J'ai essayé d'écrire dans le bus mais décidément les cahots rendaient la chose trop difficile. Et d'ailleurs ce qui me venait à écrire d'abord n'était pas très intéressant. Ces trois jours d'excursion en autobus étaient un petit voyage dans le voyage et les premières notes de voyage ont toujours quelque chose de décalé, trop empreintes d'une identité que le voyage est justement en train de reléguer dans le passé. Je laissais derrière moi le moi qui avait écrit cette longue lettre à B, aussi la petite société dont je m'étais peu à peu entouré: Soni et sa bande, Mary, les Anglais, etc. Et par ailleurs mon histoire udaipurienne n'était pas terminée, elle n'était qu'interrompue.
D'abord un paysage de collines, pastoral, de petits villages, bouquets d'arbres dans les creux, dans les ravines, buffles dans la boue noire, groupes de paysans qui marchent le long de la route, femmes se rendant au puits... Villages aux toits de tuiles... Collines pastorales et bibliques, oui. Et nous roulons d'une crête de colline à l'autre, la route sinue, plonge dans un vallon, remonte sur le dos d'une autre colline. Le bus est à moitié vide et je peux poser mes pieds nus sur la banquette. Pas de ville. Sur une maisonnette, la publicité peinte pour une marque de bidis, puis répétée ça et là: le paquet tronconique est mauve et l'étiquette jaune et verte porte l'image d'une ancre. Je déchiffre le devanagari "Langor," c'est ce que je crois déchiffrer. A un arrêt, j'achète un paquet de ces bidis, le lendemain peut-être, ou le surlendemain. Ce sont des bidis de grand format, fortes et rudes aux bronches, c'est ce que fument les paysans par ici.
Souvenir d'un arrêt, est-ce ce jour-là ? Je cause avec un homme d'une quarantaine d'années, en chemise blanche. Nous sommes assis à une table de bois au milieu d'un marché, contre l'arrêt de bus. Il est, dit-il, directeur de banque, dans une petite ville non loin. Le bus klaxonne: il va repartir. Le thé est encore bouillant, comme je fais mine de l'abandonner, l'homme me fait signe de verser le liquide dans la soucoupe pour le faire refroidir mais le bus klaxonne une nouvelle fois, mon sac est à l'intérieur et je laisse mon verre de thé sur la table. (Sadri?)
Une gare d'autobus blanche et plutôt propre (je la compare mentalement à la gare d'autobus de Chandigarh). Je regarde les paysans et les paysannes, dans leurs beaux costumes. En attendant que le bus reparte, je flâne, je regarde l'étal d'un kiosque à journaux. J'aurais volontiers acheté un journal mais dans la gare de cette petite ville, il n'y a pas de titre en anglais. (Sirohi)
(9 juillet 1993)
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