dimanche 2 novembre 2025

journal (20 septembre): Vincent, Mary

 Dimanche 20 septembre '92

9:00.- Cette nuit, c'est à 4:00 que je me suis retrouvé réveillé par le ventre. J'ai change de chambre hier pour quelque chose de moins cher. Les toilettes au bout de deux cours, c'est moins confortable. Pas de vrai problème cependant. Sinon que j'avais pensé que cette petite perturbation de tripes était terminée. Je me méfierai la nuit prochaine.

(Je viens de lire, pendant le petit déjeuner, un vieux numéro du Nouvel Obs qui traînait. Drôle d'effet: la France, et ce qui est l'intime de la France : sa littérature : les allusions à Jarry, Breton ou Loti. La littérature est à la fois le lieu du cosmopolitisme le plus ouvert et de l'enracinement le plus intime. Aujourd'hui est le jour du référendum sur l'Europe.)

J'ai eu du mal à me rendormir. Comme il faisait plus frais dehors que dans la chambre, j'ai ouvert la fenêtre et j'ai fumé une bidi. Lorsque j'ai entendu le zonzonnement d'un moustique, j'ai refermé la fenêtre. J'ai dormi à nouveau jusque vers 8:15.

Et je me souviens de mes rêves.

Un rêve assez compliqué et suggestif et j'aurais du mal à en faire le récit.

C'était pendant ce voyage. Je n'étais pas seul mais les personnes qui étaient avec moi restaient indéterminées. Je revenais d'Udaipur et l'endroit où nous nous trouvions était en quelque sorte la base d'où aller à Udaipur et où revenir, une base secrète peut-être, comme si nous venions d'une autre planète ou d'un autre temps, dans un roman de science-fiction. Je décrivais l'endroit pour mon journal. C'était une région de montagnes, écrivais-je, mais bien différente de l'Himachal, ce ne sont pas les mêmes essences de plantes. Je voyais les pentes couvertes d'arbres, raides. Nous étions dans une grande construction à mi-pente, complexe, pleine de couloirs (des péripéties dans cette construction, dont la mémoire a perdu le détail). Et Nous y étions prisonniers, une vieille femme à la fois nous surveillait et s'occupait de nous. Nous y étions prisonniers ou plus exactement retenus, comme en attente d'une autorisation. La bâtisse avait communication avec un village plus bas par une sorte de funiculaire rudimentaire . Je l'emprunte un peu étonné que la vieille femme ne fasse rien pour m'en empêcher. En m'approchant du village je remarque mieux l'architecture locale: des maisons à colombages autour d'une place . Et je me dis qu'il faudra que je note ça dans mon journal. Je complète mentalement ma description de tout à l'heure.

Que je me souvienne de mes rêves a peut-être à voir avec la dureté du lit : dans la chambre # 1, la plate-forme était recouverte de deux matelas, ici je retrouve la dureté spartiate de Naggar.

(...)

[Udaipur, le 20 septembre 1992. (début d'une lettre à B)]

(...)

12:00 (?).- Tandis que j'écris une lettre à B:
- hirondelles à tête rouge,
- je pense beaucoup à Pasolini, aux 1001 nuits de Pasolini que j'avais oubliées jusque là dans ma genèse de ce voyage. Et à son reniement de sa "trilogie de la vie".
Pasolini est un pont, parce que par ailleurs je pense sans cesse à mes voyages en Italie comme à l'autre de ce voyage-ci.

[suite]

12:45.- C'est une curieuse lettre que je suis en train d'écrire à B. Ce ne sera certainement pas la meilleure de celles que j'aurai écrites ici mais j'ai l'impression d'un rassemblement de sens, d'une unification virtuelle comme je n'en avais pas eue jusqu'à présent...

J'ai été obligé de m'interrompre. L'emploi du temps de mon après-midi est très chargé. Je ne pourrai donc reprendre ma lettre que ce soir, au retour de la promenade en chameau (Viru qui devait trouver que je m'ennuyais m'a organisé ça). J'en appréhende terriblement le ridicule.

J'espère (sans trop y croire) que je n'aurai pas perdu le fil.

Par ailleurs, j'ai repris du retard dans le journal.

13:30 - Restaurant Narula.

Je viens de montrer mon carnet à un garçon (Aja). Évidemment, c'est illisible pour lui, alors je lui montre les dessins. Le Kenyan n'était pas là, il ne se pointera peut-être pas aussi bien - un peu dommage.

C'est lui, Aja, qui ici,il y a quelques jours, me disait que les biris, et en particulier celles que je fumais (les longues que fume le père de Vijay) étaient très mauvaises pour les bronches.

Je l'ai rencontré hier soir devant le Jagdish Temple, nous avons échangé trois mots. Il m'a dit qu'il était étudiant à Udaipur, qu'il faisait de la recherche sur la culture indienne. Ce n'était pas tout à fait étrange: le Kenya est lui aussi une ex-colonie britannique, anglophone, et qui regarde du côté de l'Océan Indien. Tout de même l'idée d'étudiants africains étudiant l'Inde en Inde m'a semblé assez inattendue pour me donner l'envie d'en parler avec lui. Je lui ai proposé que nous buvions un verre ensemble pour cela. Et nous avons pris rendez-vous ici pour lunch time, aux alentours de 13:00.

Tout de suite après je retrouvai Gopal, Soni et Vijay devant l'Art Center. Gopal m'a fait signe, Soni tenait Vijay par les épaules. J'ai parlé à Soni de ma rencontre avec le Kenyan et il m'a dit qu'il y avait un groupe d'étudiants kenyans à Udaipur, effectivement (j'avais vu deux Africains quelques jours auparavant dans un quartier sans touriste) et qu'ils avaient mauvaise réputation, qu'ils trafiquaient, hashish, etc., et qu'il y avait eu récemment une grosse bagarre entre Kenyans allumés par l'alcool à propos d'une vente de bicyclette ou de moto. Ça m'a un peu inquiété et je me suis trouvé naïf.

Ce matin je suis d'abord passé à l'Art Center. Soni était devant, Gopal dedans. J'ai parlé à Soni de la lecture de ma main par les Allemandes et il m'a proposé que nous soupions ensemble demain soir. Puis je lui ai dit que j'avais rendez-vous, l'étudiant kenyan, il a remarqué: "Ils ne sont pas tous mauvais...".

18:45 - Finalement il est arrivé, un peu avant 14:00. Vincent, il a noté son nom et ses coordonnées sur mon carnet et pour ce que j'en ai vu il n'avait rien d'inquiétant. Même il avait perdu les manières d'affranchi que je lui avait vues la première fois.

Son père est bibliothécaire et il dirige le service de documentation d'une grosse institution gouvernementale. Le garçon qui s'était assis à ma table est resté avec nous mais visiblement il avait souvent du mal à suivre notre conversation. Quoi qu'il en soit, nous étions trois continents autour de cette table, chez Narula. Je n'ai pas pris de bhang parce que je soupçonne le lassi de n'être pas pour rien dans mes dérangements intestinaux. Au moment où Vincent est arrivé, on m'apportait une cheese & onion pizza qui n'était autre qu'un stuffed parantha. Il avait à la main The Shock of the future, le livre culte d'Alvin Toffler.

C'est un grand type, très noir, avec des traits négroïdes affirmés et une trace de quelque chose d'anglo-saxon dans les manières qui m'avait d'abord fait croire qu'il était Américain.

Son père est bibliothécaire et il jouit d'une bonne situation. Il est à Udaipur depuis deux mois et compte y rester trois ans. Il a 22 ans et touche une bourse de 4000 roupies par mois. Il suit des études de biochimie et parallèlement fait des recherches éthologiques pour le compte de son père.

Il y a à l'heure actuelle 50 étudiants kényans à Udaipur et 15000 étudiants kényans dans toute l'Inde (Vincent était précis et friand de chiffres, l'une des premières choses qu'il m'ait dites, c'est qu'en réalité les Indiens n'adoraient qu'un dieu mais sous 6000 formes différentes - ou 600, à vérifier). Les liens entre l'Inde et le Kenya sont anciens, et très étroits entre les deux gouvernements: ce sont des Indiens qui ont construit le chemin de fer kényan et ils sont restés. Sur les quatre millions de la population du Kenya, 25%, un quart, est d'origine indienne. Ils se sentent d'ailleurs plus kenyans qu'indiens et disent volontiers du mal de leur pays d'origine, que c'est sale, etc.. Et il s'attendait, Vincent, à trouver un pays sale et inamical. Il a été heureusement surpris. Il trouve les gens ici très amicaux, gentils, accueillants. Il a dit qu'ils sont aussi "unexpectedly educated", qu'en parlant avec les gens, on se rend compte qu'ils sont nombreux avec un diplôme en poche mais qu'ils se retrouvent conducteurs de rickshaw ou quelque chose comme ça faute d'une offre d'emploi adéquate.

Je vais faire un petit somme.

Je n'ai pas pu m'endormir mais j'ai lu dans Naipaul. India, c'est un grand livre, la forme est simple, répétitive, mais elle cache une autre forme sous elle, plus mystérieuse et subtile. Je suis dans le milieu du livre, et il est dans le Tamil Nadu, dans le sud, où il rencontre alternativement des brahmanes et des membres du mouvement dravidien anti-brahmane et anti-hindou. L'essentiel cependant est consacré aux brahmanes. Et cela répond exactement à certaines de mes interrogations. Ça y répond mais ce ne sont pas des réponses directes. Disons plutôt que ça informe mes questions. Et je ne veux pas me lancer dans des élaborations de seconde main sur les informations de Naipaul. Aussi je me retiens et je me contente de laisser la lecture de Naipaul résonner, sans la solliciter. Je veux juste noter ici deux ou trois choses ponctuelles.

- la première, c'est la sympathie instinctive et presque fascinée que j'éprouve pour les brahmanes que Naipaul fait figurer dans son livre, en même temps que l'antipathie, violente, elle aussi passionnée, que j'éprouve pour le système des castes tel qu'il apparaît dans le discours des non-brahmanes. Cette équation est peut-être la formulation la plus concise, la plus aiguë de l'énigme de l'Inde, pour moi en tous cas. Et cette énigme n'est pas une énigme extérieure, ce n'est pas là question que poserait à un observateur désintéressé un pays étranger au fonctionnement bizarre qui serait l'Inde, posée en face de lui comme un objet (c'est là la limite, peut-être nécessaire, des analyses de Dumont). C'est une question qui se pose en moi, comme elle s'est posée pour de nombreux autres Occidentaux, de toutes sortes et par toutes sortes de biais, une question de choix de vie. Et il faudrait remonter aux Allemands, Schopenhauer et Nietzsche, pour saisir comment cette question a commencé à infecter l'âme européenne, ce qu'elle y a semé. Je dis "infecter" non pour signaler une maladie mais pour noter la suite de malentendus souvent tragiques qui ont accompagné le cheminement de cette question dans la conscience européenne.

- Une autre façon de formuler l'équation : les brahmanes les plus fervents et les plus respectables sont en même temps les sectateurs de la spiritualité la plus intense, de la culture littéraire la plus désintéressée, et en même temps les conservateurs des superstitions les plus tyranniques. On n'est pas loin, pas loin du tout, du "faire d'abord, comprendre ensuite" dont Levinas fait une formule essentielle de l'attitude religieuse juive, à ceci près qu'en Inde la compréhension est facultative. Et le système des castes a essentiellement à voir avec le ritualisme et la superstition.

(Les insectes semblent miniaturisés ici : dans mon ancienne chambre il y avait ce qui semblait de minuscules perce-oreilles et de minuscules scorpions, les moustiques eux-mêmes sont microscopiques et je viens de voir sauter de mon siège une réduction de criquet ou de sauterelle tout noir.)

Ce dont on s'aperçoit très vite en arrivant en Inde, c'est combien profondément la manière d'être indienne est inégalitaire. Combien l'humanité en Inde est plurielle, au point que ses frontières avec l'animalité sont beaucoup moins précises et beaucoup moins absolues que les nôtres. C'est sensible très vite, à la première traversée de Delhi en rickshaw.

Bon, j'interromps : je suis en train d'élaborer ici. Je reviens à des choses plus terre-à-terre.

- Jeudi, lorsque je formulais la question que je posais à l'Inde, je faisais la liste des produits de la culture indienne pour lesquels j'éprouvais une telle sympathie : cuisine, musique, attitudes du corps. Matières de brahmanes. Musicien, cuisinier, bibliothécaire, professions de brahmanes.

0:30 - J'étais parti ce soir pour en écrire encore un bon bout mais lorsque je suis monté pour souper, au moment où je m'installais sur le sofa, je me suis trouvé brutalement interpelé en anglais: Mary est arrivée ce matin, avec la crève. Et nous avons passé la soirée à causer.

Elle est arrivée ce matin après 21 heures passées dans le train avec la fièvre. Elle a passé huit heures dans sa chambre à dormir et elle avait l'air de se porter mieux ce soir. Elle n'est pas contente de sa chambre, la double au fond de la cour à côté des toilettes. On essaiera de voir demain matin avec le manager s'il est possible d'arranger quelque chose mais il semble qu'en arrivant elle l'ait pourri, le manager. Elle avait essayé de me trouver mais elle ne connaissait que mon prénom. La charmante de la chambre d'en face lui a passé des médicaments (ce sont deux couples d'anglos très jeunes et l'une des deux filles est particulièrement adorable, c'est la fille du couple qui occupe la chambre en face de la mienne, la chambre 11).

Nous avons d'abord causé sur le sofa-balcon, puis à table, enfin dans ma chambre. Mary était enchantée de mon sofa-balcon à moi et elle s'y est installée devant la fenêtre ouverte. Je n'y ai pas fait attention, d'autant que le tableau était joli, mais le résultat est que ma chambre est à présent un repaire de moustiques.

Curieuses journées.

J'ai bu une bière pour fêter le retour de Mary. Nous avons parlé de chambres. Je lui laisserai la mienne lorsque je partirai pour Ranakpur. Nous avons parlé de photo: elle me prêtera son appareil le 22. Et nous avons parlé de peintures. Nous avons regretté l'atmosphère de Manali.

(Il y en a un gros qui zonzonne bien fort. Le principal inconvénient des moustiques, c'est le zonzonnent, au moment où tu essaies de t'endormir, il te susurre : "je vais te piquer, je vais te piquer."

Je ne suis pas certain d'avoir pris ma quinine ce soir mais, avec l'état de mes tripes, je préfère ne pas doubler. Je la prendrai demain matin.

Lors de notre discussion chez Gokul - Vijay était chez Gokul cet après-midi, avec deux étrangères - Vijay avait précisé pourquoi les tarentes sont dangereuses: avec les moustiques qu'elles mangent, elles sont bourrées de malaria. Aussi ne jamais laisser de la nourriture exposée, et ne pas se laisser mordre.)

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