mercredi 12 novembre 2025

disparition

J'en étais là lorsque j'ai appris ta mort. Dans ma chambre de l'hôtel Avalon au bout de la galerie tandis que tombait la pluie, assis à la petite table que j'avais placée sous la fenêtre. J'en étais là à essayer de reconstituer les propos du poète tels que je les avaient entendus prononcés à la télévision pendant ma maladie mais au fur et à mesure que s'ajoutaient les lignes, je me disais qu'il était impossible qu'il en ait dit autant. C'était comme lorsqu'on veut noter un rêve, qu'il semble d'abord qu'il suffira de quelques lignes et que des détails et des péripéties surgissent sous la plume, que le récit s'accroît comme de lui-même, envoie des branches inattendues et l'on craint qu'on ne parviendra jamais à le terminer. Et, comme dans ces récits de rêves, il me semblait impossible que tous ces détails, ces précisions, ces digressions aussi, aient été réellement produits dans l'espace limité de l'entretien télévisé et, en même temps, chacun, chaque détail nouveau, était marqué d'un indice de pertinence comme d'un souvenir dont on est assuré qu'il est vrai. J'en étais là, à me demander comment arriver au bout et comment faire de toutes ces lignes que je continuais d'écrire quelque chose que je pourrais donner à lire, lorsque j'ai appris ta mort. Une phrase, seulement, brutale et prosaïque, envoyée par ton mari, quatre jours après la date (qu'il précisait, avec l'heure) de ton décès. J'ai ressenti, tout de suite après le choc, un sentiment de gratitude, qu'il l'ai fait, qu'il m'ait mis au courant, de gratitude et de sympathie, puis je me suis interrogé sur le délai, les quatre jours, je me suis demandé s'il avait hésité à m'informer. Depuis longtemps nous n'entretenions, toi et moi, que des échanges sporadiques mais la conscience de ta disparition me fit me rendre compte que je n'avais jamais cessé d'écrire pour toi, pendant toutes ces années, tout ce que j'écrivais était accompagné de la conviction plus ou moins consciente, généralement tacite, que tu le lirais, et que cela suffisait à le justifier (non que j'écrivais juste pour toi mais que j'écrivais aussi et toujours pour toi). J'ai considéré les pages que j'avais écrites sur la petite table de ma chambre de l'hôtel Avalon tandis que la pluie bruissait sur la marquise de verre et résonnait en bas dans le patio; je me suis dit que tu ne les lirais pas, qu'il était trop tard, je me suis senti découragé, et j'ai refermé le grand carnet à couverture bleue.

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