mardi 18 août 2026

Proust et la mort de son père

Lettre à Anna de Noailles de décembre 1903

Vous qui aviez vu papa seulement deux ou trois fois, vous ne pouvez pas savoir tout ce qu’il avait de gentillesse et de simplicité. Je tâchais non de le satisfaire – car je me rends bien compte que j’ai toujours été le point noir de sa vie – mais de lui témoigner ma tendresse. Et tout de même il y avait des jours où je me révoltais devant ce qu’il avait de trop certain, de trop assuré dans ses affirmations, et l’autre dimanche je me rappelle que dans une discussion politique j’ai dit des choses que je n’aurais pas dû dire. Je ne peux pas vous dire quelle peine cela me fait maintenant. Il me semble que c’est comme si j’avais été dur avec quelqu’un qui ne pouvait déjà plus se défendre. Je ne sais pas ce que je donnerais pour n’avoir été que douceur et tendresse, ce soir-là. Mais enfin je l’étais presque toujours. Papa avait une nature tellement plus noble que la mienne. Moi, je me plains toujours. Papa quand il était malade n’avait qu’une pensée qui était que nous ne le sachions pas. Du reste ce sont des choses auxquelles je ne peux pas encore penser. Cela me fait trop de peine. La vie est recommencée. Si j’y avais un but, une ambition quelconque cela m’aiderait peut-être à la supporter. Mais ce n’est pas le cas. Mon vague bonheur n’était qu’un reflet de celui que je voyais auprès de moi entre papa et maman, non sans avoir le remords – combien plus douloureux maintenant – de sentir que j’étais son seul nuage.
(...)
Aussi je pourrai bientôt vous revoir et en vous promettant de ne plus vous parler égoïstement de choses que je ne peux même pas vous expliquer parce que je n’en parlais jamais. Je peux presque dire que je n’y pensais jamais. Ma vie en était faite. Mais je ne m’en apercevais pas.
(...)
voilà que maman apprenant que j’avais renoncé à Ruskin s’est mis en tête que c’était tout ce que papa désirait, qu’il en attendait de jour en jour la publication. Alors j’ai dû donner des ordres contraires et me voilà à recommencer toutes mes épreuves, etc.

Le professeur Proust était décédé le 26 novembre et Marcel répond à la lettre de condoléances d'Anna de Noailles.

Je dois l'indication de cette lettre au docteur François-Bernard Michel, dans cette émission écoutée en podcast: Proust disséqué, d'où il tire que Proust a pu se considérer comme l'assassin de son père dans la mesure où l'altercation à quoi Marcel fait allusion dans sa lettre précède de peu l'AVC qui emportera son père.

Je retrouve là l'importance séminale du rapport conflictuel ou pas avec son père que je crois reconnaître dans la scène du baiser. Il est en particulier remarquable, là, qu'à propos de la mort du père revient la question du travail du fils, et ceci par l'intermédiation de la mère, ce qui est le non dit de la scène du baiser.

Je pense à ce que dit Tadié dans le premier épisode de cette série de podcasts. Ce qu'il me semble, c'est que Tadié concilie son travail de biographe avec l'orthodoxie anti-beuvienne en déclarant qu'en faisant la biographie de Proust, il n'a l'ambition que de faire l'histoire de son œuvre, de l'écriture de son œuvre, la génétique et non la généalogie. Ce mépris pour la biographie, qui explique sans doute le peu de considération que Tadié montre pour Céleste Albaret, est bien de l'époque où Tadié a commencé son activité d'érudit.

Pendant que je passe l'aspirateur, j'écoute à présent Michel Schneider qui m'agace également (décidément).

Passons sur l'énervement, impur sans doute.

Ce qui me frappe, c'est d'entendre une nouvelle fois insister sur le rapport avec sa mère. Ici MS suppose que si elle n'avait pas envoyé en réponse à la demande du baiser "pas de réponse", la Recherche n'aurait peut-être pas été écrite. C'est une histoire un peu différente que me raconte l'épisode du baiser, où les deux parents jouent à part égale, voire même où le rôle du père est plus décisif que celui de la mère.

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