mardi 30 septembre 2025

dans l'avion

Nous étions dans l'avion, un ligne nationale, je crois que je me rendais de Delhi ou de l'Himachal au Rajasthan. 

J'étais accompagné du jeune amant rajasthani d'une de mes compagnes, qui toutes deux rentraient en France. Il nous avait rejoint dans l'Himalaya et rentrait chez lui, à Udaipur. Les circonstances de l'enregistrement nous avaient placés sur des sièges écartés. L'avion était plein d'Indiens, évidemment, et il n'y avait pas ou très peu d'occidentaux parmi nous. 

J'avais pris un exemplaire du Times of India pour occuper le temps de voyage que je ne passerais pas à regarder à travers le hublot. Le Times of India ou le Hindustan Times, en tous cas l'un des principaux quotidiens indiens en langue anglaise. La lecture de ce quotidien (l'un ou l'autre) était captivante, de donner un aperçu de ce qui pouvait agiter les esprits indiens (les dessins politiques, le courrier des lecteurs, les colonnes d'opinion...) - un peu comme j'avais l'habitude de lire la Repubblica ou le Corriere della Sera en Italie. Cependant sur un siège voisin il y avait un homme, un Indien, donc, un homme d'une cinquantaine d'années, je dirais, qui lisait aussi un journal mais qui était écrit en hindi, en alphabet devanagari, rien que je puisse lire (sinon les photos et les dessins que j'avais parcourus du coin de l'œil.) 

Et je me suis dit que sans doute l'aperçu sur "l'âme indienne" que donnerait la lecture de ce quotidien-là, pour moi opaque, serait différent de celui que m'offrait le journal que j'avais entre les mains, très différent peut-être, l'aperçu d'un autre monde. Et pendant que je me disais ça, bercé que j'étais par l'allure de l'avion et le bruit monotone de ses moteurs, me venait l'imagination de quelque chose comme un codage, comme une façon de se dissimuler, de rester impénétrable aux yeux de celui qui restait d'une façon ou une autre dominateur. 

Qu'on me comprenne bien: le journal que j'avais entre les mains, écrit en langue anglaise, n'était pas destiné aux Occidentaux, c'était un quotidien indien fait pour les Indiens mais il était transparent, lisible pour les Occidentaux et d'ailleurs, dans les façons de dire, les expressions et les attitudes de pensée, on pouvait y reconnaître les échos de l'acculturation britannique.

J'y ai repensé tout à l'heure en écoutant un épisode d'une série titrée La guerre d'Algérie racontée par les Algériens où je retrouvais des témoignages, pas très nombreux ou creusés, d'une semblable schizophrénie systémique (post)coloniale.

(J'étais parti vers l'Inde avec l'idée reçue et pas examinée que tous les Indiens ou presque parlaient, peu ou prou, l'anglais, idée tout à fait fausse: c'était une minorité, éduquée ou privilégiée, petite ou grande bourgeoisie, qui parlait anglais. Je pense qu'a dû traîner également l'idée qu'en Algérie tout le monde parle français, et mes compagnons de mission en Asie centrale ou dans le Caucase avaient pareillement tendance à considérer que tout le monde, dans ces anciennes républiques soviétiques, parlait russe.)

(mars 2022)

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