(Résumé sans les péripéties techniques: l'expression "faire du roman" ne vient pas de Kafka mais de Paul Valéry et c'est Reiner Stach qui dans le second tome de sa biographie applique le mot "roman" tel qu'il est utilisé par Paul Valéry à la position de Kafka à l'égard de l'écriture. La pertinence et la justesse des analyses que Stach fait à cet endroit de son livre expliquent le raccourci brutal qu'a fabriqué ma mémoire en attribuant directement l'expression à Kafka lui-même. L'étonnant est que ChatGPT a effectué de son côté le même raccourci (cf. Infra).
La note de Valéry cité par Reiner Stach est la suivante:
Dans nombre de cas, un poète fait un long poème au moyen, et à cause d'un seul vers qui lui vint d'abord et lui sembla bon [(c'est-à-dire indépendant, autonome, trouvé — acquis définitivement) - cf. perfection.]Ce vers lui vint par un état assez semblable au rêve, état complet et bien isolé [— partiel — état de fonctionnement parfait d'un système partiel - auditif ou autre. —]Il s'agit de faire avec ce vers un poème. Alors le roman se met à se prolonger, à se coordonner - etc. et la difficulté consiste à se replacer dans des états dignes du premier. Le diable est de continuer. (1906-1907. Sans titre, IV, 162.)
In "Poésie", Cahiers, II (Pléiade), p. 1062)
Les passages entre crochets sont omis par Stach.
Mes brèves remarques à la fin de ce billet.)
22 juin
Nouvel épisode surréel avec ChatGPT tout à l'heure.
Nous utilisons de temps en temps l'expression "faire roman", CJ et moi pour dire une écriture de fiction qui respecte les codes reçus de la narration: intrigue, personnages, descriptions, déroulement de la narration…, en un sens généralement péjoratif. Et nous l'utilisons comme nous venant de Kafka,. Je n'ai pu retrouver la source de cette idée, ni CJ lorsque je lui en ai posé la question. Assez frustré par cette ignorance et comme l'expression vient dans un morceau que je suis en train de saisir (dois-je l'attribuer à Kafka? Mais est-ce si sûr? Et l'avons-nous bien comprise?), je prends, ou j'essaie de prendre le taureau par les cornes, en l'espèce ChatGPT. Et j'envoie le "prompt":
Où Franz Kafka parle-t-il de "faire du roman" et qu'entend-il par là?
Je suis une nouvelle fois bluffé. ChatGPT me livre même un extrait en français (de Vialatte, me dit-il) et le texte original en allemand:
Je n’ai pas la moindre aptitude à parler des choses ; il me manque la faculté de l’observation, celle de bien raconter, celle de faire du roman.
Ich habe gar keine Begabung, über Gegenstände zu sprechen, es fehlt mir die Beobachtungsgabe, die Fähigkeit gut zu erzählen, Roman zu machen.
Et la référence précise de la source: dans son Journal à la date du 6 août 1910.
On devine la suite si on a pris connaissance de mes premières expériences avec l'IA: il n'y a pas d'entrée du Journal à la date du 6 août 1910 et une recherche Google avec un morceau de la citation, bien mise entre guillemets, ne donne aucun résultat.
J'ai continué par des recherches de chaînes de caractères dans les différentes éditions numériques du Journal de Kafka que j'ai à ma disposition sans plus de résultat.
Je passe sur différentes péripéties annexe, notamment comment ChatGPT s'enferre en m'envoyant consulter sur Internet Archive, ou comment Gemini, après m'avoir d'abord dit qu'il ne trouvait rien qui corresponde à ma demande, lorsque je lui ai demandé de rechercher le texte livré par ChatGPT me le situe (le texte exact) à la date du 25 novembre 1911, où il ne se trouve pas. (Claude lui ne m'invente rien et s'avère donc ici la plus fiable des 3 IA testées).
Reste, et c'est la raison de ma note, qu'un instant, ou plutôt tant que la consultation directe du Journal ne m'a pas détrompé, j'y ai cru. J'avais pourtant été prévenu par mes expériences précédentes. J'avais déjà constaté que le souci de faire plaisir (ou ce que le jeu des algorithmes fait apparaître tel) peut amener l'IA à livrer avec assurance des inventions les plus arbitraires, et les plus vraisemblables cependant, comme l'on dit que dans certains pays asiatiques, lorsque vous demandez une information, sur un itinéraire par exemple, on inventera une réponse plutôt que vous répondre qu'on ne sait pas, que ce soit pour ne pas vous décevoir ou pour ne pas avouer son ignorance.
Et s'y j'y ai cru, c'est que la réponse de ChatGPT répondait à ma demande avec une précision et une pertinence surréelles: c'était bien un sens parent de celui que donnait la prétendue citation de Kafka que je supposais à l'expression "faire du roman", ce que la formulation de ma question (mon "prompt") ne donnait cependant pas à entendre. Comme si l'IA avait pu, derrière cette formulation, découvrir son non-dit.
PS. Je crois avoir retrouvé la source de notre utilisation de l'expression "faire du roman", pour ce qui me concerne du moins, non à l'aide des IA ni par des recherches sur le web mais dans mes propres archives. Ce sera, peut-être, pour une autre note.
- https://chatgpt.com/share/685854f1-1ca8-8012-87b0-60ca3253fadf
- https://g.co/gemini/share/8cbb50791429
- https://claude.ai/share/ed5ef127-a19d-44ff-99a7-ccd7670c7d7a
23 juin
Ce que je découvre, ou m'est rappelé, c'est que l'expression "faire du roman" ne me vient pas directement de Kafka mais de Paul Valéry par l'intermédiaire de Reiner Stach qui le cite dans le second volume de sa biographie, au moment où Kafka devient romancier, entre Le Verdict et L'Amérique, en regard aux difficultés qu'éprouve Kakfka à achever ses entreprises romanesques, "cette fameuse décrue initiale, que chaque romancier tente de retarder à sa façon".
Voici le passage de Valéry tel que livré par Stach:
Dans nombre de cas, un poète fait un long poème au moyen, et à cause d’un seul Vers qui lui vint d’abord et lui semble bon […].Ce vers lui vint par un état assez semblable au rêve, état complet et bien isolé […]. Il s’agit de faire avec ce vers un poème. Alors le roman se met à se prolonger, à se coordonner, etc. et la difficulté consiste à se replacer dans des états dignes du premier. Le diable est de continuer.°
Il faut aller lire dans Stach si on ne l'a pas encore fait, toute son analyse est passionnante et je résiste à aligner les citations. Je me contente de quelques remarques:
1/ C'est à propos de la fabrication poétique et non de la fabrication romanesque que Valéry ici parle de faire du "roman" même si, comme l'a vu Stach, cette phénoménologie expresse de la production littéraire se laisse assez bien appliquer à l'écriture romanesque. Cependant qu'il s'agisse de poésie peut nous renvoyer vers Ponge, lequel sans doute nous amènerait à revoir le rapport entre impulsion initiale et travail.
2/Dans l'analyse de Stach, comme dans la pratique romanesque de Kafka, l'impulsion initiale porte sur le début de la narration, sur une image dans le cas de Kafka. Cependant l'"idée" romanesque première peut livrer en même temps qu'un début, une fin possible, laquelle est alors moteur du travail narratif, un but pour tirer en avant l'écriveur, moteur et but qui peuvent dans une certaine mesure protéger l'écriture de la décrue.
3/Il y a quelque chose de paradoxal à faire de Valéry un analogue de Kafka, comme le fait, avec une pertinence qui s'atteste à la lecture, Stach.
Pour Valéry "roman" est péjoratif. André Breton rapporte dans le Manifeste de 1924: " P. V. qui, naguère, à propos des romans, m'assurait qu'en ce qui le concerne, il se refuserait toujours à écrire 'La Marquise sortit à cinq heures'".
En face, en quelque sorte, Kafka écrit dans son Journal: "Quand j'écris sans choix une phrase comme celle-ci: 'Il regardait par la fenêtre', cette phrase est déjà parfaite."
–
° Si je n'avais retrouvé une copie pdf de la partie "Poésie" des Cahiers, j'aurais pu commencer à soupçonner Reiner Stach d'avoir, comme ChatGPT, inventé la citation qu'il nous livre, ou plutôt, parce que ce soupçon m'était impossible, à me dire que je ne peux pas accuser une IA d'inventer une référence si je me trouve dans l'impossibilité de vérifier une référence depuis une source secondaire que je veux croire fiable.
Méthode:
1/ recherche Google: Valéry "Le diable est de continuer." -> bredouille
2/ recherche Google: "Il s’agit de faire avec ce vers un poème." -> réponses:
- la première pointe sur le Flotoir de Florence Trocmé, qui cite Stach, donc inutilisable,
- la seconde vers le pdf de "Poésie" où je trouve, enfin la passage de Valéry.
Détail supplémentaire:
Je suis troublé par le fait que dans une recherche antérieure je n'avais pas pu trouver le passage dans le scan du Pléiade, Cahiers, tome I, qui se trouve sur Internet Archive. J'avais alors fait une recherche en utilisant le mot "coordonner", et la recherche ne m'avait pas donné le passage que je cherchais. C'est alors que je me dis que la recherche doit se faire sur l'OCR, la reconnaissance automatique de caractères du texte, et je suis bien placé, pour avoir participé à la mise en place de plusieurs plateformes de numérisation (bibliothèques numériques de périodiques), que les OCR ne sont jamais efficaces à 100%. Je fais alors une recherche sur "prolonger" et je trouve ainsi la version océrisée du passage:
- Page 1062
- Il s'agit de faire avec ce vers un poéme. Alors le roman se met a se prolonger, 4 se coordonnet - ete. et la difficulté consiste 4 se replacer dans des états dzgnes du premier. Le diable est de continuer. (1906-1907. Sans titre, IVijexG62%)
J'aurais pu/du y penser avant!
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