Je dois noter tout de suite que si Æ sert en quelque sorte de déclencheur ou de catalyseur pour la mise en route de l'écriture de la Promenade sous les arbres (la mise à feu demandée par Mermod d'un matériel en puissance mais qui restait en mal d'actualisation), très vitte Jaccottet définira sa méthode et sa visée contre celles de Russel. Ce qui peut relativiser l'importance des éléments factuels qui relient Russell à Pound et par son intermédiaire Pound à Jaccottet. Cependant ce qui m'importe dans un premier temps, c'est moins Russell que Novalis et c'est dans Novalis, dans la citation que fait J. de Novalis que j'ai cru reconnaître un lien possible (et paradoxal) entre Pound et Jaccottet.
Il faudrait peut-être là reprendre les choses dans l'ordre. Au départ, il y a le propos de Novalis. Je l'avais en tête ces jours-ci pour des raisons qu'il m'éloignerait trop de préciser. "La paradis est dispersé sur toute la terre ... il faut réunir ses traits épars." Et le propos, je savais qu'il me venait de Jaccottet, que je l'avais lu chez lui il y a longtemps, des décennies, sans doute des années '70. J'ai cherché dans mes archives numériques et je n'ai rien trouvé (un peu déçu et surpris). Alors j'ai fait une recherche sur le web et c'est ainsi que j'ai assez facilement retrouvé le propos, appris qu'il est de Novalis et non de Jaccottet, cité par ce dernier dans la Promenade sous les arbres. J'ai retrouvé sur mes rayons l'édition Mermod de 1976, dans laquelle sans doute j'avais découvert cette citation de Novalis.
Il est important de garder en tête que j'attribuais le propos à Jaccottet. Et si je m'étais souvenu qu'il était de Novalis, je n'aurais peut-être pas été conduit à connecter comme je le fais dans ces notes Pound et Jaccottet. En tous cas, Jaccottet ou pas, la pertinence du propos de Novalis quant à l’entreprise de Pound, des Cantos, est frappante. Je lis, ces jours-ci, les premiers cantos de Pound (une édition bilingue italien-anglais des XXX Cantos, beaucoup plus accessible que la tradition française des Cantos publiée chez Flammarion en 1986, un bloc compact qui décourage mon attention depuis 1986) en essayant de comprendre... ce qui marche, je vais le dire comme ça, ce qui marche pour moi et pour tout le monde, la littérature. Et voilà: "les traits épars du paradis". C'est bien quelque chose comme ça: des éclats du paradis, épars, hors contexte, qu'il s'agit de rassembler, qui brillent par moments et comme par surprise dans la masse opaque et désordonnée, chaotique, apparemment stochastique, des vers de Pound, des épiphanies partielles, des morceaux, des éclats d'épiphanies.
À y repenser, c'est l'idée de cette pertinence, cette façon de comprendre l'entreprise de Pound qui a ranimé mon souvenir et m'a fait en rechercher la source exacte.
Et sans doute en même temps le souvenir du jugement qu'à la fin Pound porte sur son entreprise. Ce brouillon pour les derniers cantos:
- That I lost my center fighting the world.
- The dreams clash
- and are shattered—
- that I tried to make a paradiso
- terrestre
Le mot "Paradis".
Oui, je commence à mieux comprendre quand tu centres ton propos sur la formule de Novalis. Paradis épars dont il faut rassembler les morceaux, me convient très bien. Cette idée de discontinuté. D'hétéroclicité. Je pourrais essayer d'en parler à propos de Modiano et de mon propre travail. Nous ne sommes pas nombreux à travailler sur ce versant, les autres continuant de nourrir l'illusion que nos vies ont un sens dans leur déroulement linéaire, raison pour laquelle je ne peux pas admettre l'idée de banalité à propos de Modiano ou de Nice-Nord. Dans les deux cas, une forme d'expérimention, souvent maladroite sans doute, mais pour laquelle je prétends, pour lui comme pour moi, à une modernité radicale. Mais pour en revenir à Novalis, à la racine, je dirais, concernant ce paradis qu'il s'agirait de reconstituer en rassemblant comme on peut les morceaux épars, qu'il ne peut pas être le paradis de tout le monde, pour tout le monde, mais seulement, chaque fois, le paradis pour soi. Encore qu'un paradis pour soi peut servir d'exemple à d'autres pour rechercher le leur, en quoi consiste une œuvre d'art quand elle est sincère. Merci, en tout cas, de me permettre de m'exprimer sur mon propre travail comme je n'avais osé le faire auparavant.
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