C'est à la table du capitaine que l'homme apprit mon intention de rejoindre Buenos Aires et que le capitaine m'y déposerait avant de reprendre son voyage. Lorsque nous fûmes sortis sur la coursive pour fumer (c'était une règle de ne pas fumer à l'intérieur lorsqu'il y avait des dames), il me demanda si je pouvais lui rendre un petit service. L'homme s'appelait Duncan, je l'avais croisé chez la Française mais nous n'avions pas été présentés et nous ne nous étions pas parlé. Je l'avais reconnu lorsqu'il embarqua et c'est alors que j'appris qu'il s'appelait Duncan et qu'il était sujet britannique (il parlait, assez peu, avec un accent insituable, et je l'aurais d'abord cru australien). Il me demanda si j'avais l'intention de rester quelques temps à Buenos Aires et sur ma réponse positive, comme il avait sans doute perçu dans ma réponse un peu de réticence, il m'expliqua qu'il avait quelque chose à faire parvenir à quelqu'un qui habitait Buenos Aires, quelque chose qu'il avait scrupule à confier aux services postaux et qu'il ne pouvait pas lui-même acheminer en mains propres. Si je pouvais distraire quelques heures de mon séjour portègne pour livrer un paquet, je lui rendrais un grand service (il avait dit "petit" en m'abordant sur la coursive). Il ajouta qu'il joindrait au paquet une lettre qui pourrait m'être utile si j'avais besoin de contact à Buenos Aires. "Je ne peux vous dire de quoi il s'agit." (je n'avais pas posé la question) me dit-il sans préciser s'il ignorait lui-même le contenu du paquet qu'il me confierait ou s'il était tenu au secret. "Mais je peux vous assurer que ce n'est rien d'illégal ni de dangereux."
Après avoir hésité quelques secondes, je lui dis que je me chargerais volontiers de la commission. Il me remercia et me dit qu'il me donnerait le paquet et la lettre avant de quitter le navire. Et dans les jours suivants il n'en fut plus question jusqu'à notre arrivée à Santarem. Je commençais à me demander si Duncan n'avait pas changé d'avis, ou s'il n'y avait pas eu quelque chose dans notre échange que je n'avais pas compris (notre échange s'était fait en anglais et il s'était adressé à moi comme à un locuteur naturel de cette langue, sans prendre les précautions habituelles qu'on prend lorsqu'on échange avec un allophone). Je ne le relançai pas cependant: pourquoi l'aurais-je fait? et de toutes façons ça n'aurait pas été à moi de le faire. Ce ne fut ainsi que le dernier soir, le vapeur amarré dans un bassin du port de Santarem qu'après le diner il me demanda de bien vouloir l'accompagner dans sa cabine afin qu'il me donnât le paquet dont j'avais accepté la commission, si du moins je n'avais pas changé d'avis (ce n'étais pas, je le perçus, une question, juste une manière de politesse même si après que je lui eusse confirmé que j'étais toujours d'accord, il me dit avec un sourire qu'il aurait été très embêté dans le cas contraire).
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