Dans mon souvenir, lorsque je le confronte à la vue aérienne de Google maps, les distances sont beaucoup plus courtes que dans la réalité, du moins à la réalité telle que je l'imagine à partir de la vue aérienne.
Les souvenirs de 1996 viennent se mêler aux souvenirs de 1992, comme il semble naturel mais, à bien l'examiner, pas autant que d'abord supposé. L'Udaipur de 96 n'est pas tout à fait le même que celui de 92. Ainsi la place qui est un peu en contrebas du temple, dans la direction du lac, j'en ai une image assez précise mais cette image date de 1996, parce que sur cette place donne l'hôtel Badi Haveli où sont descendus Zaza et son copain, et Olive, parce que dans le petit bout de rue qui joint cette place à celle du temple il y a l'échoppe qui vend du bhang. Je vois cette place sombre. Cette place sombre ne fait pas partie de ma ville d'Udaipur telle que mon souvenir de 1992 la dessine.
Ainsi ces visions (je parle ici de visions globales, synthétiques de la ville, pas de morceaux liés à des souvenirs précis, eux évidemment liés à un moment, une date) se ressemblent et se distinguent comme feraient deux peintures, deux vedute ("vedute" n'est pas tout à fait pertinent: il suppose un point de vue géométrique, une vue selon la perspective, ce qui n'est pas le cas ici, deux peintures de l'époque intermédiaire où l'on cherchait à représenter une chose mentale de façon illusionniste sans se fier à un procédé géométrique...
Comme je suis lourd ici...
... se ressemblent et se distinguent comme feraient deux peintures (ou deux détails d'une peinture, comme les paysages en arrière-plan de part et d'autre des Madones en majesté), qui essaient de donner une vision panoptique d'une ville, en en rassemblant et coordonnant les différents éléments caractéristiques. On trouverait du même artiste deux figurations de la même ville assez différentes mais où néanmoins la ville se reconnaîtrait, où ce ne seraient pas seulement les détails, les éléments, places, bâtiments, angles de vues choisis qui différeraient mais aussi, surtout l'ambiance, la tonalité. Ainsi mon Udaipur de 92 est-elle plus lumineuse, plus simple aussi que celle de 96. Je n'ai pas en tête l'exemple exact de représentations de ville (disons Florence, où l'on reconnaîtrait la cathédrale et la tour du palais de la Seigneurie, ou Rome, avec Saint-Pierre, le Colisée et l'île tibérine...) mais deux états de la Tour de Babel, peinte par Bruegel l'ancien, me viennent à l'esprit et illustrent assez bien ce que j'essaie de dire ici.
J'ai aussi, mais cela est plus mystérieux et irritant, l'idée de deux états d'un texte, d'une fiction Ou autre chose mais qui serait lié à moi, à ma biographie et à mon activité représentative.... Oui, je crois que j'ai mis la main dessus, au moins une première instance de ce schéma: les cabanes de Marscherwald. Dans les bois autour de la maison du Marscherwald, nous imaginions, mon frère et moi, une maison, autour de quoi dérouler quelques unes des histoires que nous nous racontions et que nous nous représentions, que nous agissions, et pour soutenir nos imaginations, nous ébauchions cette maison à l'aide de branches posées entre les bases de trois ou quatre arbres rapprochés selon une configuration opportune. Il ne s'agissait pas de construire une cabane mais d'évoquer, à l'aide de quelques branches, aussi de la paille ramenée d'un champ de blé fraîchement moissonné et où nous avions prélevé une botte parmi celles que la moissonneuse-batteuse avait régulièrement déposées sur la surface du champ. Nous l'avons fait une certaine année, un certain été. Et l'été suivant nous avons voulu la refaire. Et nous l'avons refaite plus grande, plus précise, plus cohérente - et cependant moins efficace sur notre imagination non du fait de sa forme propre que de l'année qui venait de s'ajouter à notre âge.... Il y a un rapport analogue entre ces deux versions successives de la maison dans la forêt et les deux versions d'Udaipur que m'ont donné successivement 1992 et 1996.
Que je revienne cependant vers Udaipur et vers la vision que je cherchais à déposer.
Udaipur, donc, Udaipur 1992. Le centre en est la place du Jadgish Temple. Elle est en haut de la vieille ville, à l'extrémité de la colline où est le City Palace, le palais du maharana d'Udaipur, une longue colline parallèle à la rive du lac. Plus au sud les structures du palais descendent jusqu'au lac mais autour de la place du temple, à l'est et au nord surtout, un peu à l'ouest aussi, ce sont les quartiers anciens. Ainsi donc la place du temple domine ces quartiers anciens, ce que j'appelle la vieille ville. Vers le nord, nord-est, descend la rue principale, jusqu'à la place de l'Horloge, Clocktower, en pente douce, vers le quartier musulman, et au-delà vers une place circulaire, qui fait la limite de la ville ancienne.
Une rue qui descend oblique vers l'eau du lac. Je vois cette rue qui descend vers le lac, d'au-dessus. La rue du Lal Ghat, du Quai Rouge, qui va parallèle à la rive, sans vue sur le lac parce que de ce côté elle est bordée par une suite continue de murs, la rue du Lal Ghat donne sur cette rue oblique. Cette dernière rue en impasse, qui se termine sur une venelle et le passage couvert qui donne accès au Jagat Niwas, जगत गिवस, je la prends tous les jours, passage obligatoire, du côté droit de la rue, un pâté de maisons en ruines. Je me dis ça au début de mon séjour, la première matinée, le matin de mon arrivée, ces murs écroulés comme d'un village abandonné et cette allure de ville ancienne. Lumière, douce température, murs blancs.
La rue du Lal Ghat donne sur la rue qui descend en oblique de la place du Jagdish Temple vers le lac, ça fait là un carrefour, une petite place irrégulière, avec une échoppe où j'achète mes bidis et ces allumettes qu'il faut prendre garde de frotter toujours vers l'extérieur, d'un mouvement des doigts vers l'avant et non vers moi parce qu'elles sont de mauvaise qualité, de très mauvaise qualité et que le souffre peut en même temps qu'il s'enflamme être projeté dans la direction du mouvement, vers le visage.
En 1992 les briquets en plastique, les briquets jetables ne sont pas encore parvenus à Udaipur, le plastique n'est pas encore arrivé: les achats sont enveloppés dans du papier journal et ce dont on ne veut plus, emballage, allumette consumée, mégot de bidi, trognon de pomme, on le jette d'une ouverture de la mains désinvolte (et un peu dédaigneuse, je vois le geste) où ce sera mangé par la terre de la rue ou par cette petite chèvre que je retrouve souvent au carrefour ou bien encore une vache blanche, le soir, qui remonte vers la place du temple rejoindre ses compagnes pour y passer la nuit.
...
(avril 2012)
Je m'y perds un peu mais ce léger égarement (dû au format numérique et à ce que je lis comme toujours trop vite, debout, au milieu de mon travail, sur mon téléphone) convient très bien à ce qui est dit, ou mis en scène. J'aime beaucoup
RépondreSupprimerMerci de ton commentaire. Ton égarement ne doit pas tout aux circonstances de ta lecture mais peut-être au moins autant aux égarements de la mémoire de celui qui a écrit.
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