C’était lui le plus ardent, me racontait M. Proust. Quand il s’y mettait, c’étaient de grands cris: « Vous ne ferez rien de ce petit, il est bien trop gâté ! Ou plutôt, si, vous ne vous en rendez pas compte, mais vous ferez de lui un fainéant, un bon à rien ! Si vous ne lui donnez pas de métier, vous le perdrez ! » Papa se tournait vers Maman et disait : « Tu vois ? Je te répète assez qu’on ne peut l’abandonner à une vie de mondain ! » Mais Maman, elle, laissait passer le torrent ; j’entends encore sa voix douce s’adressant à mon père : « Prends patience, mon petit docteur. Tout s’arrangera. »
A un moment, pour complaire à son père, M. Proust, vers sa vingtième année, je crois, est entré comme bibliothécaire-assistant à la bibliothèque Mazarine, en même temps qu’il étudiait son Droit. Il n’était pas payé, mais cela ne faisait rien, son père était content : du moment qu’il prenait une occupation, c’était déjà cela.
— Seulement, j’étais tout le temps en congé, me disait en riant M. Proust.
Inutile de préciser que cela n’a pas duré. Il a quitté, et c’est vers cette époque qu’il a écrit une longue lettre à son père en expliquant que tout cela était du « temps perdu » et qu’il pensait être fait pour la littérature.
D’après ce qu’il m’a dit, il y a eu une dernière explication entre le père et la mère, à la fin de laquelle le professeur Adrien Proust a déclaré à Mme Proust : « Eh bien, soit, je n’insisterai plus ; je ne m’occupe plus de lui. Tu feras ce que tu voudras. »
— Et mon cher Papa a tenu parole. Non seulement cela, mais je sais que, avant sa mort, il lui arrivait de dire à des amis : « Vous verrez que Marcel sera un jour de l’Académie ! »
Bien plus tard par la suite, une nuit, j’ai demandé à M. Proust s’il avait déjà son livre en tête, avec son titre, quand il avait employé ces mots de « temps perdu » dans la lettre à son père. Il a souri et ne m’a pas répondu.

 

 (5 mai 2019)

Proust et la mort de son père

Lettre à Anna de Noailles de décembre 1903

Vous qui aviez vu papa seulement deux ou trois fois, vous ne pouvez pas savoir tout ce qu’il avait de gentillesse et de simplicité. Je tâchais non de le satisfaire – car je me rends bien compte que j’ai toujours été le point noir de sa vie – mais de lui témoigner ma tendresse. Et tout de même il y avait des jours où je me révoltais devant ce qu’il avait de trop certain, de trop assuré dans ses affirmations, et l’autre dimanche je me rappelle que dans une discussion politique j’ai dit des choses que je n’aurais pas dû dire. Je ne peux pas vous dire quelle peine cela me fait maintenant. Il me semble que c’est comme si j’avais été dur avec quelqu’un qui ne pouvait déjà plus se défendre. Je ne sais pas ce que je donnerais pour n’avoir été que douceur et tendresse, ce soir-là. Mais enfin je l’étais presque toujours. Papa avait une nature tellement plus noble que la mienne. Moi, je me plains toujours. Papa quand il était malade n’avait qu’une pensée qui était que nous ne le sachions pas. Du reste ce sont des choses auxquelles je ne peux pas encore penser. Cela me fait trop de peine. La vie est recommencée. Si j’y avais un but, une ambition quelconque cela m’aiderait peut-être à la supporter. Mais ce n’est pas le cas. Mon vague bonheur n’était qu’un reflet de celui que je voyais auprès de moi entre papa et maman, non sans avoir le remords – combien plus douloureux maintenant – de sentir que j’étais son seul nuage.
(...)
Aussi je pourrai bientôt vous revoir et en vous promettant de ne plus vous parler égoïstement de choses que je ne peux même pas vous expliquer parce que je n’en parlais jamais. Je peux presque dire que je n’y pensais jamais. Ma vie en était faite. Mais je ne m’en apercevais pas.
(...)
voilà que maman apprenant que j’avais renoncé à Ruskin s’est mis en tête que c’était tout ce que papa désirait, qu’il en attendait de jour en jour la publication. Alors j’ai dû donner des ordres contraires et me voilà à recommencer toutes mes épreuves, etc.

Le professeur Proust était décédé le 26 novembre et Marcel répond à la lettre de condoléances d'Anna de Noailles.

Je dois l'indication de cette lettre au docteur François-Bernard Michel, dans cette émission écoutée en podcast: Proust disséqué, d'où il tire que Proust a pu se considérer comme l'assassin de son père dans la mesure où l'altercation à quoi Marcel fait allusion dans sa lettre précède de peu l'AVC qui emportera son père.

Je retrouve là l'importance séminale du rapport conflictuel ou pas avec son père que je crois reconnaître dans la scène du baiser. Il est en particulier remarquable, là, qu'à propos de la mort du père revient la question du travail du fils, et ceci par l'intermédiation de la mère, ce qui est le non dit de la scène du baiser.

Je pense à ce que dit Tadié dans le premier épisode de cette série de podcasts. Ce qu'il me semble, c'est que Tadié concilie son travail de biographe avec l'orthodoxie anti-beuvienne en déclarant qu'en faisant la biographie de Proust, il n'a l'ambition que de faire l'histoire de son œuvre, de l'écriture de son œuvre, la génétique et non la généalogie. Ce mépris pour la biographie, qui explique sans doute le peu de considération que Tadié montre pour Céleste Albaret, est bien de l'époque où Tadié a commencé son activité d'érudit.

Pendant que je passe l'aspirateur, j'écoute à présent Michel Schneider qui m'agace également (décidément).

Passons sur l'énervement, impur sans doute.

Ce qui me frappe, c'est d'entendre une nouvelle fois insister sur le rapport avec sa mère. Ici MS suppose que si elle n'avait pas envoyé en réponse à la demande du baiser "pas de réponse", la Recherche n'aurait peut-être pas été écrite. C'est une histoire un peu différente que me raconte l'épisode du baiser, où les deux parents jouent à part égale, voire même où le rôle du père est plus décisif que celui de la mère.

dimanche 16 août 2026

Flight Simulator (février 1989)

 to reserve several ranges of the highest memory locations for special purposes, and keep all the low memory locations free for open use. This achieved the benefits of reserved blocks of memory, while keeping as much of the address space as possible open for ordinary use. (Peter Norton)

Hier soir, je l'ai fait, j'ai essayé de le faire: lancer Flight Simulator et en même temps lire Sperone Speroni (le livre fétiche qui avait accompagné ma première traversée de l'Atlantique). Je suis parti d'un petit terrain fantôme situé sur l'East River, à Manhattan, du côté de South Port, selon les coordonnées fournies par Charles Gulik (Charles GULIK. : Flight Simulator Co-Pilot .- Microsoft Press, 1987). Je suis d'abord parti plein nord, vers Harlem, en montant rapidement à 6000 pieds. Il était autour de midi (1:00 du mat. dans la chambre) et le ciel était gris: une couche dense de nuages entre 8000 et 9000 pieds. J'ai stabilisé mon vol en réduisant les gaz : 2050 tours/minute, 5000 pieds d'altitude, 100 nœuds de vitesse relative, vitesse ascensionnelle nulle et cap toujours plein nord. A ce moment-là je suis retourné dans le salon où Jo let E causaient, chercher un atlas où je trouverais un plan pour m'orienter. Mon projet était de m'approcher le plus possible du Canada en suivant la côte atlantique. Plus concrètement de faire NY - Boston en survolant le Long Island Sound. Donc, revenu devant l'écran, je me suis aperçu que mon cap était mauvais. J'ai viré de 90° vers la droite et mis le cap à l'est. Et pour gagner de la vitesse je suis descendu à 3000 pieds sans réduire les gaz mais en poussant le manche à balai. Ma vitesse relative est montée ainsi à 120 nœuds. Je n'avais toujours pas ouvert Speroni. Je me suis retrouvé ainsi au-dessus de l'East River, à l'entrée du Sound, entre le Bronx à ma gauche et Queens à ma droite. Alors Jo est venue dans ma chambre,s'étonner du bruit de moteur, et s'est assise sur le lit. Je lui ai expliqué que la hauteur du bourdonnement correspondait au régime de mon moteur, puis, comme j'avais aperçu sur la droite, assez loin de l'autre côté de Long Island quelque chose qui ressemblait à un aéroport, j'ai mis le cap vers cet aéroport (plein sud) en réduisant mon altitude, pour montrer à Jo comment fonctionnait mon Cessna simulé. J'ai fait différentes manœuvres d'approche du terrain, un peu brutales: il est difficile pour un novice comme moi de manœuvrer et d'expliquer en même temps.

Finalement je me suis crashé faute d'avoir penser à redescendre mon train d'atterrissage ! (Il m'est arrivé de réussir à me poser mais toujours un peu par hasard). Fin de mon voyage, et je n'ai pas ouvert Speroni. Ensuite, pour faire faire un petit tour à Jo, j'ai redécollé du petit terrain fantôme mais cette fois cap au sud-sud-est après une boucle au-dessus de Manhattan, vers Battery Park, les tours jumelles du World Trade Center et la statue de la Liberté. La ballade s'est terminée dans l'eau (mauvaise appréciation de mon altitude).

Logiciels magiques : Flight Simulator, King's Quest, Gem Draw : ils offrent un monde où j'ai l'impression de pouvoir me promener indéfiniment, une image de l'infini.

Ils sont dans l'univers de la micro-informatique domestique, ce que sont les labyrinthes dans celui des jardins. Jo m'a parlé d'un logiciel de dessin ou d'archi qu'a son ami Michel G. qui permet d'observer un objet, une fois celui-ci créé, sous ses différentes faces et (surtout) qui permet d'entrer dans une maison que l'on a dessinée (Gem Draw permet un peu ça).

Je crois que c'est Danielle qui m'a appris l'existence du FS. En me racontant un voyage d'Oleg (de NY à Boston p-ê) qui dura toute une nuit. Et Jean-Luc m'en a passé une copie peu avant mon retour en France. Mais pendant longtemps je n'ai pu l'utiliser faute d'un mode d'emploi (en particulier un tableau des correspondances clavier).

Jusqu'à ce que je trouve, à Paris, le livre de Gulik.

Jusque là, j'avais en tâtonnant découvert l'utilisation de quelques touches (et Bernard de quelques autres, le soir du 17 décembre qui répétait cette nuit où Oleg m'avait montré des logiciels de jeu, le 14 décembre, presqu'un an jour pour jour avant) et j'avais pu faire quelques vols au-dessus de Chicago en prenant les commandes au milieu de la démo. Mais la magie de FS ne joue qu'en sourdine alors.

J'ai été frappé, lorsque j'ai repris King's Quest récemment, par la qualité approximative des graphismes relativement au souvenir que j'en avais gardé. Dans FS les graphismes ne sont pas approximatifs, ils sont élémentaires. Ils sont un support pour l'imagination.

Les leçons de vol sont pénibles, lentes, mais c'est par elles que s'effectue la magie. Il s'agit d'un véritable apprentissage mais c'est un apprentissage de l'imagination autant que de la technique d'utilisation du simulateur (c'est-à-dire, grosso modo, du vol). Il y a un très beau morceau dans Gulik qui dit cette magie à propos de l'apparition de l'aube à l'issue d'une nuit de vol (FS est un logiciel de nuit, il y a quelque chose du rêve dans ses vols). Cette nuit et cette aube ne sont presque rien sur l'écran : au crépuscule les ailes et la queue de l'avion de blancs deviennent noirs et il faut "allumer les lumières" pour avoir son tableau de bord visible (d'ailleurs alors semblable à ce qu'il est de jour), la nuit le ciel est noir, voilà tout et ça suffit. Les leçons de vol sont pénibles mais elles sont l'apprentissage de la magie. Je ne me contente pas des leçons (en fait je n'y avance pas beaucoup) et la plupart du temps j'utilise ce que j'ai appris pour voler mais j'ai peut-être tort de trop voler sans avoir assez appris, pas seulement parce que je pilote mal, sans précision, mais surtout parce que mon savoir donc mon imagination ne sont pas encore dignes des longs vols que je fais. Ainsi j'ai appris à me poser empiriquement, sans le secours du manuel, en déduisant de ce que je savais déjà la technique de l’atterrissage "dans la vraie vie". C'est très bien mais trop facile parce que je peux me poser n'importe où, le logiciel l'autorise, hors des pistes, où dans la réalité il y aurait des bâtiments ou des irrégularités de terrain suffisantes à me faire capoter. C'est une limite du logiciel.

Ce n'est que l'apprentissage de la technique correcte d'atterrissage qui me permettra de suppléer par moi-même aux limites du logiciel. Le fait de voir les limites de la piste se précipiter sous mes roues équivaudra alors à l'écran morcelé qui signale le crash.

(Note du 27 février 1989))

16 août 2026: J'avais ramené le logiciel du Canada en 1986. Les versions ultérieures furent très différentes, en particulier les développements ont radicalement changé la représentation des paysages, Beaucoup de pixels, précision croissante, extension des espaces possibles, je n'ai été cependant que très modérément tenté par ces nouvelles versions où la magie particulière de l'effet des modes austères de figuration sur l'imagination du joueur avait disparu. C'est quelques années plus tard, en 2001, que Google Earth m'a donné la possibilité de faire apparaître sur mon écran le monde entier vu d'en haut, un autre "miracle"!)

lundi 20 juillet 2026

apparition de Saint-Loup (Proust fragmentaire #6)|

C'est à Balbec que Marcel fait connaissance avec Robert de Saint-Loup, en garnison non loin (et non en Lorraine comme le Doncières réel). Il apparaît glorieux et lumineux comme un Achille, comme un jeune héros apollinien. Au milieu de cette seconde partie des Jeunes filles, il y a une sorte de petite comédie romanesque qui se serait sous-titrée "De l'amitié" où autour du narrateur évoluerait deux protagonistes symétriques: Saint-Loup et Bloch.

Une après-midi de grande chaleur j’étais dans la salle à manger de l’hôtel qu’on avait laissée à demi dans l’obscurité pour la protéger du soleil en tirant des rideaux qu’il jaunissait et qui par leurs interstices laissaient clignoter le bleu de la mer, quand, dans la travée centrale qui allait de la plage à la route, je vis, grand, mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement portée, passer un jeune homme aux yeux pénétrants et dont la peau était aussi blonde et les cheveux aussi dorés que s’ils avaient absorbé tous les rayons du soleil. Vêtu d’une étoffe souple et blanchâtre comme je n’aurais jamais cru qu’un homme eût osé en porter, et dont la minceur n’évoquait pas moins que le frais de la salle à manger la chaleur et le beau temps du dehors, il marchait vite. Ses yeux, de l’un desquels tombait à tout moment un monocle, étaient de la couleur de la mer. Chacun le regarda curieusement passer, on savait que ce jeune marquis de Saint-Loup-en-Bray était célèbre pour son élégance. Tous les journaux avaient décrit le costume dans lequel il avait récemment servi de témoin au jeune duc d’Uzès, dans un duel. Il semblait que la qualité si particulière de ses cheveux, de ses yeux, de sa peau, de sa tournure, qui l’eussent distingué au milieu d’une foule comme un filon précieux d’opale azurée et lumineuse, engainé dans une matière grossière, devait correspondre à une vie différente de celle des autres hommes. Et en conséquence, quand avant la liaison dont Mme de Villeparisis se plaignait, les plus jolies femmes du grand monde se l’étaient disputé, sa présence, dans une plage par exemple, à côté de la beauté en renom à laquelle il faisait la cour ne la mettait pas seulement tout à fait en vedette, mais attirait les regards autant sur lui que sur elle. À cause de son « chic », de son impertinence de jeune « lion », à cause de son extraordinaire beauté surtout, certains lui trouvaient même un air efféminé, mais sans le lui reprocher, car on savait combien il était viril et qu’il aimait passionnément les femmes. C’était ce neveu de Mme de Villeparisis duquel elle nous avait parlé. Je fus ravi de penser que j’allais le connaître pendant quelques semaines et sûr qu’il me donnerait toute son affection. Il traversa rapidement l’hôtel dans toute sa largeur, semblant poursuivre son monocle qui voltigeait devant lui comme un papillon. Il venait de la plage, et la mer qui remplissait jusqu’à mi-hauteur le vitrage du hall lui faisait un fond sur lequel il se détachait en pied, comme dans certains portraits où des peintres prétendent sans tricher en rien sur l’observation la plus exacte de la vie actuelle, mais en choisissant pour leur modèle un cadre approprié, pelouse de polo, de golf, champ de courses, pont de yacht, donner un équivalent moderne de ces toiles où les primitifs faisaient apparaître la figure humaine au premier plan d’un paysage. Une voiture à deux chevaux l’attendait devant la porte ; et tandis que son monocle reprenait ses ébats sur la route ensoleillée, avec l’élégance et la maîtrise qu’un grand pianiste trouve le moyen de montrer dans le trait le plus simple, où il ne semblait pas possible qu’il sût se montrer supérieur à un exécutant de deuxième ordre, le neveu de Mme de Villeparisis, prenant les guides que lui passa le cocher, s’assit à côté de lui et tout en décachetant une lettre que le directeur de l’hôtel lui remit, fit partir les bêtes. (source )

samedi 18 juillet 2026

Doncières (Proust fragmentaire #5)

Marcel qui échoue à se rapprocher de la duchesse de Guermantes, accepte l'invitation du neveu de celle-ci, Robert de Saint-Loup et va passer une quinzaine de jours, à la fin de l'automne, dans la petite ville où ce dernier est en garnison. Marcel est choyé par son ami et par les autres militaires et il assiste à leurs conversations stratégiques. Lorsque vers la fin du "roman" on sait "tout" sur Saint-Loup, le dernier paragraphe de l'extrait ici peut sembler drôlement contourné :-)

Je me sentais séparé — non seulement de la grande nuit glacée qui s’étendait au loin et dans laquelle nous entendions de temps en temps le sifflet d’un train qui ne faisait que rendre plus vif le plaisir d’être là, ou les tintements d’une heure qui heureusement était encore éloignée de celle où ces jeunes gens devraient reprendre leurs sabres et rentrer — mais aussi de toutes les préoccupations extérieures, presque du souvenir de Mme de Guermantes, par la bonté de Saint-Loup à laquelle celle de ses amis qui s’y ajoutait donnait comme plus d’épaisseur ; par la chaleur aussi de cette petite salle à manger, par la saveur des plats raffinés qu’on nous servait. Ils donnaient autant de plaisir à mon imagination qu’à ma gourmandise ; parfois le petit morceau de nature d’où ils avaient été extraits, bénitier rugueux de l’huître dans lequel restent quelques gouttes d’eau salée, ou sarment noueux, pampres jaunis d’une grappe de raisin, les entourait encore, incomestible, poétique et lointain comme un paysage, et faisant se succéder au cours du dîner les évocations d’une sieste sous une vigne et d’une promenade en mer ; d’autres soirs c’est par le cuisinier seulement qu’était mise en relief cette particularité originale des mets, qu’il présentait dans son cadre naturel comme une œuvre d’art ; et un poisson cuit au court-bouillon était apporté dans un long plat en terre, où, comme il se détachait en relief sur des jonchées d’herbes bleuâtres, infrangible mais contourné encore d’avoir été jeté vivant dans l’eau bouillante, entouré d’un cercle de coquillages d’animalcules satellites, crabes, crevettes et moules, il avait l’air d’apparaître dans une céramique de Bernard Palissy.

— Je suis jaloux, je suis furieux, me dit Saint-Loup, moitié en riant, moitié sérieusement, faisant allusion aux interminables conversations à part que j’avais avec son ami. Est-ce que vous le trouvez plus intelligent que moi ? est-ce que vous l’aimez mieux que moi ? Alors, comme ça, il n’y en a plus que pour lui ? (Les hommes qui aiment énormément une femme, qui vivent dans une société d’hommes à femmes se permettent des plaisanteries que d’autres qui y verraient moins d’innocence n’oseraient pas.)

Gilberte, première rencontre (Proust fragmentaire #4)

Première rencontre, muette, entre Marcel et Gilberte. Échange de regards, quelle est la couleur des yeux de la fillette (Levinas écrivait que "la meilleure façon de rencontrer autrui, c'est de ne même pas remarquer la couleur de ses yeux?") et quel est le sens du geste qu'elle adresse à Marcel (il ne le saura qu'à Tansonville!). On rencontre aussi pour la première fois le baron de Charlus et Mme Swann.

Une fillette d’un blond roux, qui avait l’air de rentrer de promenade et tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait, levant son visage semé de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et, comme je ne savais pas alors, ni ne l’ai appris depuis, réduire en ses éléments objectifs une impression forte, comme je n’avais pas, ainsi qu’on dit, assez « d’esprit d’observation » pour dégager la notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d’un vif azur, puisqu’elle était blonde : de sorte que, peut-être si elle n’avait pas eu des yeux aussi noirs — ce qui frappait tant la première fois qu’on la voyait — je n’aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus.

Je la regardai, d’abord de ce regard qui n’est pas que le porte-parole des yeux, mais à la fenêtre duquel se penchent tous les sens, anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait toucher, capturer, emmener le corps qu’il regarde et l’âme avec lui ; puis, tant j’avais peur que d’une seconde à l’autre mon grand-père et mon père, apercevant cette jeune fille, me fissent éloigner en me disant de courir un peu devant eux, d’un second regard, inconsciemment supplicateur, qui tâchait de la forcer à faire attention à moi, à me connaître ! Elle jeta en avant et de côté ses pupilles pour prendre connaissance de mon grand-père et de mon père, et sans doute l’idée qu’elle en rapporta fut celle que nous étions ridicules, car elle se détourna, et d’un air indifférent et dédaigneux, se plaça de côté pour épargner à son visage d’être dans leur champ visuel ; et tandis que continuant à marcher et ne l’ayant pas aperçue, ils m’avaient dépassé, elle laissa ses regards filer de toute leur longueur dans ma direction, sans expression particulière, sans avoir l’air de me voir, mais avec une fixité et un sourire dissimulé, que je ne pouvais interpréter d’après les notions que l’on m’avait données sur la bonne éducation que comme une preuve d’outrageant mépris ; et sa main esquissait en même temps un geste indécent, auquel quand il était adressé en public à une personne qu’on ne connaissait pas, le petit dictionnaire de civilité que je portais en moi ne donnait qu’un seul sens, celui d’une intention insolente.

— Allons, Gilberte, viens ; qu’est-ce que tu fais, cria d’une voix perçante et autoritaire une dame en blanc que je n’avais pas vue, et à quelque distance de laquelle un Monsieur habillé de coutil et que je ne connaissais pas fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la tête ; et cessant brusquement de sourire, la jeune fille prit sa bêche et s’éloigna sans se retourner de mon côté, d’un air docile, impénétrable et sournois.

Ainsi passa près de moi ce nom de Gilberte, donné comme un talisman qui me permettrait peut-être de retrouver un jour celle dont il venait de faire une personne et qui, l’instant d’avant, n’était qu’une image incertaine. Ainsi passa-t-il, proféré au-dessus des jasmins et des giroflées, aigre et frais comme les gouttes de l’arrosoir vert ; imprégnant, irisant la zone d’air pur qu’il avait traversée — et qu’il isolait — du mystère de la vie de celle qu’il désignait pour les êtres heureux qui vivaient, qui voyageaient avec elle ; déployant sous l’épinier rose, à hauteur de mon épaule, la quintessence de leur familiarité, pour moi si douloureuse, avec elle, avec l’inconnu de sa vie où je n’entrerais pas.

jeudi 16 juillet 2026

Combray-Tansonville (Proust fragmentaire #3)

J'avais déjà noté ce passage lors de ma dernière lecture suivie de La Recherche, il y a une quinzaine d'années. Un possible snippet me suis-je écrit en empruntant le terme à Kevin Kelly qui dans ses années-là analysait les conséquences de la numérisation générale du patrimoine écrit!

Mme de Saint-Loup est Gilberte, la fille de Charles Swann et d'Odette de Crécy (Mme Swann), dont Marcel, enfant, a été amoureux. Elle épousera Robert de Saint-Loup. Marcel fit un séjour chez elle à Tansonville à son retour de Venise. Ce séjour fait la jonction entre la fin de l'époque Albertine fin d'Albertine disparue) et le Temps retrouvé (tout début).

 Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude ; le mur filait dans une autre direction : j’étais dans ma chambre chez Mme de Saint-Loup, à la campagne. Mon Dieu ! Il est au moins dix heures, on doit avoir fini de dîner ! J’aurai trop prolongé la sieste que je fais tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup, avant d’endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c’étaient les reflets rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au soleil ; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m’habiller pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons, traversée par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit. 

Le baiser du soir dans "Monsieur Proust" de Céleste Albaret

Quand il était enfant, me racontait-il, il était la cause de scènes, parce que, principalement après le début de son asthme, il profitait de...