C'est tout au début de son Voyage en Italie, Goethe, qui est descendu d'Allemagne par le Brenner, arrive à Venise. Et tandis qu'il s'approche par la Brenta et la lagune, un souvenir d'enfance lui revient:
- Lorsque la première gondole s'accosta au bateau (pour amener plus vite à Venise les passagers qui étaient pressés), je me suis souvenu d'un jouet de mon enfance, auquel je n'avais plus pensé depuis peut-être vingt ans. Mon père possédait un beau modèle réduit de gondole qu'il avait ramené; il y attachait un grand prix, et cela me fut compté comme une grande faveur losque je pus une fois jouer avec elle. Les premiers becs d'acier poli, les cabines noires, tout me saluait comme une vieille connaissance, je jouissais d'une amicale impression de jeunesse longtemps enfouie. °
Un peu plus loin, dans l'entrée du lendemain, le 29 septembre, jour de la Saint-Michel, il fait à nouveau allusion à son père:
- Fatigué, je me suis assis dans une gondole, délaissant les étroites ruelles, et pour me préparer au spectacle qui me ferait face j'ai traversé la partie nord du grand Canal, fait le tour de l'île de Sainte Claire, entré dans les lagunes, pénétré dans le canal de la Giudecca, et continué jusque vers la place Saint Marc, et j'ai été d'un coup co-souverain de la mer Adriatique, comme se sent tout Vénitien lorsqu'il s'allonge dans sa gondole. J'ai alors pensé avec respect à mon bon père, qui ne savait rien de meilleur que de raconter de ces choses. En irait-il de même pour moi? Tout ce qui m'entoure est admirable, une œuvre grande et respectable de forces humaines rassemblées, un monument magnifique, non d'un maître mais d'un peuple. Et même si leurs lagunes peu à peu se comblent, si de mauvais brumes planent sur le marais, si leur commerce décline, si leur puissance a sombré, l'édifice entier de la République et son être n'en seront pas d'un cil moins dignes d'honneur à l'observateur. Elle cède au temps comme tout ce qui a une existence perceptible.°°
Ainsi me vient, au début des pages que Goethe consacre à Venise, l'image de cette gondole-souvenir, posée sur un buffet ou dans une vitrine de la maison de Francfort, Goethe-Haus que j'ai visitée deux fois, avec beaucoup de plaisir, tant elle rendait sensible la Gemütlichkeit germanique, avec ses plafonds pas très hauts, ses parquets craquants dans les étages. Je n'ai pas vu de gondole et j'imagine cette antique gondole-souvenir plus grande, de meilleure qualité et de plus de prix que celles qu'on trouvera plus tard sur les buffets de la petite bourgeoisie, en matière plastique rehaussée de peinture dorée, argentée sur la figure de proue. Il y a quelque chose de réjouissant à considérer ensemble ce souvenir précieux ramené par le Kaiserlicher Rat Johann Caspar Goethe et ses lointains descendants, aujourd'hui sans doute fabriqués en Chine, et dont l'exhibition signe immanquablement une faute de distinction (comme le serait un toro velouté avec ses banderilles, une andalouse en robe à volants ou une tour Eiffel en laiton, alors qu'en dépit des résultats l'intention et la finalité restent à peu près les mêmes.
Ce n'est cependant pas là ce qui a séduit mon attention: j'imagine cette gondole dans cette maison allemande, plutôt sombre, parce que le ciel est plutôt sombre, c'est ainsi du moins que je l'imagine, dans une pièce pas très grande, brune, au sol de planches. Et le père Goethe qui raconte encore une fois tel ou tel épisode de son séjour à Venise, la lumière d'Italie, les palais de pierres claires, les dallages de marbre, les hauts plafonds et les statues, j'imagine, et aussi des considérations sur le destin de l'Empire vénitien et sur les vicissitudes de l'histoire.
Très joli ☺️
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