samedi 28 juin 2025

Ponge, textes-objets et textes-dossiers

 Il y eut dans la carrière de Francis Ponge, plutôt tardivement la publication d'une série d'œuvres que j'ai appelé textes-dossiers. Ce concept de texte-dossier est inséparable d'un autre, celui de texte-objet. J'ai été tenté de caractériser l'ensemble de la production pongienne par cette dualité. Cette réduction doit plus à ma propre appréhension de cette œuvre et de ses moments qu'à un préalable examen objectif et étendu: il suffit d'y feuilleter un peu pour voir que c'est un peu plus compliqué. Cependant il me semble que la simplification peut servir à faire apparaître des choses qui se cachent dans cette complexité, à mettre en intrigue, en narration, c'est-à-dire dans une temporalité, une tension toujours présente mais diversement efficiente.

Le texte-dossier se définit par deux caractéristiques:

1/ il est un recueil de notes livrées, plus ou moins strictement, en ordre chronologique, c'est-à-dire selon le temps de leur écriture

et

2/ chaque recueil se réfère, tourne autour d'un texte précédemment publié par le même auteur. Cette référence est explicite et le titre du texte-objet est inclus dans le titre du texte-dossier.

La première caractéristique apparente le texte-dossier a une série de textes peu travaillés ou plutôt peu ré-travaillés (l'accueil fait à ce qui peut se donner à écrire, attention flottante ou dirigée, peut être considérée déjà comme un travail). Série multiforme et évolutive dont le Journal serait la forme achevée, avec ses dates qui inscrivent explicitement les moments d'écriture dans le temps et excluent plus ou moins effectivement la ré-écriture, le re-travail.

Le texte-objet serait à l'opposé des textes à quoi s'apparente le texte-dossier pongien (il faudrait que je leur trouve un nom, textes-recueils peut-être, s'il est bien entendu qu'il ne faut pas le confondre avec les recueils de texte en général)°

Le modèle canonique du texte-objet pourrait être le poème classique ou plus exactement moderne si l'on entend bien ce terme dans son sens historique, soit post-renaissance, par excellence sous la forme du sonnet. Il vise à l'auto-suffisance, à l'autonomie, à la clôture sur soi (quitte à enfermer en lui ses lignes de fuite), à l’objectivité.

On remarquera peut-être, et avec raison, que les textes-recueils, ce que j'appelle ainsi désormais faute de mieux, le Journal de Joubert, les Pensées de Pascal, les livres de Nietzsche (après la Naissance de la Tragédie et compte non tenu du Zarathoustra, les livres de N. ne sont plus organisés autour d'un sujet mais les recueils de ses notes à tel ou tel moment de sa pensée), tendent souvent à l'aphorisme plus qu'à l'explication, à la maxime et offrent généralement des trésors de citations, objets textuels qui donc visent l'auto-suffisante et l'autonomie. C'est juste et il y a là une parenté intéressante avec la démarche pongienne. Cependant ces aphorismes, maximes, etc. ne se détachent pas complètement du flux de texte dans lequel ils sont pris, le dernier travail reste à faire et c'est celui du lecteur ou du compilateur.

Je n'entre pas plus avant dans la définition du texte objet, en particulier pongien, c'est une piste trop riche et trop complexe que d'autres ont balisé mieux que je ne saurais le faire. J'emprunterai peut-être leurs chemins défrichés plus tard mais pour l'instant je veux pointer ce qui est au fond le point de départ de ces élaborations particulières à savoir la machine productive (la "machine à écrire") que constitue la dualité texte-dossier et texte-objet, ou, plus justement le rôle de moteur que joue le texte objet (ou texte-noyau alors) au sein du texte dossier.

Une première remarque: Il y a un mouvement d'aller-et-retour chronologique entre le texte-dossier et le texte-objet: le texte-dossier existe concrètement, matériellement, avant le texte-objet, précède le texte objet qui constitue sa finalité, encore potentielle, mais il n'existe pas encore comme œuvre, il existe comme document, une fois le texte-objet réalisé comme œuvre, œuvre-objet, comme document antérieur à cette réalisation. À l'inverse l'œuvre-objet précède l'œuvre-dossier, de fait la parution, la publication du texte-objet peut précéder de plusieurs années, voire décennies, celle du texte-dossier. Tout se passe, pour nous lecteurs, comme si l'œuvre-objet justifie l'œuvre-dossier qui se présente alors comme son expansion.

Mais avant d'aller plus loin, je dois faire un point sur les œuvres de Ponge que j'estime relever de la dualité objet-dossier.

–-

° Je me rends compte, un peu tard que j'aurais pu préférer à "texte-dossier" et "texte-objet" les termes "œuvre-dossier" et "œuvre objet", d'abord parce qu'ainsi le lien avec mes notations sur l'œuvre, et "faire œuvre" serait explicite et ensuite parce que je pourrais ainsi distinguer au sein des textes, des textes-dossiers de Ponge en particulier, entre les textes-documents (le dossier avant sa mise en publication) et les textes-œuvres.

5 commentaires:

  1. Il me semble qu’il existe comme un moyen terme à l’opposition que tu fais (et qui s’impose, en effet), dans l'œuvre de Francis Ponge, entre “textes-objets” et “textes-dossiers”, c’est quand il commence, dans le même texte, sur le même objet éponyme, à y revenir plusieurs fois, et donc quand il accepte de se répéter, ce qu’il fera de plus en plus dans sa dernière période. J’ai pas les livres sous les yeux mais je crois que je pense à son Soleil.

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  2. Je crois au contraire que la répétition, avec variantes, caractérise le texte-dossier, c'est en tous cas significatif dans La Fabrique du Pré (je ne suis pas allé vérifier partout, en tout cas pas beaucoup de répétitions dans le Soleil). Il en va de la méthode d'écriture de Ponge qui recommence sans cesse de réécrire (à la main) le morceau qu'il travaille. Lorsqu'il livre le dossier d'un texte-objet, il livre les brouillons, c'est-à-dire les répétitions et les variantes. C'est ainsi, tu me mets le nez dessus, que le texte-objet insiste, travaille au cœur du texte-dossier. Le moyen terme est peut-être du côté de ce Ponge appelle l'objeu (terme qui apparaît je crois dans le Soleil), c'est à creuser.

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  3. Le texte-dossier serait composé d'une série d'attaques-perspectives visant l'objet et d'autre part de réécritures (variantes) visant le texte-objet à venir. Hypothèse de travail!

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  4. Oui, oui, tu as sans doute raison, il faut que j'y retourne pour regarder de plus près. Je veux dire que, dans Pièces, pour ceux que j'ai en tête, les textes sont clos, tandis qu'ensuite ils s'ouvrent, par la grâce qu'il s'accorde de la répétition. Dis-moi si je me trompe.

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    1. Oui, c'est exactement ça. Les textes-objets visent à la clôture. Les textes-dossiers ouvrent les textes-objets et effectivement la répétition, le rythme qu'elle installe, vise à l'ouverture. Le Soleil, il me semble joue un rôle important dans ce passage. Cependant la publication du texte-dossier, sa transformation en œuvre-dossier réalise une nouvelle forme de clôture, l'objectifie. C'est fatal. Le Journal de Kafka, de son vivant du moins, reste ouvert. Sa publication par Brod le constitue en œuvre donc , au moins pour nous, lecteurs, le clôt, inévitablement.

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