jeudi 9 octobre 2025

journal (18 septembre): crépuscule, Mary à Manali

 Vendredi 18 septembre '92


10:00 Jagat Niwas.

Très lendemain de cuite ce matin, réveillé à 9:30 (ce qui est un record), j'attends mon petit déjeuner sur la terrasse couverte du restaurant, il y a un peu plus de nuages qu'hier (ça aussi, ça fait gueule de bois). Ceci dit il fait tout de même beau, un peu d'air, une température de mois de juin à Nice (ou septembre !). Je me suis réveillé à 7:00 avec un mal de crâne carabiné. J'ai pris un Anacin: mon estomac aura été mis à rude épreuve cette nuit, qu'il ne prenne pas l'habitude d'une vie trop facile.

J'étais bien parti hier quand Gopal est venu me chercher mais avec cette soirée alcoolisée je n'aurais pas beaucoup écrit hier (ma moyenne s'est stabilisée autour de 10 pages - ça a été un peu comme je l'avais craint: je suis parti très fort mais je n'ai pas tenu le rythme. Pas tout à fait puisque ça s'est stabilisé. Il s'agit de continuer comme ça pendant les dix jours qu'il me reste à passer en Inde). Il serait bien que je réussisse à produire ce qui a commencé à se cristalliser hier.

J'ai perdu, je suppose dans la voiture, le stylo à bille noir acheté à Delhi. Dommage : j'aimais son trait.

11:45 - City Palace

Les peintures: répétés jusqu'à la nausée les fastes d'une vie de luxe et de violences. Les peintures guerrières du rez-de-chaussée: le cavalier musulman tranché en deux avec son cheval. Barbe vs moustache.

Extraordinaire finesse des portraits dans les miniatures. Le type rajpoute reconnaissable dans la population actuelle d'Udaipur. Jean-Luc C., à Montréal, avait ce type: paupières bistres, longs cils supérieurs qui donnent quelque chose d'à la fois caressant et féroce au regard, sourire éclatant sous la moustache. C'est un type qu'on voit répété ici et là mais ici c'est le type normal même si tout le monde ne le répète pas parfaitement. C'est le type des maharanas.

Autre chose: une salle toute pleine de peintures de processions, etc., dans la ville. L'occasion d'un portrait de la ville. Tout à l'heure d'un balcon je remarquais au milieu des maisons à terrasses quelques maisons isolées couvertes d'un toit à double pente douce, un peu comme les plus simples des maisons nord méditerranéennes. D'après les peintures il semble que c'était anciennement le type normal de l'architecture domestique.

(...)

18:30 - Jagat Niwas.

Le moment est parfait. Le soleil descend lentement vers l'autre rive.

(...)

Je suis installé sur mon lit en estrade, tout blanc, accoudé à l'une des trois fenêtres qui le bordent, dans les derniers rayons du soleil. Des enfants se baignent en bas devant le //Lal Ghat//, le "quai rouge", juste à droite, infatigables, enchaînant sans arrêt des petits crawls jusqu'à un pilotis puis retour vers le bord. Un vol de perroquets traverse le ciel très haut. Il n'y a rien à dire, c'est parfait, la rive en face est belle et charmante, avec son mélange de maisons blanches (les couleurs d'Udaipur: le blanc, de temps à autre un jaune clair, très pâle et quelques touches de bleu ciel) et de verdure, grands figuiers banyans, bananier au milieu d'une cour. Un petit temple en motte de beurre sur l'éminence et ses escaliers qui descendent jusqu'à l'eau, l'édifice carré et frêle à arcades sur l'îlot entre les deux rives, envahi d'herbes, les kiosques qui avancent dans l'eau, les ghats, les silhouettes sur la langue de terre qui termine cette île, près du pavillon à double portique ou du temple rouge, découpée par la surface miroitante du lac derrière. Les ghats. Et derrière, la forme des collines, la colline à trois sommets derrière quoi le soleil s'est couché, la silhouette du Palais de la Mousson qui maintenant que le contrejour lui ôte sa blancheur ressemble à un bourg rhénan perché qu'il est sur la plus haute éminence alentour.

C'est maintenant, un bon quart d'heure après le coucher du soleil, que la lumière est la plus belle.

Et je jouis doucement de ça, couché sur le drap blanc de mon lit, dans mon confortable pyjama blanc, acheté mardi sur Ajmal Khan Road, d'abord en lisant Naipaul, puis en prenant ces notes.

J'ai pris quelques mauvaises habitudes, en particulier celle de laisser filer le journal. Le journal devrait toujours être fait le soir même ou, au pire, le lendemain matin.

Je me donne donc comme tâche ce soir, avant tout, de rattraper le journal.

Le ciel est étonnant: au-dessus de la ligne des collines (les collines de l'autre côté du lac sont remarquablement vides, juste trois, quatre bâtiments blancs au milieu de leur verdure, comme des fabriques 18e) - c'est-à-dire qu'il donne dans les pastels tout le spectre de l'arc en ciel: près de l'horizon il est vert avec des couches plus épaisses, comme de l'onyx et l'incrustation de longs nuages mauves et laiteux, au-dessus il est tout à fait pur et passe doucement de l'orange au bleu puis au mauve.

Il est 19:10. Peut-être le moment de songer à souper. (Il va être temps d'allumer les lampes).

La première étoile vient de s’allumer dans le dernier rose du crépuscule finissant. Les derniers oiseaux, les cormorans frisent la surface du lac, l'effleurent dans un petit bruit d'eau qui signale leur prise. Les pigeons ont fini leur manège.

22:00.- La stéréo du restaurant que j'entends, heureusement très amortie, de ma chambre, repasse pour la 2e ou 3e fois de la soirée la musique de Deewana. Énervant. J'imagine les contorsions grotesques et les mimiques ridicules qui doivent accompagner les chansons dans le film. Le peu que j'ai vu à la télévision de ce genre de comédie musicale a suffi pour m'édifier et je n'ai pas voulu accompagner les autres au cinéma l'autre jour. Abrutissant à tous les points de vue. Je pourrais en dire quelque chose mais je me suis donné un autre devoir ce soir - et j'ai déjà passé l'essentiel de mon temps à lire dans Naipaul.

Juste pour dire que je n'aime pas, du tout, cette musique et que tout à l'heure, comme je sortais de l'Art Centre, je suis tombé sur Vijay qui y arrivait et qui m'a dit que Jo avait téléphoné hier et qu'elle me demandait de lui ramener la cassette de Deewana ! Ce que je vais faire à mon grand regret: connaissant Jo, je sais qu'il y a de forts risques qu'elle m'inflige cette musique si je soupe chez elle un de ces soirs au retour.

Allons-y, Journal :

d'abord un sommaire inverse pour me remettre les choses en mémoire:

Vendredi 18 : réveil 7:00 puis 9:30. Petit déj., toilette. 11:00 City Palace -> 12:45. 13:00 Art Center, Gopal qui me donne un morceau de son samosa (sommaire !) puis Soni. 13:30 Gopal m'amène chez le bijoutier cousin de Soni. Je reste longtemps. vers 15:00 Art Center, les 2 Allemandes, les lignes de la main. 17:00 je rentre à l'hôtel après détour par la grande arche (Gangore Ghat). Ghat. Naipaul, coucher du soleil. 19:30 souper au restau du Jagat Niwas (Naipaul). Couple de Français. 21:00 room, Naipaul.

Jeudi 17 : l. 8:00. 10:30 dessine. (PS m’emmène en scooter à la recherche de Vijay.) 11:00 Art Center. Soni. téléphone. Soni doit aller à une autre de ses boutiques. Me demande de l'attendre. Gopal, conversation intéressante. Soni n'arrive pas. Vijay m'amène dîner chez Gokul. Explication avec lui. Chameaux. 14:30 hôtel (ms - collages) puis promenade : Jagdish road (Mothi Chawta road). J'entre chez un joaillier près de la Clock tower, nose rings. Chetak circle, marchand de chaussures. Dans le quartier musulman le garçon que j'avais vu la veille. Son école de peinture. M'accompagne ensuite dans ma promenade de l'autre côté du bras de lac. Les 2 types au bout. 19:30 hôtel. Vers 20:30 Gopal passe me prendre en moto. Avec Soni, Viru, Khan et Vijay dans un restau sur le toit d'un hôtel dans l'est de la ville. Le palais en perspective. Gin & 7-up -> 1:00 du mat.

Mercredi 16 : r. 7:00. rendormi. l. 9:00 Naipaul. 11:00 chez Vijay, sa mère, photos, thé (promenade autour du City Palace. 13:00 chez Vijay fermé. Une femme que je prends pour sa mère me dit qu'il est parti. je vais chez son frère où il me rejoint. Je regarde les peintures chez PS. Assez pauvre qualité. (J'ai serré la main à un type que j'ai pris pour son frère.) Promenade dans le nord de la ville, Mothi Chawtha road. 14:30 Narula, danseurs, le garçon, le jeune Français, bhang. Je repasse chez PS. Je ne sais pas si c'est à ce moment ou avant que je regarde les peintures. En tous cas en sortant de regarder les peintures je suis embarqué dans l'école d'art qui jouxte le magasin de PS. Le patron est chrétien. Je passe la soirée à lire Naipaul. Souper à l'hôtel. Les 2 homosexuels suisses. Je m'endors à 1:00 du mat.

Naipaul me bouffe beaucoup de temps mais ça le mérite.

Il fait chaud ce soir et je tombe de sommeil.

Tant pis pour la moyenne, je vais me coucher.

Il y a tellement de conversations que j'aurais dû noter tout de suite. Toujours cette illusion, contre laquelle je devrais pourtant être prévenu, que la mémoire que je garde de ceci ou de cela est si forte que je peux différer de la mettre sur papier. (23:30)

Mon journal tourne mal, et d'une manière qui ne m'est que trop familière: je commence à écrire plus dans ma tête que sur le papier. Ainsi tout ce que j'avais à écrire hier sur les peintures est en train de se perdre - et c'est difficilement rattrapable parce que mon mood a changé. La soirée d'hier a modifié ma façon d'être ici.

Avant-hier je me faisais du souci quant à Vijay. Je me demandais si je n'avais pas été maladroit, si je ne l'avais pas froissé par maladresse.

Et avant-hier soir j'étais écœuré et un peu exaspéré par toute la peinture que j'avais vue.

Hier matin quelque chose s'était cristallisé. La compréhension, même partielle, est le meilleur remède aux maux de l'âme. J'ai dessiné, ce qui était une façon de matérialiser cette compréhension - mais j'aurais mieux fait de la matérialiser en écrivant.

Petites choses en passant, parce qu'elles me trottent par la tête :

- Mary, à Manali (lorsque Gopal est passé hier soir, j'ai d'abord cru que c'était elle - et j'ai été un peu déçu), 35 ans, lorsqu'elle est arrivée chez John Bannon, elle portait des chaussures de montagne et un sweat-shirt bleu où étaient imprimés les noms de femmes..., comment dire: un panthéon féministe.

Et le soir suivant, après qu'elle nous a montré ses emplettes tibétaines, nous avons parlé, en particulier de la situation des femmes en Inde. la vision de Mary était particulièrement noire, elle a raconté l'histoire d'une amie tibétaine qu'elle s'était faite, qui vivait dans l'Uttar Pradesh, ou quelque part par là. Son mari avait été un alcoolique et la battait. Elle avait fini par se séparer de lui et vivait avec ses frères. (Elle avait 30 ans. Elle ne se trouvait pas belle mais, disait Mary, ce n'était pas vrai - c'était ce que son mari lui disait sans cesse.) Un soir Mary l'avait invitée à venir souper chez elle, elle avait accepté mais elle n'était pas venue, ou n'était venue que pour dire qu'elle ne pouvait pas venir. Mary avait alors décidé d'aller dire deux mots à ses frères. Son amie avait essayé de l'en empêcher mais Mary était passée outre. Elle était allée dans la maison où vivait son amie avec ses frères et avait copieusement engueulés ceux-ci. Elle leur a dit que la façon qu'ils avaient de traiter leur sœur était indigne de Tibétains, qu'ils se laissaient aller à attraper les mauvaises manières indiennes, etc. (Mary nous expliquait que les réfugiés tibétains prenaient vite les manières indiennes et qu'ils n'étaient plus comme étaient les véritables tibétains). Les frères avaient reçu la semonce en courbant l'échine, piteux, et, selon Mary, la sœur se réjouissait sous cape.

Elle disait, Mary, que la condition des femmes était particulièrement dure en Inde, que les hommes buvaient et qu'ils battaient leur femme ou bien qu'ils disparaissaient sans plus donner de nouvelles ni d'argent. Elle racontait l'histoire d'une femme dans les montagnes qui avait ouvert une guest-house parce que son mari avait disparu, qu'elle avait des enfants et pas de ressources.

Nous avons parlé de la situation des femmes. Je lui ai dit qu'il m'apparaissait que dans les pays où les femmes sont particulièrement assujetties, elles montrent souvent une force de caractère rare en Occident. En fait je parlais surtout de ce que je connais un peu, c'est-à-dire du Maghreb. Jo là-dessus a enchaîné sur l'antienne classique selon quoi les hommes, dans ces cultures, n'auraient que l'apparence du pouvoir et les femmes la réalité. J'ai été embarrassé: Jo disait ça dans la continuité de ce que je venais de dire mais ça n'y correspondait pas Et je craignais que ça induise une mécompréhension de mes propos. En tous cas Mary a réagi. Elle a parlé de cas fréquents ces temps-ci, de femmes brûlées vives par leur mari, lequel ensuite avait droit à l'indulgence des tribunaux.

(...)

Juste dire que j'avais été frappé par la manière dont Mary vivait sans état d'âme l'antagonisme qu'il pouvait y avoir entre les Indiens et les Occidentaux en visite. Elle s'était indignée parce que la vieille, la femme indienne de Banon, après lui avoir demandé d'où elle venait, lui avait carrément dit : "Donne-moi quelque chose du Ladakh." Et elle parlait avec exaspération et sarcasme des enfants qui assiègent les visiteurs au Ladakh : "One rupie, one pen, one rupie, one pen !". Et elle était très contente d'avoir acquis certains des plus beaux de ses objets tibétains à un prix ridiculement bas.

Les Américains ont une capacité rare à être persuadés de savoir ce qui est bien et ce qui est mal. Ça me pose beaucoup de questions (et le livre de Pirsig consonait assez bien). C'est en partie ce qui leur rend parfois très difficile de comprendre un autre fonctionnement que le leur (Un Américain bien tranquille).

Bon, ça ne fait qu'une de ces "petites" choses écrites mais je suis content de l'avoir fait.

Tomorrow is another day

1 commentaire:

  1. Les descriptions (évocations) de lieux sont stupéfiantes de vitesse, d'économie et de précision

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