samedi 8 novembre 2025

Visite aux joueurs

Il y avait près de la statue du saint une place, vers l'ouest, une place ou un bout de place, tant le dessin de la voirie dans ce morceau de la ville était confus et faisait communiquer artères larges ou minuscules, droites ou sinueuses, et différents espaces ouverts, mal séparés les uns des autres, des places ou des placettes ou des carrefours ouverts comme celui qui faisait à la statue comme un tapis d'apparat, devant elle déroulé jusqu'au fleuve - car il y avait aussi les longs quais qui entretenaient dos à la ville leur conversation particulière. La statue du saint, géante et victorieuse, qui regardait au-delà des quais la rive droite, ouverte avec la large gloire d'un éventail. À l'occident de la statue, donc, sous son œil gauche, une place, ou placette, ou un bout de place, à la forme irrégulière, plutôt rectangle dont l'un des petits côtés, celui-là au nord, donnait sur le fleuve. Et sur cette placette s'ouvrait, à l'ouest encore, un passage vouté, large et haut, par où des marches descendaient vers les ruelles sinueuses d'un quartier ancien. Sur l'espace sombre, mal éclairé par un lanterne solitaire, que couvrait ce passage, donnait un escalier je ne sais plus comment vers l'étage où étaient les cabinets de jeux. Je me souviens du cabinet d'échecs que j'avais visité bien des années auparavant mais Bénédicte avait voulu m'amener là pour me faire découvrir le nouveau cabinet de go dont elle m'avait l'autre jour appris l'existence.

L'accès aux cabinets de jeux, depuis la voûte, était un peu compliqué et je ne m'en rappelle pas le détail. Bénédicte en riant expliquait que c'était fait exprès, pour réserver l'accès aux initiés et écarter les touristes. La salle de go était tout au bout d'un couloir et par malchance elle était fermée. Un panneau en carton écrit à la plume de ronde, d'un beau noir d'encre de Chine, indiquait que la salle resterait fermée ce jour.

Revenant sur nos pas, nous avons fait un tour dans la salle des joueurs d'échecs, pour que l'occasion ne soit pas tout à fait perdue. J'ai retrouvé les impressions de ma précédente visite, l'air infesté de fumée et d'une violence latente, c'était ce que je l'avais ressenti déjà alors. Les parties se jouaient pour de l'argent (je me souviens que la première fois j'avais demandé s'il y avait des parties gratuites et un moqueur m'avait répondu que je n'avais qu'à aller jouer dans les jardins du Sénat!), on entendait claquer les coups sur les horloges comme des frappes sur un ring de boxe. Il y avait assis le dos au mur, sur un banc un peu haut, un grand type qui ne cessait d'accabler ses adversaires de ses moqueries et de son mépris. Contre celui qui mangeait son temps pour se sortir d'un embarras, il jouait l'impatience pour une durée dont en réalité il profitait puisque son adversaire le payait sur son horloge. 

Nous ne restâmes pas longtemps et descendîmes déjeuner dans une taverne réputée pour son boudin et pour sa bière.

Comme je n'avais pu y assister, Bénédicte, désolée du fait, m'évoqua l'ambiance habituelle de la salle de go, bien différente, dit-elle, de la salle d'échecs. Tout d'abord s'il n'y est pas interdit de fumer les joueurs n'abusent pas de cette autorisation et pour la plupart s'éloignent pour griller une cigarette dans l'ouverture d'une fenêtre. Ensuite il y a des parties gratuites et des parties à enjeu, des parties réglées par des horloges et d'autres libres, etc. (sauf à jouer sur un quart de tableau comme le font les débutants et les gens pressés, les parties de go durent beaucoup plus longtemps que les parties d'échecs et les joueurs disposent de carnets pré-imprimés où ils peuvent noter l'état d'une partie qu'ils vont interrompre pour la reprendre un autre jour). Et surtout le silence y est presque de rigueur, les échanges nécessaires se font en des paroles calmes et économes et lorsque des spectateurs entourent une partie remarquable, comme il arrive, ils se communiquent leurs impressions à voix basse dans le creux de l'oreille et modérément.

"C'est plus calme, moins violent :-)
- Oui, plus calme. Pour la violence sans doute mais il peut régner, peut-être, autour d'une compétition de go une autre forme de violence, moins visible. J'ai entendu l'histoire d'un maître de go qui s'est suicidé le lendemain qu'il avait perdu une partie.
- Oui, j'ai entendu des histoires comme ça.
Un amateur de jeux m'avait dit qu'une partie d'échecs était comme une bataille et une partie de go comme une guerre. Quant tu organises un tournoi d'échecs, entre amis je veux dire, pas pour les titres, il faut qu'il y ait au moins deux parties, on ne peut pas se contenter d'une victoire unique, il faut gagner au moins deux batailles. Je ne sais pas ce qu'il en est pour le go, les parties peuvent être si longues, mais à mon sens, une seule partie, une seule victoire et la messe est dite. Tu as perdu? Et bien c'est comme ça: tu as perdu cette guerre, c'est fait, et à l'occasion tu en referas une autre et tu verras bien.
- Il y a autant d'émotions mais on ne les montre pas?
- Quelque chose comme ça oui. Une sorte de courtoisie...
(Il y eut une pause.)
- Je ne sais pas si nos comparaisons, nos analogies valent grand chose. La maîtrise de ses sentiments, de leur expression, n'est-pas ce qu'on attend aussi d'un grand joueur d'échecs? Une question de courtoisie.
- Domestiquer le combat, respecter la champ clos. Lorsque l'autre, tout à l'heure, combat à l'aide des émotions, harcèle, insulte, déstabilise, on a l'impression qu'il sort du cadre, qu'il triche à sa manière...
- Mais sans tricher, sans enfreindre les règles du jeu. Il n'est pas fair-play, on le réprouvera mais il ne sera pas exclu; s'il a enfreint des règles, ce ne sont pas les règles du jeu mais celles des bords du jeu. Et la tolérance ou la sévérité là sont locales, ne sont pas écrites. Ce n'est pas la structure du jeu qui les déterminent mais l'usage, le contexte.
D'ailleurs parmi les meilleurs joueurs d'échecs beaucoup vous dirons que l'affrontement est autant psychologique qu'intellectuel, logique. Certains diraient même que c'est là, la psychologie le terrain principal.
- Sur le bord du ring, pour reprendre l'image, dans les courroies, où les règles, à la différence de ce qu'il en est à l'intérieur du champ carré, ne sont pas écrites.
- Il y a cependant quelque chose dans la structure du jeu, dans son déroulement régulier, qui pourrait appuyer nos métaphores, en partie du moins. Dans une partie de go il y a bien des batailles... il y a bien des batailles sur un goban, sur une table de go, mais elles se font dans le cours d'une partie, ce sont des batailles locales. Les engagements dans une partie d'échecs, même lorsqu'il ne s'agit que de pions, menaces, attaques et défenses ou fuites, ont directement une conséquence sur l'ensemble du jeu, re-configurent la structure générale de la partie, tout l'espace, alors que dans une partie de go ces batailles, comme dans une guerre, terrestre, visent la maîtrise d'un bout du terrain plutôt qu'un avantage global. Et, c'est là la particularité du jeu de go, celle à quoi je faisais allusion, ces batailles ne se terminent pas tout de suite, généralement. Lorsque le joueur se rend compte que l'engagement entamé se présente mal pour lui, plutôt que de dépenser ses forces dans une lutte qui sera perdue, il va jouer ailleurs, fuir le terrain, laissant cette bataille potentiellement perdue. Potentiellement, parce que, avec le déroulement de la partie, d'autres espaces et d'autres petites batailles, l'environnement de cette défaite virtuelle peut avoir changé et créé une occasion nouvelle de victoire. Il y a quelque chose d'équivalent dans le jeu d'échecs mais qui engage toute la suite de la partie...
- Ce n'est pas tout à fait la même chose un gambit (c'est bien à ça que vous faîtes allusion, n'est-ce pas?): ça commence par un piège, non? par le fait de donner une pièce?
- Oui, c'est un peu plus compliqué, c'est vrai, mais l'idée là est qu'on abandonne le lieu d'un affrontement pour prendre un avantage ailleurs. Dans une guerre terrestre le gambit équivaudrait , disons, au retrait d'un corps de troupe au cours d'une bataille, alors que dans le go il s'agirait d'abandonner un bout de territoire disputé pour en investir un autre, bien éloigné.
- Et donc vous nous expliquiez que lorsque vous vous trouviez bloqué par une difficulté vous préfériez abandonner le terrain, laisser la situation en l'état, non finie, et partir travailler à autre chose...
- C'est aussi que les solutions que je trouve sur le moment me déplaisent, de mauvais bricolages...
- Okay, mais vous quittez le terrain avec l'idée d'y revenir plus tard, dans une meilleure situation et de résoudre alors le problème qui vous avait bloqué?
- Oui
- Et ça marche? Je veux dire sont-ils résolus au bout du compte?
- Oui et non. Parfois. Il y a des morceaux qui restent non finis. Après, le compte n'est pas encore fini!
(Une autre pause...)
Cet établissement fut le premier où l'on servît du café, ce qui l'a rendu très populaire auprès des philosophes et autres penseurs, intellectuels, qui s'y retrouvaient pour boire du café et débattre, échanger des arguments, avec férocité parfois mais sans jamais, à ma connaissance, qu'ils en vinssent à sortir dans la rue.  Mais je vais plutôt reprendre une bière,


Bénédicte avait bu du thé et elle commanda de l'eau chaude pour accompagner son oncle.

1 commentaire:

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