mardi 22 juillet 2025

Retour des Indes, la chambre

Il avait voulu lui montrer. "Qu'est-ce que tu fais toute la journée?" C'était a l'époque où suite à son accident il avait cessé pour un temps de faire du vélo. Elle s'inquiétait, on l'a compris, alors ils sont montés dans sa chambre, par l'escalier, l'escalier qui s'appuie à la façade sur la rue, éclairé par deux fenêtres en quinconces, hautes et étroites, rectangulaires, fermées de vitraux colorés. Elle s'est assis dans le fauteuil près de la table qu'il a installée devant la fenêtre, laquelle donne sur le jardin, essentiellement sur le feuillage du tilleul en cet été. Et il lui donne à lire des dernières notes qu'il a écrites. Toutes ne se valent pas, à ses yeux, alors il choisit.

Il a fait asseoir sa sœur dans le petit fauteuil où s'assoit sa nièce lorsqu'il lui donne à lire, près de la table où il écrit, sous la fenêtre au-dessus du jardin. Je dis: la table où il écrit bien qu'en réalité il écrive plus souvent à un petit écritoire, un pupitre muni d'étagères, placé contre le mur perpendiculaire à droite, entre l'étagère à encyclopédie et dictionnaires et la porte qui mène au "réduit", une petite pièce carrée dont la fenêtre donne non pas sur le jardin mais sur l'allée cailloutée. Il écrit plutôt debout, sur l'écritoire, qu'assis à sa table de travail, ainsi il attrape plus facilement ses "papillons", comme il appelle les idées qui lui viennent d'écrire (il dit aussi, pour lui-même, une pédanterie qu'il s'autorise, ses "scribenda"). Il marche en rond dans sa chambre, qui est grande, d'autant plus grande qu'il a mis le lit double dans la seconde chambre de l'étage et ici un lit d'une place d'allure monastique ou militaire. Il marche en rond et quand il lui vient quelque chose à écrire, un souvenir ou autre - l'important est que ce soit un "papillon", que cela ait des ailes et au milieu un corps mince et sombre, articulé - il vient devant l'écritoire et comme il l'explique quelque part, tâche de l'attraper avec son filet de mots.

Il écrit debout à l'écritoire plutôt qu'assis à sa table de travail. C'est que lorsqu'il s'assoit à la table le plus souvent il laisse s'envoler le papillon, il laisse son regard s'envoler dans d'autres directions, vers une tourterelle, un couple de tourterelles dans le magnolia (oui, il y a aussi un magnolia), qui l'attire dans leurs yeux ronds et noirs comme un regard de chien, ou son attention se prend à la conversation qui monte depuis les marches de la cuisine, entre le jardinier et la servante. Il laisse alors s'envoler le papillon qui l'avait fait s'asseoir ou, pour continuer la métaphore, il le maltraite, déchire ses ailes. La table lui sert moins à écrire qu'à se relire et à ranger, corriger aussi, voire réécrire, et ranger assez peu en vérité: sur la table s'empilent les feuilles écrites à côté de la ramette de feuilles vierges au format "lettre", puis des cahiers et des carnets vaguement rassemblés sur le bord extérieur de la table, c'est-à-dire qu'en fait de rangement il s'agit surtout d'archivage: les feuilles sont placées dans des boîtes à archives, chronologiquement, dans des chemises de fort papier rose puis dans des boîtes à archives en carton qui portent l'indication de l'année suivie d'un numéro, boîtes rangées sur des étagères contre l'autre mur perpendiculaire, celui de gauche, où sont également placés en ordre chronologique carnets et, séparément, cahiers. Il existe, parallèlement à l'archivage un autre dispositif dont il sera question plus tard, sans doute.  

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1 commentaire:

  1. J’aime vraiment beaucoup. Je trouve que tu es très à l’aise et efficace dans cette inspiration qui m'apparaît comme celle où se retrouvent les Lumières et le Romantisme (mon jeune officier violoniste d'hier venait de ce monde-là), à moins que je lise mal. Tu me diras. Quelque chose d’aristocratique et bourgeois qui me donne la nostalgie de la grande culture européenne. Dans tes textes de ce style, je songe à Kleist et à Beethoven. laL’ajout de trois ou quatre virgules ici ou là rendrait peut-être la lecture plus facile, mais je vois (ou je crois voir) que le but est aussi de rendre compte d’une harmonie qui se dérègle un peu, comme dans Ballad of a Thin Man de Bob Dylan. Comme on passe de la grande tradition à Richard Strauss. Et de nouveau je pense à Hugo von Hofmannsthal. Pardon pour tous ces noms mais ils viennent sans effort.

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