mardi 19 août 2025

L'histoire n'est pas comme monsieur K. l'a racontée

"L'histoire n'est pas vraiment comme monsieur K. l'a racontée. L'histoire, je l'ai toute entière dans ma tête racontée, toute racontée, en vers, j'ai passé toutes ces années à composer le récit de cette année passée dans le pays des mécréants. Mais je l'ai composée dans la langue des mécréants.

Elle n'est pas comme monsieur K. l'a racontée. Je l'ai en vers dans ma tête. J'ai passé toutes ces années à composer le récit d'une seule année. Parce que... mais je n'arrive pas à le croire, ou plutôt il me semble que les mots sont vides de sens, pire encore, qu'ils sont une dérision cruelle, une cruelle moquerie divine... Il faudrait que vous me donniez votre sentiment là-dessus mon père. Pardonnez-moi, mon père, je n'ai pas terminé ma phrase."

Il était venu vers moi en traversant la rue, il avait saisi ma manche et il m'avait dit: "Père, Père". Je croyais encore qu'il était un indigène même si sa voix n'était pas celle d'un mendiant. Mais ses vêtements puaient. Je revenais de la ville, de l'hôpital, et je rentrais au presbytère parce qu'il me restait un peu plus d'une heure avant la messe.

"C'est vrai, mon père, vous m'avez fait retrouver l'humilité orientale. Parce que lorsque j'ai pénétré dans ce quartier de jardins... mes pas évitaient ce quartier jusque là, jusqu'à ce que je décide de vous voir, oui, vous, mon père, parce que je vous connaissais déjà, je vous connaît depuis longtemps. Lorsque j'ai pénétré dans ce quartier de jardins, d'abord je me suis assis sur un talus et j'ai pleuré, des larmes sèches: je n'attends nulle délivrance là-dedans: un état ancien de moi-même est revenu me posséder: ma taille s'est redressé et mon pas s'est allongé."

Il a dit : "je suis catholique et je veux me confesser". Et comme j'ai alors dirigé mon regard vers l'église: "Je veux me confesser, vous raconter mon histoire, et mon histoire est longue; voyez-moi, jugez à mon aspect si ce que j'ai à vous raconter est ordinaire. Accordez-moi je vous prie quelques heures."

Je l'ai fait entrer dans le presbytère. Je lu ai dit : "Voulez-vous manger quelque chose?" Il m'a répondu qu'il avait mangé ce matin et ses yeux parcourait l'espace de la pièce. Il l'a traversée et est entré dans la bibliothèque, je l'ai suivi, il s'est planté devant les rayons. "Que cherchez-vous", son index suivait les titres et puis il a sorti un livre. "Voilà, c'est très bien, vous l'avez", il m'a montré le livre, un recueil de nouvelles: "mon histoire est là-dedans, vous l'avez-lu ? ça nous fera gagner du temps." J'avais lu ce livre, et depuis peu de temps. Il m'avait passé le livre et me regardait. "Je me souviens, êtes-vous...? - Je suis l'homme qui a été crucifié. Mon nom n'est pas celui que je porte dans ce livre, mais c'est de moi qu'il s'agit."

télévision (automne 1985)

 Le monde, le vaste monde, presque réduit ici à la boue que déverse la télévision dans la pièce centrale de l'appartement, qui en est comme le cloaque ou la matrice.

Pour le reste, des traits de lumière, perspectives et lignes de fuite, comme à travers un cristal, portent très loin et vibrent de la distance.

Lorsque l'écran s'éteint, l'espace autour du poste se vide, purifié. Les traits les moins tendus, c'est ce que je veux dire, sont ramassés en faisceau dans l'écran qui en libère l'espace cubique de mon habitation.

Le Nouveau Monde est un autre monde.

Le Nouveau Monde est un autre monde et ses paysages ne sont pas ceux d'ici

Le Nouveau Monde est un autre monde. D'y renvoyer ma mémoire me donne le vertige et une nostalgie, une espèce particulière de nostalgie, anxieuse et à demi-désespérée.

Voyage en avion (31 août 1985)

 Moirage de l'herbe sous le souffle des réacteurs. Je suis assis sur le côté droit contre un hublot. Le ciel est gris au-dessus de Paris. J'ai été abruti ces deux jours, à Paris, un peu absent. Je ne me suis réveillé qu'un quart d'heure avant le départ. J'ai lu le journal, des histoires de dinosaures. J'ai faim.

Couverture de nuages avec déchirures. Et à l'instant justement, comme je revenais des toilettes, dans une large déchirure, un estuaire. Je ne comprends pas: je vois la mer mais l'estuaire est devant nous. C'est celui de la Tamise, et c'est donc l'Angleterre, que je vois pour la première fois. La première fois la Manche, la première fois l'Angleterre, la première fois l'Atlantique. Londres était de l'autre côté du fuselage.

La couverture de nuages s'épaissit. Je ne verrai ni Glasgow, ni Manchester dont les noms résonnaient tout à l'heure dans la cabine. Eux, en-dessous, pourraient bien avoir de la pluie. Le voyage dure environ sept heures, nous irons donc un peu moins vite que le soleil.

Une jeune fille blonde est assise à ma gauche. Les hôtesses servent le repas, chariots dans les allées. Repassent pour desservir puis pour la vente des produits hors-taxe. Scandent le temps du voyage. J'ai la tête contre le hublot, les yeux sur le métal illuminé de l'aile, jusqu'à ce qu'on me demande de baisser le rideau pour le film. La cabine est large, beaucoup font le voyage au milieu, entre deux allées.

Je suis assez près de l'écran et je vois un autre écran plus loin devant où le même film passe avec quelques minutes de décalage. La cabine est dans l'obscurité, tous rideaux baissés.

Dix-sept heures trente, à ma montre: au-dessus de l'avion il est toujours quelque chose comme midi. Le film vient de se terminer et l'on a remonté les rideaux, et le ciel autour de l'aile est le même. Il règne un terrible brouhaha et mouvement dans la cabine, rumeur et voix de différentes langues qui se mêlent au bruit des réacteurs et cliquetis des boîtes aluminium et gobelets de matière plastique, enfle et roule, décroît, reprend. Mer de nuages blancs étale et sans dessin sur l'Atlantique. Je me sens vidé.

Dix-huit heures. La couche de nuages est de plus en plus ténue et elle s'est faite grumeleuse. En-dessous, comme des petits cailloux très blancs, des icebergs, dispersés mais en assez grand nombre, d'une blancheur de neige, entourés d'une auréole glauque. Et à présent, à travers les nuages, une terre sur la droite, au nord, une île sans doute. Les nuages prennent des formes.

J'ai ouvert Sperone Speroni, le premier à me tomber sous la main des quelques livres que j'ai apportés avec moi dans la cabine. D'autres terres au nord, et le même midi au-dessus de l'avion, l'ombre de l'aile sur les réacteurs a pris seulement quatre ou cinq degrés d'oblicité. Et au-dessous de nous la couche de nuages est à nouveau opaque, ré-épaissie et cotonneuse. Venise, 1560: & come un medesimo Sole risplende per tutto, & con un solo calore in un'hora medesima humido il ghiaccio & la terra secca fa divenire ... Un peu de givre au bas du hublot.

Dix-huit heures trente. L'Amérique n'est encore qu'informe, comme une mousse à la surface d'un étang avec cependant le dessin de cours d'eau méandreux et de lacs. Une mousse verte, sombre, soulignée de rose, boueuse, presque sans relief. Et à présent quelque chose de raboté, d'usé, avec de longues traces droites et parallèles. Dessins de lacs, encore, flaques d'eau noire, taches vert-gris de forêts et pas le moindre signe de présence humaine. En petits flocons espacés maintenant les nuages. Un groupe de filles chante à l'arrière de l'avion.

(18 décembre 1991) 

samedi 16 août 2025

"Réel", "Symbolique", "Imaginaire", "Vérité": homonymie et malentendus

 Ce que je reprocherais à Lacan, si j'osais; c'est de redéfinir des notions cardinales, comme le réel, le symbolique, l'imaginaire mais aussi la vérité ou la cause et d'en faire de nouveaux concepts sans en abolir la conceptualité préexistante créant ainsi des équivoques et des malentendus.


Je dis équivoque et malentendu et non, à quoi l'on pourrait penser ici, "homonymie" au sens de la pensée ancienne, Aristote et Maïmonide, c'est-à-dire dans le sens d'une coupure dans la signification d'un même mot (et non juste dans la signification d'une même expression vocale) comme "seau" et "sot" par exemple): ainsi pour Maïmonide la "main" de Dieu est dite telle ("main") en ce qu'elle désigne par le même mot une autre réalité que celle de la main de l'homme.

Dans l'utilisation lacanienne des mots "réel" ou "vérité" il n'y a pas de coupure explicite avec la signification reçue, il y a a une redéfinition incomplète de ces mots, une redéfinition qui n'abolit pas complètement la signification reçue, ce qui ouvre la voie d'abord à un effet de séduction par le paradoxe produit, bousculant et éventuellement scandaleux: "la femme n'existe pas", les dieux sont du réel, "il n'y a pas de rapport sexuel"... et ensuite de l'équivoque et du malentendu.

Lorsqu'Éric Marty explique la raison de son écriture romanesque, il commence par l'opposer à son écriture théorique gouvernée par une aspiration à dire "toute la vérité", aspiration fatalement condamnée à un échec au moins partiel, alors que la fiction lui permet de produire une vérité que l'écriture théorique ne lui permet pas de produire, il est clair que le mot de "vérité" n'a pas tout à fait le même sens dans les deux cas (que la "vérité" visée est différemment qualifiée) sans que cependant il y ait à proprement parler homonymie; ou lorsque Jacques-Alain Miller fait l'exégèse du mot de Lacan: "les dieux sont du réel", il est obligé tout de suite de qualifier "en quel sens du réel" il s'agit alors.

Le résultat de ce procédé de reconceptualisation sans abolition explicite de la conceptualité reçue est double:
- soit la reproduction et la prolifération ad libitum d'un discours d'initiés plus ou moins coupé du discours commun;
- soit la disqualification pure et simple de la reconceptualisation lacanienne perçue comme charlatanisme et manipulation (position qui s'expose facilement à l'accusation de "poujadisme").

Cette alternative est, à mon sens, regrettable dans la mesure où le travail lacanien sur les concepts cardinaux m'apparait profitable dans la mesure et à condition qu'on n'en fasse pas une reconceptualisation, justement, une reconceptualisation radicale, mais un travail sur la conceptualité reçue, sur la compréhension des mots hérités, qui n'est ni disqualifiée ni remplacée mais approfondie ou enrichie, disons. (Et j'ajouterais comme condition supplémentaire que, hors explicitation à usage interne de la pratique psychanalytique, la conceptualisation lacanienne ne soit exportée du discours de Lacan lui-même qu'avec la plus grande retenue et la plus grande précaution).

(Ainsi je peux essayer de comprendre, je crois comprendre le mot "les dieux sont du réele comme "les dieux se rencontrent où le symbolique, soit le langage gouverné par la logique, le logos, qui est la condition d'un discours commun, fait défaut à rendre compte du réel", évidemment pas comme: "les dieux appartiennent à la réalité objective".)

PS. Cette petite note est l'effet de l'infusion de l'article d'Éric Marty lu hier: Jean Genet politique, le grand malentendu, article que je n'ai pas fini de digérer et sur lequel je devrai revenir. Le mot important est "malentendu".)

PPS. Si par aventure une personne familière de la pensée lacanienne rencontrait cette note et y ajoutait un commentaire expliquant que je n'ai rien compris - et que ce commentaire soit fait avec bienveillance -   celui-ci serait accueilli avec reconnaissance.

mercredi 13 août 2025

Sous le tilleul, explication (suite)

 [Sous le tilleul, explication >]

"Le second problème que je rencontrai… si le mot 'problème' est le plus adéquat, peut-être n'est-il pas le meilleur; trop intellectuel, rationnel, parce que ce que j'ai éprouvé à ces occasions est plutôt de l'ordre du corps, une gêne, un empêchement, un découragement. Je vais continuer à utiliser le mot 'problème' parce que c'est le plus pratique mais gardez s'il vous plaît cette connotation en tête… il n'y a pas de solution, c'est un problème sans solution. Le second problème que je rencontrais, c'était l'ennui d'avoir à continuer, la mécanique de la narration si vous voulez, d'avoir à raconter la suite même si je n'étais, au point où j'en étais, plus animé par aucune inspiration, par aucun désir.
- N'est-ce pas précisément le travail de l'écrivain, de se mettre à sa table de travail quelles que soient ses dispositions?
- C'est que, ma nièce, je ne suis pas un écrivain, justement. Je m'en rends compte - si j'en aie jamais eu l'illusion.
- Mais si, mon oncle, tu es un écrivain. Il suffit de te lire pour le savoir de la manière la plus sûre et la plus intime.
- Tu es gentille, Bénédicte, mais ton affection contraint ton jugement. Je me suis forcé à ce travail d'écrivain, des pages comme ça parce que curieusement l'écriture venait souvent plus vite ainsi que lorsque j'avançais poussé par le désir de raconter un épisode précis, mais lorsque je relisais ensuite, le lendemain, ce que je lisais non seulement n'était pas bon mais me provoquait un véritable dégoût, de ce que j'avais écrit et de moi-même."

un fiancé de Bénédicte

Ils eurent plus tard une conversation analogue: Bénédicte était venue présenter à son oncle son fiancé, fiancé qu'elle ne garda pas d'ailleurs. Ce qui ne l'empêcha pas de se marier plus tard et cela eut pour effet d'espacer beaucoup les visites à son oncle et de laisser l'écriture de celui-ci dans une solitude encore plus grande. Bref, cette fois-là, comme notre héros avait, à la demande de sa nièce et devant l'intérêt déclaré par le prétendant, expliqué et décrit ses travaux d'écriture, le fiancé se mit à développer l'idée moderne selon quoi l'inspiration, "la muse", relevaient de l'illusion romantique d'une vie intérieure et d'un moi mystique ouverts aux messages de la transcendance, en réalité une complaisance narcissique réservée à une petite classe de privilégiés oisifs. "10% d'inspiration, 90% de transpiration" avait-il ajouté à la fin de son exposé. "Sans doute, sans doute…" s'était contenté de répondre l'oncle de Bénédicte, lequel lorsqu'il les eut raccompagnés à la porte, retint sa nièce sur le seuil, tandis que le fiancé s'était déjà engagé sur l'allée qui conduit au portillon, et lui dit à l'oreille: "Ne me ramène plus ce coco, ici!".

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mardi 12 août 2025

Udaipur / Manali

[Retour des Indes, Mary, 2 >]

 Nous n'avons pas eu besoin de Soni pour nous retrouver finalement, le hasard a fait le travail. Comme il avait fait le travail à Manali, lorsque j'ai retrouvé Co de retour du Ladakh...

Qu'avions-nous convenu. Je n'en ai pas le moindre souvenir, aujourd'hui. J'étais au premier étage d'un restaurant tibétain où j'avais fait un déjeuner tardif; je venais de finir le momo que j'avais commandé. Le momo est un gros ravioli, fourré de légumes et de viande, qui se mange à l'unité, à la différence des raviolis chinois à quoi il ressemble. Je finissais ma bière, j'avais peut-être allumé une cigarette et je regardais la petite place en contrebas. Je garde un souvenir assez vif de cette place, une image du moins, une petite place vaguement triangulaire, en retrait de l'axe principal sur le haut du village, ombragée de quelques petits arbres qui lui donnait un air familier et reposant.

Comme je me souviens avec sureté d'avoir mangé un momo. C'est d'ailleurs lui qui me témoigne de ce que le restaurant était tibétain malgré le nom qu'il affichait: "Chinese quelque chose". Je m'attardais, séduit par l'allure de cette place, me disant qu'il ne s'en fallait pas de beaucoup pour qu'on puisse la prendre pour une place dans un village des Alpes provençales et j'ai vu Co en bas, qui traversait la place.

Je laisse venir les choses sans trop me soucier de les ordonner et là, maintenant, je me dis que si je veux donner à lire ces notes, où j'imagine que le lecteur éventuel peut se trouver perdu, entre Himachal et Rajasthan, Co, Jo, Vijay et Mary, il faudrait que je trace un peu le cadre chronologique où viennent s'agréger ces lambeaux de souvenir. Et le faire de la manière la plus simple et directe possible, sans digressions, ni fioritures, exercice qui m'est difficile.


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lundi 11 août 2025

Sous le tilleul, explication

Alors il recommence, mieux.

"Je voulais écrire le récit de mon séjour aux Indes, de mes voyages, de mes expériences. J'en avais raconté des bouts mais des bouts seulement, et souvent les mêmes, qu'à force de raconter j'avais commencé à user. Oui, ceux-là, les plus pittoresques peut-être, il était urgent de les déposer sur le papier, d'en déposer l'état dans ma mémoire sur le papier, mais surtout il y en avait beaucoup plus que je n'avais pas raconté, et pas moins intéressants, selon ce que je pensais, pas moins dignes d'être fixés sur le papier, que ceux dont j'avais fait plusieurs récits oraux, récits oraux d'ailleurs de moins en moins divers dans la répétition.

Le temps passant, j'avais à peu près cessé de raconter mon séjour aux Indes et il me semblait qu'il m'en restait beaucoup demandant à sortir et qui ne se résignait pas à rester relégué dans le grenier de ma mémoire, à prendre la poussière. J'ai donc entrepris de rédiger ce récit, mon journal de voyage. J'ai rempli comme ça plusieurs cahiers. Au début ça avançait bien mais assez vite j'ai rencontré des problèmes."

Entretemps il s'est assis. Il boit distraitement le thé qu'il a laissé refroidir dans sa tasse. Elles ne l'interrompent pas, les deux femmes. Sa sœur, la mère de Bénédicte, grignote un bout de madeleine. Elles l'écoutent. Il n'est plus fâché. Il est reconnaissant, il sent ça.

"Trois problèmes sont venus m'affronter. Le premier, celui que j'ai rencontré d'abord, c'est que me revenaient des détails, des épisodes qui appartenaient à un moment de ma narration déjà dépassé.

J'avais prévu de laisser blanche les pages gauches de mes cahiers en sorte de pouvoir y porter des corrections et des annotations pour une éventuelle réécriture, une mise au propre. Les premières notations dans ces pages de gauche étaient sommaires, des aides-mémoire, quelques mots à chaque fois. Je ne voulais pas m'attarder, retarder l'avancer de ma narration, perdre le fil, et réserver le développement de mes récollections à un second passage. Ces anamnèses inopinées, cependant, insistaient, me promettaient plus de satisfaction, plus de plaisir, plus de jouissance, je crois pouvoir risquer de le dire ainsi, que la suite de la narration qui attendait que je la reprenne et dont elles m'avaient détourné. Et cela, c'est aussi le second problème que j'ai rencontré, j'y reviendrai. Et puis j'ai craint que trop brèves ces annotations marginales ne se révèlent plus tard impuissantes à ressusciter le contenu de l'anamnèse qui m'était venue, l'impression de richesse, de valeur qu'elle m'avait fait éprouver, voire qu'elle ne me soit devenue complètement incompréhensible. C'est ainsi que ces annotations dans les pages de gauche ont commencé à gonfler, à occuper de plus en plus de place, sur la page qui faisait face au moment temporel du récit à quoi elles correspondaient, et puis de plus en plus souvent à en couvrir toute la surface jusqu'à dépasser sur la page suivante, rendant ainsi ces pages indisponibles pour d'éventuelles annotations ultérieures. Françoise (c'est le nom que je donne désormais à la servante) qui était montée ce matin-là m'apporter ma seconde tasse de café - pris par ma rédaction j'avais négligé, oublié, de descendre prendre cette seconde tasse de café, la seconde tasse de café, c'était l'occasion de causer avec elle, d'échanger des nouvelles et de prendre connaissance des affaires domestiques, et comme c'était tous les matins à onze heures que je descendais prendre mon café, elle avait pris l'habitude de la préparer cinq minutes avant - Françoise, un peu essoufflée, me demanda si j'avais besoin de rien, ajoutant qu'elle me trouvait l'air soucieux, penseur et soucieux.Je lui montrai mon cahier ouvert et lui expliquai mon problème (lors de mes pauses café matinales j'avais pris l'habitude de faire à Françoise une sorte de rapport succinct de l'avancée de mon entreprise; elle m'écoutait généralement sans rien dire, debout devant moi, les bras croisés sur le ventre, sans paraître ni ennuyée, ni très intéressée, comme elle se tenait me regardant boire mon café lorsque je restais muet). Cette fois, ce fut la première et je crois bien la seule, elle répondit à mon exposé en me suggérant d'utiliser pour les annotations du genre que je venais de lui dire non la page mais des bandes de papier qu'elle collerait ensuite dans le cahier selon les instructions que je lui aurais laissées (à l'aide d'un petit code simple).

Intéressé et surpris par cette proposition, j'y songeai sérieusement mais finalement la rejetai comme trop compliquée. À la place de quoi je me mis à utiliser des cahiers distincts pour ne porter sur la page de gauche que la mention 'à insérer' suivie d'une référence, un petit code simple, à l'emplacement dans le cahier d'anamnèses anachroniques correspondant."


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samedi 9 août 2025

Sous le tilleul, suite

[sous le tilleul >]

À ce moment Bénédicte, qui est revenue s'asseoir avec son oncle et sa mère à la table sous le tilleul (oui, elle a un nom à présent, qui n'est pas son véritable nom mais peu importe), Bénédicte dit à sa mère: "Mais Maman, qu'as-tu pensé des écrits de ton frère, as-tu aimé?" "Mais oui, répond-celle-ci, j'ai aimé, j'ai beaucoup aimé." Puis, après un silence où elle semble rentrée en elle-même pendant que les deux autres la regardent, comme hésitante, réticente: "Mon frère est un homme sensible et intelligent, et il sait écrire. Il a des lettres..." Et à nouveau un silence, puis: "Non, en réalité j'ai été surprise, il y a de très belles choses, et puis il donne à voir, on le suit, mais... il y a de très belles choses mais... ça tourne court, c'est un peu frustrant. Et puis, qu'est-ce que tu veux faire de tous ces morceaux?"

"Ça papillonne à droite et à gauche"

"Publie ton journal de voyage et passe à autre chose. Tu trouveras sans doute un éditeur… Et tu passeras à autre chose….
- Mes notes de voyage sont incohérentes et lacunaires. C'est lorsque les choses deviennent intéressantes que les notes manquent, pas le temps d'écrire alors…. Ce que je t'ai donné à lire, ce sont des récits faits de mémoire… ce que j'écris à présent.
- Mais les journaux de voyage sont composés après coup, c'est classique, Stendhal… Tu te sers de tes notes comme d'un fil conducteur et tu complètes, tu allèges aussi si nécessaire et tu corriges le style. Ça fera un très bon livre et tu passeras à autre chose, voilà.
- C'est ce que j'ai d'abord essayé de faire…

C'est ce que j'ai d'abord essayé de faire, j'étais parti pour ça mais ça n'a pas marché, ça n'allait plus…" Il a la pénible impression de se justifier, de s'excuser d'une faute, morale, presque. Il le sent au ton qu'a pris sa voix, son attitude aussi. Alors il se lève et se met à marcher de long en large sous le tilleul, regard baissé, sourcils froncés. "Ta fille au moins, lorsque je lui ai donné quelque chose à lire, revient avec des remarques précises, des questions, des réécritures. Quelques fois, souvent, elles m'agacent ces remarques, ces suggestions, elle m'a mal lu, me dis-je, elle n'a pas compris, je suis peut-être un peu de mauvaise foi, pressé d'écarter ce qui est venu m'agacer mais à la fin je me dis: elle ne m'a peut-être pas bien lu mais elle m'a lu. Toi, tu arrives et tu me dis ce que je dois faire, et de quelle façon…" A-t-il prononcé ces paroles ou bien ne s'est-il pas contenté de les penser, de les formuler sans les dire, tandis que les deux femmes, surprises et attentives, le regardent faire des aller-et-retours. Et lorsque son visage semble s'ouvrir, lorsque ses traits se desserrent, "Ça va, mon oncle?" demande Bénédicte? Il lève les yeux vers elle et lui adresse un sourire qui n'ouvre pas la bouche, comme pour se moquer un peu de lui-même.

Il ne s'agit pas de se justifier, il s'agit d'expliquer.


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Retour des Indes, Mary, 2

 Ça me revient: nous étions montés de Naggar jusqu'à Manali pour récupérer Co qui elle aussi devait redescendre du Ladakh, pour ensuite, Jo, Co et moi, rejoindre le petit aéroport de Kullu en aval et retourner à Delhi. De Delhi, Jo et Co rentreraient en France et moi je continuerai mon voyage vers le Rajasthan et Udaipur.

(C'est en compagnie de "Bijou", Vijay, que je rejoindrai Udaipur, en avion encore. Je n'arrive pas à me souvenir quand Vijay s'est joint à nous. Il n'était pas avec nous à Manali. Sans doute nous a-t-il rejoints à Delhi. Il va bien falloir que je me décide à retourner dans mes archives, ce que j'ai évité jusqu'ici. )

Mary a dit qu'elle comptait aller au Rajasthan. Jo a dit qu'elle en venait, que nous attendions une amie qui revenait du Ladakh, et qu'elles rentreraient ensuite en France, toutes les deux mais que moi qui les avais rejointes ici, dans l'Himachal, je continuerai vers le Rajasthan après leur départ. Udaipur, "il faut que nous nous retrouvions, à Udaipur", a dit Mary. J'ai acquiescé, "absolutly !", même si je restais sceptique sur la possibilité de se retrouver, les dates correspondaient à peu près mais, c'était 1992: pas de téléphone portable, pas d'accès internet ou si peu. J'ai acquiescé, Jo a parlé de Soni, sa galerie de peinture sur Jagdish Temple Road, en haut de la vieille ville. Oui, peut-être, lui saurait où me trouver.


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vendredi 8 août 2025

Retour des Indes, Mary

 J'ai ça en tête: "le Jagdish Temple est le sommet de la ville". Ce qui est idiot: le City Palace occupe une situation nettement plus élevée. Clairement, le City Palace est le sommet de la ville, la domine comme il est naturel, normal, disons. Cependant c'est bien autour du Jagdish Temple que, dans ma mémoire, j'arrive à organiser la ville. Et c'est au pied du Jagdish Temple que j'ai retrouvé Mary qui s'engueulait avec un desservant du temple pour je ne sais plus quelle raison. Il lui refusait l'accès au sanctuaire mais je ne me souviens plus de la raison. Il m'en vient trente six à l'esprit, dont la moindre n'était pas que Mary est une grande gueule, pas respectueuse, loud, mais ce n'était certainement pas la raison première. Et puis elle s'est retournée, m'a reconnu et nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre.

J'avais rencontré Mary la première fois à Manali, au fond de l'Himachal Pradesh, au bout de la vallée de la Béas. J'étais avec Jo, nous venions de Naggar et je soignais ma convalescence dans une sorte de cottage, au milieu d'un verger. Mary portait un drôle de bonnet de fourrure informe, vaguement conique, et une vêture tout aussi informe; elle descendait du Ladakh. C'était une Américaine, dans la trentaine. Elle avait pris une chambre à côté de la nôtre, laquelle donnait comme celle-ci sur la galerie qui de l'étage dominait les pommiers.

"This man is sick!" avait dit Jo lorsque le chauffeur avait laissé l'homme qui avait partagé une partie de notre course. Elle l'avait dit au chauffeur qui nous déposait devant le cottage, et elle avait ri; l'homme portait un turban et la barbe attachée derrière les oreilles, un sikh, à l'évidence, une barbe grise et un teint jaunâtre de malade. Ça l'avait fait rire, Jo, ce qu'elle venait de dire. Sans méchanceté, parce que le type avait l'air effectivement malade, mais avec des petits éclats de rire lorsqu'elle l'a répété ensuite.

J'étais en train de fumer sur la galerie, lorsque Mary est arrivée. Nous avons échangé quelques mots, Mary m'a dit ainsi qu'elle arrivait du Ladakh. Elle est venu ensuite dans notre chambre, avec un grand sac et elle a déballé ses trouvailles, les objets qu'elle ramenait du Ladakh, des statuettes, des tissus, des instruments de culte, je ne sais plus, des objets tibétains, de l'artisanat, et des antiquités, pas forcément authentiques, je ne sais plus trop, elle détaillait les prix, ce qu'elle avait payé, des affaires, on comprenait ça. Des choses qu'elle revendrait lorsqu'elle serait rentrée en Amérique, en Californie, je crois, mais je n'en suis pas sûr.


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jeudi 7 août 2025

Retour des Indes, "six doigts"

Il se souvient de cette main à six doigts agrippée à la barre de la rame. C'est possible, après tout, s'était-il dit, qu'une main comporte six doigts. Le jeune homme qui leur avait loué une motocyclette à Bira, au nord de Goa où il avait passé quelques jours avec Mary avait six doigts à la main gauche, c'est même ainsi qu'ils l'avaient appelé, Mary et lui: "Six-doigts", "An indian name!" avait dit Mary en riant, ce qu'il n'aurait pas osé faire devant elle. Les accidents génétiques, ça arrive. Il y a même des femmes à barbe. Mais deux, dans la même journée: le barman qui lui avait servi une pinte, un peu avant, la main droite. Il avait évité d'arrêter son regard sur cette main, par politesse, délicatesse, mais il était sûr de ce qu'il avait vu. Et encore, cela aurait pu être rangé au rayon des curiosités insignifiantes, les coïncidences, comme les accidents génétiques, ça se produit, une coïncidence extraordinaire et insignifiante. Mais il y avait aussi qu'il avait trouvé quelque chose de commun dans le visage de ces deux hommes, une ressemblance invisible, si cela avait un sens, car ça ne tenait ni à la couleur des cheveux ou des yeux, ni aux traits, ni à la forme du visage, ni à rien de définissable, l'un portait une barbe blonde et il était plutôt gros, fort comme on dit, l'autre était maigre et portait une moustache noire. Quelque chose comme une diagonale, s'était-il dit, comme le crâne en anamorphose dans le portrait des ambassadeurs de Holbein le jeune, un clinamen, s'était-il dit, et le mot lui plaisait, lui semblait juste bien qu'absurde, et peut-être que cette impression n'était qu'une traduction, une transposition de ce fait que chacun des deux hommes avait une main pourvue de six doigts et qu'il les avait vus dans la même journée.

Le traité que Churchill avait signé avec Hitler, dont le type parlait comme d'un fait bien connu et établi sans que personne autour de lui n'élève la moindre objection, ne manifeste même le moindre étonnement.

La radio qu'il avait cessé d'écouter parce qu'il lui semblait y entendre toujours les mêmes choses, juste modulées pour correspondre au sujet affiché de l'émission, qui mêlait des absurdités à des trivialités banales dont cependant on parlait comme si elles étaient ignorées du plus grand nombre. 


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Le baiser du soir dans "Monsieur Proust" de Céleste Albaret

Quand il était enfant, me racontait-il, il était la cause de scènes, parce que, principalement après le début de son asthme, il profitait de...