L'Art narratif et la magie (1932, OC 1, pp. 234-6)
...le problème central de l'art du roman est la causalité. L'une des variétés du genre, le méticuleux roman psychologique, dans l'enchaînement de motifs qu'il imagine ou qu'il dispose, se propose de ne pas différer de ceux du monde réel. Son cas, cependant, n'est pas le plus courant. Dans un roman aux vicissitudes continuelles, cette motivation est inadéquate: de même pour le récit de quelques pages et pour le roman infini et spectaculaire que Hollywood compose avec les effigies argentées de Joan Crawford et que les villes relisent. Un ordre très différent les régit, lucide et atavique". La clarté primitive de la magie....Les historiens sarrasins que le docteur José Antonio Conde traduisit pour son Histoire de la domination des Arabes en Espagne n'écrivent pas de leurs rois et de leurs gouverneurs qu'ils sont morts, mais : «Il fut conduit aux récompenses et aux rétributions », ou : « Il passa à la miséricorde du Puissant», ou : « Il attendit le destin tant d'années, tant de lunes et tant de jours.» Cette crainte d'attirer un fait redoutable rien qu'en le mentionnant est impertinente ou inutile dans le désordre asiatique du monde réel; il n'en va pas de même dans un roman, qui doit être un jeu précis d'attentions, d'échos, d'affinités. Tout épisode, dans un récit soigné, a une projection ultérieure. Ainsi, dans une des fantasmagories de Chesterton, un inconnu se jette sur un inconnu pour qu'il ne soit pas renversé par un camion, et cette violence nécessaire, mais alarmante, préfigure l'acte final par lequel il le déclarera dément afin qu'on ne puisse l'exécuter pour un crime....J'essaie de résumer tout ceci. J'ai distingué deux processus de causalité: l'un, naturel, qui est le résultat incessant d'opérations incontrôlables et infinies: l'autre, magique, lucide et limite, où les details prophétisent. Pour le roman, je pense que la seule honnêteté possible se trouve dans le second. Le premier sera réservé à la simulation psychologique.
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