Alors il recommence, mieux.
"Je voulais écrire le récit de mon séjour aux Indes, de mes voyages, de mes expériences. J'en avais raconté des bouts mais des bouts seulement, et souvent les mêmes, qu'à force de raconter j'avais commencé à user. Oui, ceux-là, les plus pittoresques peut-être, il était urgent de les déposer sur le papier, d'en déposer l'état dans ma mémoire sur le papier, mais surtout il y en avait beaucoup plus que je n'avais pas raconté, et pas moins intéressants, selon ce que je pensais, pas moins dignes d'être fixés sur le papier, que ceux dont j'avais fait plusieurs récits oraux, récits oraux d'ailleurs de moins en moins divers dans la répétition.
Le temps passant, j'avais à peu près cessé de raconter mon séjour aux Indes et il me semblait qu'il m'en restait beaucoup demandant à sortir et qui ne se résignait pas à rester relégué dans le grenier de ma mémoire, à prendre la poussière. J'ai donc entrepris de rédiger ce récit, mon journal de voyage. J'ai rempli comme ça plusieurs cahiers. Au début ça avançait bien mais assez vite j'ai rencontré des problèmes."
Entretemps il s'est assis. Il boit distraitement le thé qu'il a laissé refroidir dans sa tasse. Elles ne l'interrompent pas, les deux femmes. Sa sœur, la mère de Bénédicte, grignote un bout de madeleine. Elles l'écoutent. Il n'est plus fâché. Il est reconnaissant, il sent ça.
"Trois problèmes sont venus m'affronter. Le premier, celui que j'ai rencontré d'abord, c'est que me revenaient des détails, des épisodes qui appartenaient à un moment de ma narration déjà dépassé.
J'avais prévu de laisser blanche les pages gauches de mes cahiers en sorte de pouvoir y porter des corrections et des annotations pour une éventuelle réécriture, une mise au propre. Les premières notations dans ces pages de gauche étaient sommaires, des aides-mémoire, quelques mots à chaque fois. Je ne voulais pas m'attarder, retarder l'avancer de ma narration, perdre le fil, et réserver le développement de mes récollections à un second passage. Ces anamnèses inopinées, cependant, insistaient, me promettaient plus de satisfaction, plus de plaisir, plus de jouissance, je crois pouvoir risquer de le dire ainsi, que la suite de la narration qui attendait que je la reprenne et dont elles m'avaient détourné. Et cela, c'est aussi le second problème que j'ai rencontré, j'y reviendrai. Et puis j'ai craint que trop brèves ces annotations marginales ne se révèlent plus tard impuissantes à ressusciter le contenu de l'anamnèse qui m'était venue, l'impression de richesse, de valeur qu'elle m'avait fait éprouver, voire qu'elle ne me soit devenue complètement incompréhensible. C'est ainsi que ces annotations dans les pages de gauche ont commencé à gonfler, à occuper de plus en plus de place, sur la page qui faisait face au moment temporel du récit à quoi elles correspondaient, et puis de plus en plus souvent à en couvrir toute la surface jusqu'à dépasser sur la page suivante, rendant ainsi ces pages indisponibles pour d'éventuelles annotations ultérieures. Françoise (c'est le nom que je donne désormais à la servante) qui était montée ce matin-là m'apporter ma seconde tasse de café - pris par ma rédaction j'avais négligé, oublié, de descendre prendre cette seconde tasse de café, la seconde tasse de café, c'était l'occasion de causer avec elle, d'échanger des nouvelles et de prendre connaissance des affaires domestiques, et comme c'était tous les matins à onze heures que je descendais prendre mon café, elle avait pris l'habitude de la préparer cinq minutes avant - Françoise, un peu essoufflée, me demanda si j'avais besoin de rien, ajoutant qu'elle me trouvait l'air soucieux, penseur et soucieux.Je lui montrai mon cahier ouvert et lui expliquai mon problème (lors de mes pauses café matinales j'avais pris l'habitude de faire à Françoise une sorte de rapport succinct de l'avancée de mon entreprise; elle m'écoutait généralement sans rien dire, debout devant moi, les bras croisés sur le ventre, sans paraître ni ennuyée, ni très intéressée, comme elle se tenait me regardant boire mon café lorsque je restais muet). Cette fois, ce fut la première et je crois bien la seule, elle répondit à mon exposé en me suggérant d'utiliser pour les annotations du genre que je venais de lui dire non la page mais des bandes de papier qu'elle collerait ensuite dans le cahier selon les instructions que je lui aurais laissées (à l'aide d'un petit code simple).
Intéressé et surpris par cette proposition, j'y songeai sérieusement mais finalement la rejetai comme trop compliquée. À la place de quoi je me mis à utiliser des cahiers distincts pour ne porter sur la page de gauche que la mention 'à insérer' suivie d'une référence, un petit code simple, à l'emplacement dans le cahier d'anamnèses anachroniques correspondant."
-> page
J'aime. Ça court bien et on suit
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