Elle s'est assise dans le petit fauteuil à gauche de la table de travail, où s'est précédemment assise sa fille, où sa fille s'assoit régulièrement lorsqu'elle vient rendre visite à son oncle. Il n'y a qu'à elle jusqu'à présent, sa nièce, qu'il a donné à lire ses écrits. Aussi il est heureux, un peu excité et anxieux aussi, de pouvoir les donner à lire à sa sœur. Anxieux comme le joueur de roulette qui a misé gros sur une chance simple et qui regarde la petite bille d'ivoire sautiller comme en trébuchant sur le cylindre, à la fois persuadé qu'elle s'arrêtera où il faut et conscient qu'il n'a qu'une chance sur deux (un peu moins en réalité) qu'elle le fasse.
Il l'aime beaucoup, sa sœur. Elle est sa sœur aînée de trois années, ainsi elle a toujours été dans sa vie. Gamin, il se disait qu'il devait la protéger et la défendre, comme dans les récits qu'il lisait un chevalier sa dame mais en réalité c'est elle qui a toujours veillé sur lui. Jeune elle était très belle, très blonde avec des yeux très bleus, des traits bien dessinés, sans rien de mièvre; elle est encore une très belle femme même si sa taille s'est épaissie et si l'âge a un peu durci ses traits, a donné à son visage un ton presque masculin que tempère cependant la douceur intacte et lumineuse de son regard. Sa fille, la nièce, est très belle aussi, mais - ça vient du côté de son père - aussi brune que sa mère est blonde.
Et donc il regarde les beaux yeux de sa sœur parcourir lentement les feuilles qu'il lui tend. Il se recule sur son siège de bureau, et puis, sans interrompre la lecture, il prend dans un des tiroirs de sa table un carnet-répertoire, de ceux qui portent des onglets alphabétiques, il le consulte puis va vers les étagères, attrape une boite d'archives, en sort une chemise et de cette chemise une feuille ou deux, qu'il va tendre à la lectrice lorsqu'elle lui rend le feuillet qu'elle vient de lire. Si on regarde son visage alors on voit qu'il est sur le point de parler, ses lèvres, ses mains même mais il n'en fait rien, il ne dit rien, il n'explique pas. Que ce morceau vienne après celui qu'il vient de lui donner à lire devrait suffire.
Il va dans ses étagères d'archives comme un peintre qui pendant que le visiteur contemple une de ses toiles cherche dans celles qui sont rangées l'une contre l'autre, les séparant, les écartant, les parcourt d'une regard rapide pour choisir celle qu'il veut montrer ensuite.
(Je ne sais vraiment pas où je vais! Ou plutôt si, le but est dit dans le premier morceau, mais je ne sais vraiment pas où le chemin pour y parvenir va me mener, si je ne vais pas finir, à perdre la voie directe, par m'égarer!)
Il ne dit rien, ne demande rien, il évite même de regarder (il s'occupe à chercher dans les réserves, la prochaine pièce), il ne veut rien montrer d'une attente, d'une demande. Si parfois le visiteur du peintre dit: "J'aime beaucoup cette pièce, et celle-là aussi.", sa sœur, elle, la sœur de notre personnage, ne dit rien. Elle ne dit rien lorsqu'il descendent l'escalier, le long de la façade, elle descend devant lui, songeuse et muette, et lorsqu'ils retournent s'asseoir sous le tilleul, c'est comme s'il ne s'était rien passé, comme s'ils n'étaient pas montés dans la chambre mais elle reste songeuse et…
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