La Civilisation de Saint-Gall, premières pages:
(OC de Cingria, II, pp. 109-113)
SAINT-GALL, CANTON IRISH
Il y a dans les Alpes, peu après les Préalpes toutes ruisselantes de cours d'eaux riant Virgile, une laborieuse route grise - de ce gris essentiel de l'éléphant - qui se déroule, monte, se lance dans l'altitude où l'homme, s'il est seul, avec une pauvre valise de carton qui souvent change de main, peu à peu, devient peureux. Elle atteint les neiges sales, atteint les neiges propres, les neiges bleues qui sont le dégel regelé, où des troncs sont saisis, enfin les éternelles neiges blanches, longtemps, pour ensuite redescendre vers des sapins affreux, tous inclinés - noirs, païens - jusqu'à une ville où affirmando loquentes on ne dit plus oil ni oc ni si ni io, mais un son inconnu au reste du monde qui est le romanche, et cette ville s'appelle Coire.
Les indigènes ont le regard métallique, le menton en équerre, petit et peu relevé comme les Etrusques. Leur élocution est distraite, lointaine; leur geste est ataxique (ce sont des très vieux); mais il ne faut pas s'y attarder, comme à rien de ce qui est trop particulier en ce monde. Cette route est une ancienne piste celtique élargie qui fut une vraie voie romaine. Et j'allais dire que les phares la balaient. Mais c'est faux. Les phares ne balaient rien: ils vont ailleurs. Ce qu'il y a, c'est le courrier - jaune - qui y va parce que c'est la loi du monde (ut communicent in utili et nocivo)°, ainsi que deux ou trois voyageurs, dont moi, à qui les enfants désespèrent d'offrir leurs fleurs grises qui ne meurent jamais - elles se couvrent alors de poussière et c'est bien pis.
L'Helvétie, partie de la Gaule celtique et de la Germanie fut, au temps des Romains, supérieurement administrée. Si, au voyageur équipé, survenaient, à l'entrée du territoire, à Saint-Maurice et à Zurich, certaines obligations pas mal oxydantes telles que de payer l'octroi dit quadragesimum galliarum (le 21 1/2 %), en revanche, en Helvétie comme en Rhétie - là fallait-il probablement encore payer quelque chose - son pied pouvait s'épanouir de ses dix doigts sur de viables pistes allant de Côme à Coire (CVRIA), par le Septimer, le Julier ou le Splügen. De la partait une route militaire qui suivait la rive droite du Rhin en passant par Bregenz, Arbon (ARBOR FELIX), Pfín (AD FINES), Ober-Winterthur (VINTUDURUM), Dindisch (VINDONISSA), Basel-August (AUGUSTA RAVRICORUM) et, de là, reliait la Vindélicie et le bassin supérieur de l'Alsace.
Bien plus tard, quand le Pape et l'Empereur animèrent ces passages du va-et-vient de leurs courriers et de leurs chantres chargés d'antiphonaires qui roulaient de la piste avec eux dans la neige, Saint-Gall, juste en regard, était une bonne petite ville cossue.
Je n'en veux pas écrire l'histoire: on la trouvera dans des manuels. Je veux simplement résumer quelques impressions de voyageur.
On arrive - c'est en juillet - on est tout étonné de voir les naturels au jargon ioudlant partir pour les hauteurs avec des costumes de bain liés à leur cou. On les suit, non sans peine. De vastes étangs, au sommet de pics herbeux, vous apparaissent, pleins de Celtes aux chairs rouillées, soufflant dans l'eau, nageant, luttant, se tordant. C'est un spectacle inénarrable. Quelqu'un - c'est un très vieil ami que je dois toujours rencontrer dans les circonstances les plus échevelées et les sites les plus étonnants du globe - se trouve là qui me renseigne. Ces étangs ont été creusés autrefois par les moines, et ces moines ont une histoire, laquelle explique et le celticisme et le charme immédiatement purifiant et tonique de l'air, des arbres, des visages, de tout.
Saint-Gall, où vivent côte à côte depuis cinq siècles, sans trop s'entre-nuire, des protestants et des catholiques, est une ville riche, paisible, conservatrice et polie. Rien de plus aimable, sans être ce qui s'appelle pittoresque, que ses maisons aux solives apparentes et aux meubles de bois blanc humanisé, éternel; aux va-nu-pieds aristocrates, au pavé petit et bien refait, aux rues pleines de pâtisseries, d'apothèques, de librairies où l'on se sent bien quand le soir vient et que tout le monde circule. On s'y assoit, on s'y attarde - jamais je n'ai vu de commerçants si aimables - plutôt que d'aller dans des ruelles plus caractéristiques boire le Tröchter - eau-de-vie sauvage - qui vous fend le cerveau. Là, pourtant, on peut voir des êtres: des jeunes chutés du ciel, des tout vieux à l'étrange rire glaciaire; car - et cela est tout de suite sensible à l'arrivée - l'impression dominante est que vous êtes non au milieu de Germains - bien que ces gens parlent germain - mais quelque part, très loin des trains, en Angleterre. Vous découvrez dans ces visages, même de paysans, des neurasthénies, de l'originalité, de l'humour. Ils ne sont pas rouges ni de cette chair orange un peu insolite du potiron des Germains de Tacite qu'il y a encore, mais d'un blanc lacté, rouillé, qui en fait, même dans l'enfance, de vieux êtres. Leurs yeux sont d'un étonnant bleu noir de bas-fond, très pur. Leur sourire est savant, retiré. L'hospitalité qui met au premier rang la discrétion fait qu'ils ne s'occupent pas de vous ou peu de vous.
Voici donc l'impression: Saint-Gall est positivement le canton Irish de la Suisse, non par descendance, à vrai dire - ces gens ne viennent pas des moines - mais par mimétisme ou hérédité de contact. C'est là une théorie qui m'est très chère. Plus j'avance, moins je reste positiviste; plus je crois que ce n'est pas l'hérédité sanguine, mais le fait de disciplines — ce qui est acquis par le compagnonnage dans l'exercice des mêmes réactions - qui suscite et entretient un habitus. Ceci, en ce qui concerne Saint-Gall, est d'ailleurs très aisément explicable par l'histoire.
EXODE DES MOINES D'IRLANDE
Vers 590, une disposition qui est aux antipodes du philistinisme à outrance d'une certaine droite actuelle animait les moines d'Irlande. Ceux-ci étaient de formation syrienne, croit-on. Estimant, non sans raison, qu'un disciple du Christ ne doit être attaché à rien, que la première entrave dont il convient de se défaire est celle du sol natal°°, Colomban, prélat de descendance illustre, et une élite de compagnons parmi lesquels se trouve saint Gall, décident de quitter l'Irlande. Ils s'embarquent, touchent l'Angleterre où ils ne s'arrêtent pas, traversent la Manche pour aborder le rivage de la France actuelle. Leur aventure est une folie, mais ils la réalisent. Ils veulent s'enfoncer, sans quitter les cours d'eau, car de chair ils ne mangent pas - ce sont des ichtyvores et, tout le temps, dans ces chroniques, on voit qu'ils pêchent - dans les brousses illimitées de fougères et de bouleaux et de chênes de ces rivages pour y mener une vie conforme à ce qu'ils ont lu ou entendu des pères de la Thébaïde°°°. La Germanie et la Gaule leur apparaissent comme une terre neuve, comme le Far-West des gosses qui ont lu, trop lu, et qui veulent se sauver pour se prouver qu'ils sont eux-mêmes. De fait, ce sont des gosses, de grands longs gosses blonds aux chairs meurtries, aux cheveux comme de la ficelle. Et ils vont, cassant les dieux, bousculant les rois, incendiant les brousses pour voir, comme ils se sauvent.
LE GUÊPIER MÉROVINGIEN
Cependant le pays est habité - première déception - et eux ne sont pas des sauvages. Loin de là. Leur renommée de lettrés et d'artistes leur vaut des hommages encombrants. Le roi Sigebert a été prévenu de leur venue. Soucieux de les voir se fixer dans son voisinage, il leur promet sa protection, des terres, etc. Colomban le remercie. « J'ai renoncé à tout pour suivre le Christ: ce n'est pas pour m'aller jeter si vite dans d'autres entraves.» […]
° Saint Thomas, Commentaire à la Politique d' Aristote.
°° Evangile de la messe d'un confesseur non pontife: Et quiconque abandonnera pour mon nom sa maison ou ses frères ou ses sœurs ou son père ou sa mère ou sa femme ou ses enfants ou ses terres recevra le centuple, et il possédera la vie éternelle.
°°°Dom Fernand Cabrol (L'Angleterre chrétienne avant les Normands): «Page unique dans l'histoire du christianisme primitif que celle de ces grands moines, de ces mystiques emportés par la passion, qui cherchent Dieu avec enthousiasme à travers les aventures, inquiets, turbulents parfois, mais qui pratiquent la pénitence comme les anachorètes de la Thébaïde, aussi passionnés pour la science et la poésie que pour l'étude des psaumes et de l'Ecriture sainte, âmes orageuses comme la mer qui bat les récifs, et au fond mélancoliques, mais qui ont laissé au monde de grands exemples de sainteté. » Ce qui caractérise le monachisme celtique est « une personnalité très accentuée que la règle oriente vers Dieu sans la comprimer, une vigueur extraordinaire de tempérament qui se traduit par des mortifications effrayantes, bains glaces prolongés pendant des heures, récitations d'interminables psautiers, prières a genoux ou les bras en croix, génuflexions répétées; par une extraordinaire activité prédicante, par de longs voyages. Une grande tendresse, une poésie sauvage règnent dans ces cloîtres celtiques qui s'allient parfois à une énergie farouche. L'étude y est aussi en vigueur; ils apportent à la lecture de l'Ecriture sainte, des Pères, même des auteurs païens, à la copie des manuscrits, à l'apprentissage de la calligraphie, de la miniature et des autres arts, l'ardeur qu'ils mettaient à l'évangélisation des païens ou aux rigueurs de l'ascétisme.»
Note perso:
Tout ce que j'aime, de ces beautés de rencontre qui m'aident à persévérer.
Tout ce que j'aime, malgré ou avec ces artifices érudits, ces ornements: "les cours d'eau riant Virgile," que je dois avouer goûter, mal et un peu honteusement (ce sont choses à cacher aux yeux alertés par Bourdieu).