Pour écrire il faut se rendre à cette fiction de l'existence d'une langue hors, au-dessus, avant les échanges concrets des paroles. Faute de quoi on reste exposé au chaos des dialectes, des idiomes, au foisonnement des paroles possibles et des pensées annoncées.
Je me souviens, il y a très longtemps, c'était sans doute à Saint-Jeannet, chez les parents de C., pendant de mes congés pendant lesquels nous revenions à Nice, sur une terrasse d'un terrain qui descendait par degrés au-dessus de la vallée du Var, et la petite Marie babillait à nos pieds. À cette époque E. avait commencé à apprendre la langue chinoise et moi un peu, derrière elle, en passager clandestin, et nous avons remarqué que dans le babil de l'enfant on reconnaissait les différents tons de la langue chinoise, ces tons qui font la première difficulté à l'oralisation pour celui qui s'initie à cette langue et même à tout étudiant ou amateur qui n'a pas séjourné suffisamment longtemps dans le pays de Chine et échangé beaucoup de paroles avec les autochtones dans leurs idiomes.
Nous expérimentions ainsi ce fait que les enfants ont, potentiellement, en naissant à leur disposition tous les sons de toutes les langues, phonèmes, voyelles et consonnes, diphtongues, tons, accents et musiques (encore que, quant à ces dernières il est bien possible que dans son existence intra-utérine l'infans ait déjà été habitué à celle de l'idiome de sa mère...). Et ensuite, au fur et à mesure que l'enfant acquiert la maîtrise de l'idiome maternel (puis familial) il se débarrasse des sons qui sont inutiles à cette maîtrise en sorte que, dit-on, après l'âge de six ans, il devient impossible de parler parfaitement, c'est-à-dire "sans accent", une langue que l'on n'aurait pas pratiquée auparavant (ce dont je doute un peu, mais passons). Cela relève, je suppose, de ce qu'on appelle "l'élagage synaptique"°, l'élimination, essentiellement dans l'enfance et l'adolescence, des connexions inutiles qui viendraient gêner le fonctionnement des connexions utiles, comme on fait aux arbres ou aux plantes du jardin.
(Élaguer, c'est-à-dire choisir, et rejeter, n'est-ce pas ce que nous faisons sans cesse lorsque nous écrivons? Choisir et rejeter les pensées, les mots, les propositions syntactiques, et lorsqu'on se mêle d'écrire des fictions les propositions narratives - de sorte que telle histoire, telle narration n'est qu'un chemin, du tronc au bout d'une branche, dans l'arbre de narrations possibles où chaque embranchement, chaque bifurcation est le résultat d'un choix, et d'un rejet, comme dans la théorie du multivers, on pose que notre univers n'est que l'un d'une quasi-infinité d'univers produits par des bifurcations, elles-mêmes causées par des choix, des décisions°°)
La langue est un produit de l'écriture. Je n'ai en vérité pas besoin de la postuler pour parler mais il est dangereux voir fatal de prétendre ne pas le faire pour écrire (les exemples sont nombreux.
–
° https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lagage_synaptique
°°
la théorie du multivers, prise au sérieux par la physique théorique
notamment pour résoudre les paradoxes de la physique quantique (lorsque
je découvre mort le chat de Schrödinger dans sa boîte, je suscite dans
le même temps un autre univers où le chat est vivant), est très utilisée
par les auteurs de science-fiction pour rendre possible les voyages
dans le temps: lorsque je voyage dans le temps, si je prends la décision
de tuer celui qui sera mon père, je suscite une divergence et un
univers où je ne serai pas sans que soit affecté l'univers dont je viens
https://cercamon.tiddlyhost.com/#2024.09.06%20monolinguisme%20de%20l'autre%3F
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