vendredi 3 octobre 2025

à Udaipur, journal (16 et 17 septembre)

 Mercredi 16 septembre 1992


9:00. Udaipur, Jagat Niwas

Réveillé à 7:00 comme on se réveille tôt le matin pour se rendormir bientôt mais ce que j'ai vu en me redressant était si beau que je n'ai pu me résoudre à me rendormir. j'ai regardé le lac, j'ai lu dans le guide pour me rendormir une heure. Sommeil sans cesse troublé par les pigeons qui m'ont finalement obligé à fermer toutes les fenêtres.

Il fait frais ce matin, presque frisquet, du vent. La fraîcheur, inattendue, a aussi un peu troublé mon sommeil et j'ai été heureux d'avoir oublié de mettre mon châle angora dans la valise que j'ai laissée à l'hôtel Classic, comme je l'avais d'abord voulu.

La double cour de l'hôtel a des allures Escher: niveaux, escaliers, toute peinte en blanc. Là encore le changement avec Delhi est tel que je vais avoir du mal à reprendre le journal où je l'avais laissé.

(Ce serait bien que je termine ce cahier là-dessus.)

D'autant plus que j'ai entamé hier soir India de Naipaul que j'ai finalement trouvé hier au bookshop de l'aéroport (je l'y avais d'ailleurs repéré au moment de prendre l'avion pour Chandigarh, le 29 août dernier). J'ai passé tout le temps de la soirée d'hier qui n'a pas été consacré à la simple dégustation de l'endroit et de la situation à le lire, jusqu'à minuit et demi (ce pourquoi 7:00 ce matin était un peu tôt pour un réveil définitif).

Ma bronchite-sinusite évolue lentement vers la rémission. Et la supposée turista d'hier soir était bien plus probablement une réaction à un alcool frelaté.

(L'audio du restau passe de la musique rajasthanie.)

Ce que j'ai commencé à me dire hier soir, c'est que ce que je trouve ici correspond trop exactement à ce que visaient mes fictions, en particulier les plus anciennes (c'est vrai ici pour les Autels mais c'était vrai aussi pour la structure générale du paysage dans l'Himachal) pour ne pas remettre en question cette visée elle-même.

Des petits écureuils au dos rayé courent sur les murettes.

14:30 - Restaurant Narula, derrière les ghats.

Une petite place triangulaire. Une petite salle, vide lorsque je suis arrivé, un garçon entre sur mes talons. Maintenant chaque fois qu'on me demande d'où je viens, je réponds: "Guess!". Ça me semble le mot juste mais en général on ne me comprend pas tout de suite. J'insiste et ça donne des résultats intéressants. Tout à l'heure autour du palais 2 m'ont d'abord cru allemand, le second, comme je lui demande d'essayer encore, me trouve hollandais. Il y a cependant beaucoup de Français à Udaipur mais le nom ne sort pas. Le garçon à l'instant me voyait espagnol. Vijay disait l'autre jour qu'il pouvait à coup sûr identifier la nationalité des touristes - je me demande s'il aurait réussi à m'identifier. À Naggar il m'avait trouvé quelque chose d'allemand (lui aussi).

Donc sur cette petite place triangulaire une troupe en turbans et couleurs vives chante et prépare une danse. Lorsque j'arrivai sur la place, on entendait la prière en arabe. Pas mal de musulmans dans ce quartier, vers le nord de la vieille ville. J'ai d'abord cru que l'attroupement avait un rapport avec la prière mais non. Un jeune freak de Fontainebleau est venu s'asseoir et a commandé un bhang. Il me dit que les danseurs ont été là toute la nuit, ils étaient là hier soir et il les a revus lorsqu'il est passé vers 3:00 du matin. Le garçon me dit qu'ils viennent d'un village. Beaucoup de vieux. Il y a une sorte de battement interrompu par moments, un sautillement sur le rythme des tambours qui fait sonner les grelots de cheville, des petits cris, un chantonnement vague, et puis de temps à autre ça s'accélère, une danse s'esquisse, des femmes ou des hommes costumés en femmes lèvent des sabres, une ronde se forme, ça chauffe et puis ça retombe, c'est à nouveau comme un bourdonnement - jusqu'à la prochaine montée. Un grand type se promène au milieu de la troupe, un turban multicolore, une veste noire brodée, le visage entièrement grimé en vert et des lunettes de soleil.

Nous avons été rejoints par un Kenyan (on cause un peu: son père est bibliothécaire) et deux Indiens. Le Français se commande un "tea bhang". Je me commande un demi bhang.

23:30 - Jagat Niwas.

J'ai passé la soirée à lire Naipaul. et si je ne me forçais un peu, je continuerais jusqu'au moment de m'endormir.

Je vais reprendre le journal où je l'avais laissé: avant-hier, je sortais de chez le papetier. J'avais acheté un petit carnet, j'aurais voulu en acheter deux mais il n'y en avait qu'un dans cette taille et plus du tout dans la taille supérieure, qui m'aurait aussi convenu. Au moment de payer - la papeterie (stationery), c'est un petit magasin tout en longueur sur une radiale, juste avant d'arriver sur Connaught Place, à côté de la librairie où m'avait envoyé Kiran (inadéquate, c'est une librairie juridique, sans doute celle dont Kiran a l'utilité) qui occupe un coin sur les arcades de Connaught Place. C'est un petit magasin tout en longueur et cependant ça semble être une papeterie importante dans Delhi. Toujours beaucoup de monde, et des gens sérieux. Elle fonctionne comme fonctionne beaucoup de magasins ici.

Pour simplifier, on pourrait dire qu'il y a 5 types de magasins :
- le vendeur ambulant, ça va de l'adolescent qui propose des mouchoirs, des plateaux de fausse laque noire ou des fusils en plastique sur Ajmal Khan Road à celui qui tire une charrette de fruits ou une carriole à jus de citron,
- le marchand installé sur le trottoir, il y en a beaucoup comme ça à Karol Bagh, vendeurs de robes ou de chappals, installés pour la plupart au coin d'une ruelle,
- l'échoppe, on peut mettre dans cette catégorie le vendeur de pan ou de bidis, juché dans une niche sur une étroite ruelle, mais pour la plupart ce sont des cases ouvertes sur la rue, de plan carré, séparées d'elle par un comptoir,
- la boutique, toute en longueur et dont la largeur est diminuée non seulement par les étagères qui couvrent ses murs jusqu'au plafond mais surtout par une banque qui sert de comptoir sur la rue mais qui court sur la longueur jusqu'au fond du magasin, c'est dans cette catégorie que je mets la papeterie de CP,
- enfin il y a une 5e catégorie: le magasin moderne à l'occidentale, large et aéré, généralement luxueusement aménagé, avec du marbre gris et noir.
Dans les boutiques, comme l'espace est limité, le vendeur derrière le comptoir demande à un autre vendeur les articles que ce dernier a à portée de la main.
C'est ainsi que fonctionne la papeterie.

Il y a en outre, qui occupe le fond de la banque, un caissier isolé par un vague grillage. Normalement le vendeur va à la caisse et revient avec un ticket. Cette fois le vendeur qui s'occupait de moi était juste à côté de la caisse. J'ai tendu l'argent au caissier qui m'a fait signe de le donner au vendeur et puis nous avons souri tous les trois et le caissier a pris mes billets. Outre le carnet, j'avais acheté un stylo-bille de secours pour remplacer celui que j'avais donné à l'officier sikh de Naggar, et un feutre noir pour marquer ma valise. Un moment après le caissier m'a rendu mon billet de 20 roupies. Je l'avais extrait de l'épaisse liasse reçue à la State Bank de Manali et le caissier m'a montré qu'il avait été réparé au coin. J'avais entendu parler de ces histoires de billets refusés mais c'était la première fois que ça m'arrivait, et ça m'a contrarié: j'allais devoir entrer dans le jeu et refiler ce billet à quelqu'un d'autre. J'y pensais en traversant pour rejoindre le parc à l'intérieur de CP. Il s'était mis à tomber trois gouttes irrégulièrement.

(J'en aurai des masses à écrire qui me viennent, ça ne finirait pas. Il est minuit et je tombe de sommeil. Il faudra suspendre ce journal ou juste assurer le sommaire.)

Je me suis assis dans le parc. Les deux cireurs, qui placent des talons sur mes sandales. Le déroulement des tractations. Teacher, German. Refusent mon billet, voudraient bien le prendre si j'acceptais le supplément de job.
Je bois un Limca au Treat. Je paye avec mon billet, j'attends assez longtemps ma monnaie mais lorsque je la réclame, le serveur me ramène mon billet.
Hostilité - Montée d'indianophobie qui me fait du bien. Je me souviens du Québec, un temps au début de mon séjour, je lisais les pages de Baudelaire sur les Belges, et j'aimerais écrire. Ça ne me fait du bien que virtuellement, je voudrais écrire pour réaliser.
Palika bazar. Jangpath. Passage souterrain, le vieux monsieur, 200 roupies. Un type qui me jette un regard sévère. Cafouillage pour donner mon adresse. Le déroulement de la discussion (What do you think about indian people ? Are you interested in religion ? I'm a catholic too. I was pleased that you listened to me. Good luck for me and for you. I'll pray for you. sans retour.)
Devant le cinéma. Vijay me repère tout de suite.
Je me sens sale pour aller au rendez-vous avec Kiran. Le grand café gouvernemental.
Janpath. A nouveau les boutiques. J'en ai marre, Vijay aussi. Jo, elle, s'attarde.
Hotel Imperial. Kiran pas là, un de ses employés tend un mot à Corinne. Client malade.
Marché tibétain. J'achète un tanka, 1500 rps.
Nous ne soupons pas au "Don't pass me by" (Vijay: pas de dal, pas de chapati, pas propre).
Souper au restau Amber sur CP, cher et délicieux. Selon Vijay, j'aurais une tête de sikh. Rentrons à 6 dans un rickshaw.
Whisky dans la chambre d'abord puis on the roof, assis par terre. Co endormie.
Vijay sur les mendiants et sur la natalité. Son hoquet.

Hier : Co et moi sur AKR, pyjamas (300 & 150). Co tél à Kiran. Dîne avec lui. Réveil de Vijay vers midi. Je boucle mes valises. Dîne dans la chambre d'une brochette de poulet et de riz. Je passe chambre 104. Jo va chercher ses photos. Retour de Co Kiran m'aurait trouvé très bien. Attendons Jo. Revient avec des courses. Un pull & un portefeuille en croco pour Vijay.
Co m'aide à porter mes valises (une ruse pour laisser Jo & Vijay se dire adieu).
14:10 la voiture de l'hôtel nous amène, V. & moi, à l'aéroport (150 rps que V. paye). Séparés dans l'avion.
arrivée Udaipur 20:30. Taxi , une connaissance de V. Hôtel, chambre.
J'ai un scrupule. Je demande à Vijay (là, son frère et un copain) s'il ne préfère pas être seul pour revoir les siens. (J'ai peut-être là commis un impair).
Je soupe à l'hôtel.

(Il est 1:00. Mes 2 geckos ont disparu et un moustique me siffle à l'oreille.)

Jeudi 17 septembre 1992


10:30.- Udaipur, Jagat Niwas.

Réveillé ce matin à 8:00. Peu de sommeil mais je n'avais pas envie de me rendormir (ce qui aurait été facile). J'ai passé encore une fois une demi-heure à regarder la langue de terre qui avance dans le lac en face de ma fenêtre. Il y a là un petit pâté de maison parfait, qui me rappelle les gravures de Jérusalem dont E. avait acheté un cahier de reproductions ce printemps. Peint en blanc, mélangé à la verdure d'un petit bois derrière et d'un grand arbre qui pousse dans la cour. Des éperviers passent, se laissent suspendre immobiles par le vent au-dessus du lac. J'ai regardé les cartes postales: pas une ne montre cette beauté. Elles m'ont rappelé l'ennui presque angoissant des peintures hier. Des hommes faisaient leur toilette matinale sur les ghats, dans le petit pavillon qui est en bas à gauche de ma chambre un homme se lavait bruyamment les dents, des garçons se baignent, nagent un papillon énergique.



Il faudrait marier la technique traditionnelle et ce type de vues. Avec ma façon malhabilement impressionniste de dessiner, ça donne de la soupe.

12:30 - Dans la boutique de Soni.

C'est une matière difficile que cette peinture. Il y a une petite miniature dont le premier plan représente une barque, une gondole-galère semblable à celle qui évoluait sur le lac hier soir, mais à l'arrière-plan il y a quelques constructions qui correspondent assez exactement à ce que j'avais en tête ce matin.

14:40.

Je viens de déjeuner en compagnie de Vijay au café Bhokal, devant le City Palace, en face d'un grand bâtiment où sont les bureaux de l'administration des temples.

J'ai auparavant passé la matinée dans l'Art Center de Soni. Un peu parlé avec lui et beaucoup avec Gopal, le second de Soni.

J'ai écrit sur les cartes postales que j'étais passé de la vallée des dieux au pays des rois mais je pourrais dire aussi bien que je suis passé de la vallée des pommes à la ville des peintres.

La discussion avec Gopal était intéressante, je ne sais cependant pas vraiment où j'en suis avec les gens. Hier soir je me sentais à nouveau assez indophobe. Cependant la conversation avec Vijay ce midi (j'y ai mis beaucoup du mien) a un peu clarifié les choses, sans les éclaircir tout à fait.



19:30 - J.N.

Il y a réellement quelque chose de déprimant dans ce pays. Particulièrement ici, à Udaipur, et dans ce milieu des peintres. je comprends mieux les réactions du jeune Michaux dans Un barbare en Asie, que j'avais trouvées à la première lecture presque racistes. Je n'ai pas changé d'avis mais je comprends mieux.

(Tiens un de mes geckos est revenu, en passant par dessous la porte.)

Je comprends mieux MK aussi. Fréquenter l'étranger par le biais littéraire, c'est comme le fréquenter dans un club, dans un milieu tout préparé pour que ça communique. MK dirait que cette communication est une illusion, que dans une traduction la voix de l'auteur (si jamais il admettait quelque chose comme cette voix) est perdue. Il n'a pas tout à fait tort: Pétrarque est plus insupportablement italien en italien ou en latin qu'en traduction française. Mais si illusion il y a, que cette illusion est alors fertile!

C'est peut-être là que réside une leçon d'un voyage comme celui-ci: que nous sommes pétris d'illusion et que cette illusion est le meilleur de nous-mêmes. Tout à l'heure, sur la fin de ma promenade, je me suis souvenu des deux jeunes Marocains que nous avions rencontrés à Agadir. Comme j'étais peu méfiant. Et je me souviens combien je m'étais senti coupable de n'avoir pas répondu à la lettre un peu délirante que m'avait envoyé celui des deux qui était Arabe (l'autre était berbère).

Je ne me sens pas très glorieux.

Des cloches. Une cérémonie du soir devant un temple sans doute.

Et le mystère demeure. J'ai passé un peu de temps avant mon départ à me demander ce que j'allais faire en Inde. J'ai élaboré des réponses assez compliquées. J'aurais voulu écrire là-dessus avant de partir - et c'est en partie pourquoi ces réponses étaient si compliquées. Pourtant il y avait une réponse simple, pas exclusive des autres mais au moins cette réponse-là. Je l'avais tout le temps en tête mais jamais "sur le devant de la scène", sur le devant de cette scène où chaque jour se produit ce que j'écris. Ce que je venais chercher en Inde, c'était la réponse à cette question, la solution de cette énigme: comment puis-je éprouver aussi peu de sympathie pour la culture indienne, considérée globalement, et autant de sympathie, intime, pour les produits de cette culture, musique, cuisine, attitudes du corps.

Le voyage, s'il a largement informé la question, n'a pas contribué à la résoudre. Au contraire, il la rend chaque jour plus poignante. Je continue d'éprouver, chaque jour, ce mélange de répulsion ou plus exactement d’écœurement, d'antipathie et de ravissement, l'impression de rencontrer quelque chose que j'avais rêvé de rencontrer depuis toujours. "Rêvé" est à prendre presque au sens propre. Du coup, c'est le statut même de ces "rêves" qui est remis en question. C'est ce qui m'est apparu l'autre jour, en arrivant à Udaipur, à propos de mes fictions. La rencontre de ces objets rêvés, sur le moment du moins, me semble extraordinairement stérile.

C'est-à-dire que l'Inde (l'Inde pour moi) n'est pas seule en question ici. Mais Udaipur est remarquablement adéquate à la question. Et particulièrement dans Udaipur la peinture.

Et une dernière chose avant que je tente, pour la 3e fois depuis la fin de la matinée, de voir Soni: mon sentiment de solitude est renforcé par la conscience que j'ai de ne pas partager les objectifs de voyage de ceux que je rencontre ici.

Ce serait un autre chapitre : que de montrer comment je m'égare à vouloir faire comme les autres, partager les plaisirs et les intérêts des autres. Il est très facile, paraît-il, de lier conversation au Jagat Niwas mais je n'ai pas envie de lier conversation, lorsque les échos des...

(20:20.- Les heures sont à rectifier. Chez Soni je me suis aperçu que ma montre avançait presque d'une demi-heure. Montre indienne: il faudrait que je prenne l'habitude de la remonter très régulièrement, à heure fixe, au réveil par exemple ou au coucher. Par crainte d'oublier de la remonter, je l'ai remontée trop souvent hier et ce matin.)

1:30

Je viens de passer la soirée avec la bande à Soni. Je suis saoul comme un coing. Ce n'est pas que j'aie tellement bu mais j'en ai perdu l'habitude.

Ce soir j'ai expérimenté l'envers, je veux dire le rêve du touriste. Les Français à l'instant qui me demandaient si j'étais d'origine indienne. Je ne leur ai pas menti mais j'ai joué le jeu, presque instinctivement: je désirais qu'ils viennent chez Soni et qu'ils achètent des peintures.

J'ai passé la soirée entre Soni et Khan, entre l'anglais et le français. Maintenant je vais essayer de dormir. 

2 commentaires:

  1. Toujours excellent. J'aime tout particulièrement la description de la musique et la description des petits commerces. Deux prouesses techniques

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. "Prouesses", je suis confus :-) C'est du fil de la plume. Pour la musique, c'est de la description en direct.

      Supprimer

Le baiser du soir dans "Monsieur Proust" de Céleste Albaret

Quand il était enfant, me racontait-il, il était la cause de scènes, parce que, principalement après le début de son asthme, il profitait de...