Mardi 22 septembre.
J'ai été interrompu avant-hier soir, au moment où je pouvais reprendre ma lettre, par l'arrivée d'une exubérante Américaine, rencontrée à Manali et avec qui j'avais plus ou moins convenu que nous nous retrouverions ici. Et la journée d'hier a été très chargée, et j'ai perdu le fil de ce que j'avais à te dire.
Je vais reprendre d'où j'avais dérivé dimanche. J'ai passé la première partie de mon séjour dans l'Himachal Pradesh, dans la vallée de Kullu-Manali, dans les premiers contreforts de l'Himalaya, à 2000 mètres environ, un mélange de végétation tropicale et de végétation alpine, des pommiers partout et une industrieuse activité autour, des rizières et des maisons de bois, qui donnent un avant-goût de l'Asie, je veux dire de l'autre Asie, l'extrême. Dans les derniers jours, à Manali, il s'est mis à pleuvoir beaucoup et ça avait quelque chose des fins d'été à Valdeblore (nous avons beaucoup parlé de Valdeblore, c'est un peu compliqué de t'expliquer pourquoi par lettre mais, si tu veux, je te raconterai ça).
Je sortais d'une crève qui m'avait tenu deux jours au lit, au château de Naggar, un peu plus bas dans la vallée et j'ai célébré, au premier rayon du soleil, ma santé à peu près recouvrée par une visite aux singes de la montagne, au-dessus de Manali. J'ai marché jusqu'à un petit oratoire de Shiva qui dominait la vallée depuis une plate-forme de pierre au milieu de la forêt. Je me suis assis sur la dalle de pierre, dos à la chapelle et comme une ondée se mettait à tomber, j'ai ouvert le parapluie qui m'avait servi de canne jusque là. J'ai fumé une bidi, des plages de soleil passaient en bas sur la vallée, les singes, de grands singes fauves, étaient dans les arbres voisins, la pluie tambourinait doucement sur la toile du parapluie. Un moment parfait. Auparavant j'avais été malade, pas bien grave, un gros rhume avec fièvre, ça faisait deux ans que je n'avais plus eu de rhume et j'étais un peu vexé. Et je suis resté couché pendant deux jours dans cette chambre du château de Naggar, chambre d'une austérité toute monastique et dont la porte ouvrait, dans l'axe de mon lit, sur le balcon et au-delà sur le panorama de la vallée. Cette immobilité forcée, la simplicité de l'environnement m'ont fait faire retour sur moi-même et m'ont donné le désir de t'écrire. Je veux dire qu'à ce moment-là, j'ai commencé à t'écrire une lettre dans ma tête. Mais le moment ensuite est passé.
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