Udaipur, le 20 septembre 1992.
C'est aujourd'hui jour de référendum [sur le traité de Maastricht] en France. J'en ai eu quelque écho la semaine dernière dans la presse indienne qui est pourtant extraordinairement pauvre en nouvelles de l'étranger. Un article qui faisait état de la progression du non et donnait des détails sur la vie politique française qui devaient paraître totalement hermétiques, étant donné le caractère ponctuel de ce genre d'information, à la plupart des lecteurs du journal en question (il s'agissait visiblement d'un article de provenance anglo-saxonne et qui supposait le niveau de connaissance prérequis habituel dans la presse anglo-américaine) mais je suppose que les lecteurs réellement intéressés par une telle information ont des sources complémentaires. J'achèterai le journal demain.
(...)
Bon, où je vais là ? Ce n'était pas du tout mon intention de te faire une lettre de telles considérations pontifiantes. Sans doute que ça devait me trotter en tête et que j'aurais tant de choses à t'écrire que je ne peux pas choisir. Mais il vaudrait tout de même mieux que je commence par te dire où j'en suis. Factuellement.
Je ne suis plus en Inde pour très longtemps, une grosse semaine. Je suis à Udaipur, dans le sud du Rajasthan. La chambre d'où je t'écris, bien que spartiate, est extrêmement élégante. La fenêtre devant moi avance par un petit avant-corps au-dessus du lac et dans cet avant-corps qui fait une niche au fond de la chambre, face à la porte d'entrée, il y a une plate-forme pourvue d'un matelas carré et de deux coussins cylindriques dont l'un me sert d'écritoire. L'Inde me permet des positions du corps que j'ai eues en prédilection depuis toujours, depuis l'enfance et dont je garde le goût, ainsi d'écrire comme je fais, assis en tailleur, le bloc de papier posé devant moi sur un gros coussin-boudin.
Des enfants nagent, pataugent et crient depuis un ghat, un quai qui descend vers l'eau en plusieurs marches, tout à côté de l'hôtel. Sur la rive de l'île qui nous fait face une maison blanche, parfaitement élégante elle aussi, avec ses portiques, ses pavillons à colonnes et coupoles et ses écrans de pierre, et, un peu plus haut, un petit temple crème en forme de motte de beurre sculptée, avec des escaliers qui descendent jusqu'à l'eau.
L'hôtel lui-même tourne autour de deux cours, avec des escaliers, des portiques, des pavillons, comme dans une gravure d'Escher.
Ce que je veux dire, c'est que je suis au milieu de quelque chose comme un décor des 1001 nuits, l'Idéal que tentent de suggérer les décors stuqués de certains restaurants arabes ou indiens. Décor pour moi cependant et pour les autres visiteurs. Parce que tout cela est habité, vivant et quotidien. J'ai traversé hier en moto l'immense bazar indien qui s'étend à l'est de la ville et où ne se rencontre pas ou peu de touriste (je n'en ai pas vu): l'élégance des maisons à pavillons, balcons et coupoles qui dominent les échoppes ne le cèdent en rien à celle des maisons du bord du lac que les visiteurs viennent admirer en bateau.
Cette élégance est vivante, habitée. Et la vie indienne est remarquablement conforme à ce qu'on peut en attendre: les échoppes serrées, les lavandières et les enfants sur les ghats, les saddhus, les temples, les vaches, toute cette vie animale dans les rues, les ânes, les poules et les cochons (mais surtout les vaches), la boue, les ordures jetées par la fenêtre, aussi les perroquets (comme dans votre palmier) et les grands singes dont une troupe est venue occuper hier soir le toit de l'hôtel, vifs et hautains comme une troupe de nomades, comme ces nomades danseurs venus des villages, qui s'étaient installés sur une petite place, il y a trois jours, en bas de la vieille ville, pour danser et chanter de longue pendant un jour et une nuit.
Et cette vie, comme le décor de cette vie, est si conforme à ce que j'en attendais, que passé le moment d'enthousiasme, je me trouve un peu perplexe, d'être ainsi réellement installé dans un espace de rêve (au sens propre), dans un espace qui ne m'avait été donné jusqu'à présent que comme espace imaginaire. Et je cherche un pont entre le rêve et la "vie réelle".
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J'ai quelque chose comme un pont, un contact local, avec un peintre, un des meilleurs de la ville (la ville est pleine de peintres, c'est la principale industrie touristique), et son équipe de vendeurs, de rabatteurs. Mais ce contact même est problématique, plein de trompe-l’œil, de chausse-trappes, le pont ne m'est pas donné et j'aurais à l'élaborer, pour moi...
J'aurais beaucoup à t'écrire autour de ça mais justement du en travail, du problématique, confus, du trop copieux aussi, et je ne suis même pas sûr que ce peu que j'écris ici fasse sens à la lecture.
Et il y a une autre dimension à la rencontre de cet espace de rêve, c'est qu'il est aussi, surtout, espace de fiction. C'est-à-dire que ce que je rencontre ici remet en cause ce que je tentais de faire par mes fictions depuis vingt ans. Dans cette mesure aussi le voyage rencontre avec une précision troublante son objet: depuis le temps où mes camarades d'étude et de vie commençaient à partir pour l'Inde, j'ai différé le voyage en Inde (et plus généralement en Asie, en Amérique latine aussi bien: l'Inde ici vaut métonymiquement pour tout le monde du voyage) pour pouvoir reconstruire l'Inde (etc.) par l'imagination. J'aurais pu m'attendre à un "effet de réel" qui aurait coupé, séparé l'Inde imaginaire de l'Inde réelle, or c'est tout à fait l'inverse qui se passe, au point que j'aie à chercher dans les failles du réel qui m'est d'abord donné, si conforme à l'imaginaire, un autre réel.
(...) l faut que je m'interrompe à présent, il est midi et demi, je veux prendre une douche et j'ai un rendez-vous (risqué me dit-on) avec un étudiant kenyan dans un bar à bhang, où l'on peut consommer du cannabis mis en différentes boissons.
J'espère pouvoir reprendre notre unilatéral entretien ce soir.
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