jeudi 27 novembre 2025

"What's your name?"

Tout à l'heure m'est revenue la solution d'une petite énigme que m'avait posée la saisie.

Lorsque je reviens de ma promenade en chameau, je trouve devant Jagdish Temple Julian sur un vélo. Dans mes notes je trouve mention d'une question, "What's your name ?", je me souviens qu'il s'agissait d'une plaisanterie mais j'en ai oublié le trait, je ne sais même plus qui de nous deux l'a faite, Julian sans doute.

Ce matin je suis en train de lire le Pendule de Foucault, lecture conseillée par B il y a longtemps et que je me décide à entamer enfin. Au début d'un chapitre, il y a quelques considérations sur le tutoiement post soixante-huitard en Italie: dans le simple tutoiement celui qui s'y sent obligé peut faire passer autant de nuances, du mépris à la familiarité que dans le système complet. Je songe que le hindi a un système de formes de politesse aussi compliqué que celui de l'italien classique, à trois niveaux, système mal décrit par mes manuels de hindi, et qui m'avait semblé bien adapté à une société inégalitaire. La connaissance du hindi que je m'étais faite à Naggar était insuffisante pour que je puisse réellement apprécier les nuances de la forme de politesse dans la conversation courante, j'en avais cependant pu prendre quelques aperçus et le système des saluts, lui plus transparent, m'en avait donné un analogue. J'ai pensé à la forme apke, forme de politesse (équivalent du lei) conseillée au touriste par les manuels. "Apke kya naam hai?".

Lorsque la veille de ce dernier jour, le samedi, j'avais, par hasard, rencontré Janie, Benji et Julian chez Guda. Je crois Janie et Benji partirent avant Julian. Il y avait là, outre Julian et moi, Guda et un ou deux autres Indiens. Depuis plusieurs jours, dès avant mon petit voyage vers le Mont Abu, je m'étais dit qu'il fallait que je demande leurs noms aux British (ou plus exactement à Julian, le roux était le dernier dont j'ignorais encore le nom), ce que j'ai fait en hindi: "Apke kya naam hai?". Je pensais que Julian comprendrait cette phrase: c'est une des premières que l'on apprend, dans la conversation ou dans les manuels. Et puis il faut se souvenir qu'avec "Where do you come from?", "What is your name?" est une question qu'on s'entend poser sans cesse dans les rues d'Udaipur, par les gamins, les jeunes gens Je pensais que Julian comprendrait cette phrase mais c'était aussi une manière de petit test, en même temps qu'une plaisanterie, adressée aussi bien aux Indiens présents qu'à Julian lui-même et une façon de montrer que moi en tout cas j'étais un peu au fait du hindi. Julian a été interloqué: il ne comprenait pas. Aussitôt un Indien (je ne crois pas qu'il s'agissait de Guda) lui a dit: "He asks you what your name is.".

La rapidité avec laquelle j'avais été traduit m'avait rassuré quant à ma prononciation (pendant les quelques secondes qui ont séparé mon énonciation de la traduction je me suis demandé si je n'avais pas été compris à cause de mon mauvais accent ou d'une erreur de syntaxe).

Par ailleurs l'Indien (peut-être était-ce Guda, après tout) m'avait traduit sans sourire, comme et du même ton qu'il aurait traduit un compatriote qui n'aurait pas parlé anglais. Et j'en ai été assez satisfait.

(10 janvier 1993)

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