Ce que Pascal Bonitzer me donne à réaliser, c'est combien les films de Rohmer se fondent sur le modèle du Quichotte, c'est-à-dire sur la dénonciation girardiènne du mensonge romantique ou dans l'autre sens sur la production de la vérité romanesque. Pour continuer dans le fil de la question que je me posais vendredi, je dirais qu'au fond peu importe que le récit prenne ou pas la forme d'une narration subjective, que le personnage principal soit donné ou pas comme son narrateur. D'une part parce que, comme j'ai essayé de l'articuler hier, le dispositif cinématographique oppose mécaniquement à la narration subjective la narration "objective" du déroulement de l'image et parce que cette narration "objective" (objective non tant parce qu'elle serait plus conforme à la réalité mais parce qu'elle nous donne à voir des objets) porte un récit qui est le fait de l'auteur (qui est dans la position du narrateur omniscient: rien de ce point de vue ne distingue le Rohmer de Maud du Tolstoï d'Anna Karénine) et et d'autre part dans ses films les personnages, narrateurs ou pas, ne cessent de "se la raconter", c'est-à-dire de nous livrer des bouts, des virtualités de narrations subjectives.
Il y a une notation très intéressante de Bonitzer, qu'il serait peut-être fécond de projeter sur le roman littéraire, c'est cette remarque que, à la différence de don Quichotte, les héros de Rohmer ne sont pas, par le choc du Réel, renvoyés simplement à la "Réalité", décillés, en tous cas pas complètement.
Une chose cependant où je me séparerais de Bonitzer, si je l'ai bien compris (ce qui n'est pas du tout sûr), serait que dans les films de Rohmer il n'y aurait pas de vérité "objective" (fictionnelle). Au bout du compte il y a, comme dans une intrigue policière, le dévoilement, la monstration d'une vérité factuelle qui vient démentir les histoires que se racontent les personnages (histoires généralement attachées, motivées par une monstration de soi narcissique). Cela est nécessaire pour que puisse apparaître une "vérité romanesque" au sens de Girard (et il n'est peut-être pas indifférent que tous deux, Girard et Rohmer restent attachés à leur héritage chrétien - comme d'ailleurs à celui des moralistes français: Pascal, La Rochefoucauld...).
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire