Je lis ou relis le premier morceau de la Promenade sous les arbres et je suis frappé de la proximité du programme que je vois esquissé là avec celui du Pound des Cantos tel qu'il se découvre dans les explications données à Yeats, dans leurs conversations de Rapallo, dans le compte-rendu que fait Yeats de leur visite ensemble à la salle des mois du palais Schifanoia, et dans le brouillon constat d'échec du canto 123, inachevé.
Le "Galeoto", ici, le médiateur est le fragment de Novalis: "Le paradis est dispersé sur toute la terre..."
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J'ai en général peu d'appétit pour Jaccottet malgré l'attrait physique pour ses éditions Mermod. Je le trouve, si je dois éclaircir mon sentiment, un peu bavard, un peu mou et, j'ose le mot, banal; mais si j'arrive à mater mon impatience (le premier péché selon Kafka), si j'astreins mon attention, ce que je trouve est remarquablement pertinent et honnête.
Le hasard me donne ces derniers jours trois figures, Borges, Pound et Jaccottet, dont l'association, à qui connaît leurs réalisations, ne peut que paraitre incongrue mais entre lesquelles, au centre d'un triangle que leur association suscite, une commune préoccupation originaire, une commune incitation ou désir, une commune difficulté aussi.
Je pourrais ajouter à ces trois les figures de Proust et de Kafka (je parle des figures qui m'occupent) et quelques autres encore, pas si nombreuses (Dante), qui pourraient m'aider à éclaircir la nature de ce point central mais au risque, pour le moment de m'en faire perdre la précision. Aussi j'en reste, pour le moment, à la considération de ce triangle, de cette toute petite constellation et de l'étoile incertaine (flickering), quatrième, qui en fait le centre.
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Fini la Promenade sous les arbres, par les notes. Il faudra compléter les extraits que j'ai fait juste avant des pages précédentes. La dernière phrase, je ne peux m'empêcher un sourire. "Oublieux de soi-même", il l'est si peu dans ce petit livre de jeune homme (1956, 31 ans). Et la fiction ?
Jaccottet ne prend pas la citation de Novalis dans Æ, elle lui est évoquée par le projet d'Æ. Je ne sais pas si Æ lui-même cité Novalis.
Il y a pour moi deux mondes, ce que je racontais l'autre jour à Anne: l'un qui joint le Luxembourg (la Germanie) à l'Italie (la Méditerranée), le monde dont je viens, et le monde de l'ouest, anglo-saxon, atlantique et du grand large, que j'ai découvert ou du moins investi tardivement, tardivement trop et progressivement, par paliers. Et c'est, plus que l'autre, le monde de la fiction. Stevenson. Bon. En tous cas pour moi Jaccottet appartient au premier de ces mondes. D'où sans doute la surprise de découvrir un lien intime avec Pound. Ce qui est peut-être une occasion... (c'est-à-dire de trouver le nœud, en moi aussi, par quoi ces deux mondes se nouent; et il y est sans doute question, comme chez Jaccottet, d'origine: la Méditerranée, Homère, Homère et Dante).
En lisant les Cantos, tout à l'heure, je suis frappé de la parenté que j'y trouve avec Hölderlin (autorité, référence emblématique du premier monde tel que défini plus haut), l'Hölderlin des grands hymnes, Andenken, avec ces sauts d'une scène à l'autre, d'une allusion à l'autre, qui demandent des notes, où l'unité du propos pour le lecteur se perd (c'est une question que me posent les Cantos que celle de la valeur d'une poésie qui pour se comprendre demande un appareil de notes, qui demande que lui soit consacrée une érudition; et c'est le cas, déjà, de la Commedia - et dessous la question ancienne de la peinture...)
Dans la Promenade Jaccottet loue le dernier Hölderlin, celui des bords de la folie. Ce moment de son livre est important qui définit ce qui serait le canon de son art poétique et un programme de purification Ainsi il loue dans le même moment qu'il loue le vieil (prématurément) Hölderlin Dante, sa simplicité magique.
Ce qu'on peut reprocher à Jaccottet c'est son abus de métaphores (il dit "images") et son manque de fiction.
Ainsi Pound serait le jeune Hölderlin et Jaccottet celui des bords de la folie, reclus dans sa tour comme J. dans sa maison de Grignan.
Complément à la note de ce matin (écrite en marchant)
Si j'évoque ce que j'ai appelé deux "mondes" (ce n'est peut-être pas le meilleur mot mais je fais avec faute de mieux), c'est à propos ou à cause de Æ, c'est-à-dire G. W. Russel. Ce n'est pas forcément évident et j'aurais dû revenir là-dessus si je n'avais pas été interrompu.
C'est que Æ, tel qu'il apparaît dans le livre de Jaccottet fait le pont entre les deux mondes, celui qui s'articule autour des Alpes et celui qui s'articule autour de l'Atlantique. J'ai lu l'article de Wikipedia consacré à George William Russel, duquel j'ignorais à peu près tout, et cet article m'apprends d'une part l'importance d'Æ pour l'histoire littéraire et politique de l'Irlande, ensuite sa proximité, dès ses débuts, avec James Joyce et ensuite avec Yeats. Proximités qui pointent vers Pound et vers un complexe de préoccupations, d'attentes et de projets (poétiques) partagé, en particulier s'agissant de Yeats avec lequel Æ a partagé l'intérêt pour et l'engagement dans la théosophie.
source de l'image: https://swanriverpress.wordpress.com/2015/04/12/george-william-russell-ae-1867-1935/

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