Lundi 21 septembre 1992
9:10.- Les moustiques ont bourdonné au-dessus de ma tête sans me toucher. Le ventre ne m'a pas réveillé (faut dire qu'il m'avait saisi avant) et je n'ai pas ré-attrapé la crève par Mary. Bref, tout va bien.
Le sofa- balcon est occupé par un groupe de jeunes Français forts en gueule et têtes à claques, comme il y en a ici aussi. Comme en vieillissant je perçois de plus en plus vivement les stéréotypes. Eux, il ne faudrait pas grand chose pour les reconnaître sortis d'un film des années 30.
(Mary vient de se pointer, sombre. "I just feel horrible.".)
Vincent hier expliquait la prédilection des Français pour le Rajasthan par leur sens artistique. Peut-être mais il y a sans doute une autre réponse. En voyant ces jeunes je me dis que si les Français aiment le Rajasthan, c'est parce que le Rajasthan leur rappelle les pays arabes.
12:30..- J'ai passé la matinée avec Mary, à visiter les petits hôtels du quartier. À entrer dans les pâtés de maison on se rend compte qu'il y a des ruines partout. A Udaipur ça construit partout et ça tombe en ruines partout. Elle a finalement trouvé une belle chambre dans une tour, un hôtel tout neuf tenu par un des prêtres du Jagdish Temple. Le bâtiment au bout de Brahmi-Pani (j'ai enfin une carte et je connais enfin le nom de l'île qui est en face de l'hôtel) est aussi sous sa juridiction (en fait il a dit qu'il possédait le bâtiment). La venue de Mary est une bonne leçon pour moi.
Dans la cour du Lal Ghat guest house est accroché un badge qui dit : "Good girls keep diaries, bad girls don't have time to !".
La matinée que je consacre habituellement à l'écriture a été entièrement passée à aller d'une maison à l'autre, faire deux achats et causer dans le jardin du Badi Haveli. Mary a fait quelque peu tomber ma cote ici. Il semble qu'elle ait été hier très désagréable.
13:30 - Gokul.
Passe Tracy Chapman dans le sound system. Me rappelle à la fois B et le voyage en Toscane avec F, il y a... 2 ans?
Et le mystère au milieu de toutes ces dernières années. J'en pleurerais, ici, maintenant, tout de suite. Ces années presque sans mémoire mais qui ont déposé chaque jour ou presque chaque jour leur offrande d'écriture. Disponible, ouverte, lisible à livre ouvert. Années sans mémoire parce que sans histoire, toutes orientées par un seul affect.
(...)
17:00.- Soni m'amène à Eklingji.
En fait un peu plus loin, dans sa ville natale dont il est parti à quinze ans, encore bijoutier, pour Udaipur. C'est une ville touristique à cause d'un important temple de Krishna pour lequel on vient en pèlerinage, essentiellement du Gujarat. C'est-à-dire que c'est une ville touristique pour les Indiens uniquement, pas du tout pour les Occidentaux. Comme nous quittions Udaipur, Soni s'est arrêté devant l'échoppe d'un charpentier qui dormait sur un banc au fond, au-dessus de ses copeaux. Il l'a fait réveiller et le charpentier est monté dans la voiture. C'est un ami à lui dont la fille s'est mariée dans cette ville de pèlerinage (dont le nom m'échappe - je demande au gamin au fond de la boutique où je suis assis: "Nathdwara"), alors lorsqu'il y va, il l'emmène. Un homme plus jeune est monté un peu plus loin, que nous avons déposé sur la route, à mi-chemin.
La campagne environnante est assez belle, surtout les environs immédiats d'Udaipur, la plaine apparaît encore au milieu des reliefs et le paysage, avec ses couleurs claires et vives, rappelle les grands papiers peints paysagers,qui étaient à la mode au début du 19e, avec des lacs, des petits villages aux maisons blanches, aux toits de tuiles, des palmiers autour des lacs, la terre très verte ou rouge lorsque la végétation s'interrompt et un ciel très bleu avec des nuages bien dessinés. Pour le reste ça ressemble assez à un paysage de certains coins de Provence ou du Gard.
Nous sommes passés à Eklingji vers 15:30. Il était trop tôt pour le temple. Nous avons continué jusqu'à Nathdwara. Arrivés là, Soni m'a offert le thé dans des petites coupes en terre jetables...
(Rue du village, dans la lumière dorée du soir, premier jour de l'automne, je dessine mais je ne saisis rien.)
Il avait garé la voiture sur une placette de terre battue, sous les superstructures du temple.
(Étrange échange. J'interromps un instant le fil chronologique pour saisir l'instant.)
23:30 - Je n'ai pas pu vraiment interrompre.
Beaucoup de choses aujourd'hui. Je ne sais pas si j'aurais le temps de les écrire. (J'ai pensé : A lot of things today. I don't know if I will have enough time to write them down. Ces vacances sont aussi un excellent stage d'anglais. Pas forcément de l'anglais le plus raffiné mais certainement d'un anglais très actif.)
Donc beaucoup de choses. Ces choses, il faut les mériter. C'est-à-dire attendre pour elles.
La note tout à l'heure, je l'écrivais à Nathdwara, assis (en tailleur, bien sûr - encore une fois les attitudes du corps sont ici parfaites. Je crois qu'aucun pays au monde ne pourrait m'offrir un tel confort. J'ai un souvenir très ancien, de la petite enfance, de l'expression "s'asseoir en tailleur", parce que c'était déjà quelque chose qui m'était spécial. Et à présent encore on me croit souple parce que mes jambes se croisent facilement sous moi. Mais c'est parce que je les ai toujours croisées, pas parce que je suis particulièrement souple - ceci pour la rubrique : "ce que je rencontre de moi dans l'Inde" - je me souviens de certaines photographies à Port-Cros, où je faisais le yogi dans un arbre), assis donc dans l'échoppe d'un bijoutier, dans une petite ruelle en bas du temple. Le père et le fils travaillaient au fond et des mouches bourdonnaient autour. Des vaches passaient lentement dans la ruelle.
(Images de Durga dans l'atelier.)
Comme je sens venir le sommeil, je vais essayer d'être bref, mais c'est un crève-cœur.)
(Et je pars à rêver au lieu d'écrire ! Too much things in my mind. And some beer!)
Les gens ici, même lorsqu'ils ont un peu de moyens, mangent comme des moines. J'ai invité Soni à souper et ce qu'il a pris, c'est un dal avec des chapatis! C'est aussi ce que Vijay mangeait tous les soirs.
Le parcours de l'après-midi a été parfait.
Temples. Un parcours logique :
- le temple de Krishna à Nathdwara,
- le temple de Shiva à Eklingji,
- les temples de Nagda.
la dévotion païenne extraordinairement vivante. Je crois que la prochaine fois que je viendrais en Inde, je passerai mon temps dans les temple !
Je reprends:
Pour arriver à Nathdwara, on quitte la route principale (qui joint Ahmadabad à Ajmer), on traverse un faubourg particulièrement champêtre, un vallon, et on arrive dans une vraie petite ville. Au souper, Soni m'a expliqué que la ville s'est d'abord développée autour du temple.
Il a garé la voiture sur un terrain en terre battue dominé par de hautes constructions. J'avais l'impression qu'il s'agissait d'une sorte de City Palace mais lorsque je lui ai demandé, il m'a répondu que c'étaient les bâtiments du temple. Il m'a expliqué aussi que de l'autre côté de la rue, derrière les échoppes, il faut passer une arche, il y a des chambres, pour les pèlerins, c'est-à-dire les touristes, très simples et très bon marché, sans meubles. Après que nous avons bu notre thé (j'ai eu scrupule à jeter mes petites tasses en terre sur le tas devant l'échoppe, comme faisaient les autres, de très petites tasses aux parois très minces, qui devaient avoir été tournées chacune très vite), nous sommes allés jusqu'à cette échoppe de bijoutier. Là, Soni m'a dit que son ami charpentier m'emmènerait au temple et qu'ensuite il me laisserait ici, où il me demandait de l'attendre.
Il y avait une intense circulation de monde autour et dans le temple. Et le temple lui-même une construction labyrinthique, une succession de cours, de porches, de passages et de salles. Il fallait d'abord passer un grand portail où se tenait assis une sorte de garde en turban avec un long bâton, qui psalmodiait (mais d'un ton banal) quelque chose où je reconnaissais le nom de Krishna. Une petite montée et l'endroit où ôter ses chaussures, un petit orchestre là, en uniformes quasi militaires. Ensuite ça faisait un drôle d'effet de marcher pieds nus dans un espace aussi large et différencié (ça aussi, une mémoire et un goût d'enfance). Après deux cours, une porte pas très large vers quoi convergeait tout le monde. Le passage était séparé au milieu par une rambarde de fer, et un garde y faisait la police. Tout le monde se pressait dans la partie droite du passage. C'était une presse serrée, mondaine et triviale, comme pour monter dans un bus. J'ai, derrière le charpentier, fait comme tout le monde, et je me suis trouvé en face de la statue du dieu, derrière quatre ou cinq rangées de gens massés de ce côté d'une balustrade mais ma grande taille me permettait de voir assez bien. La salle était dans la pénombre et la statue était au fond, au-delà de la balustrade, dans une niche violemment éclairée, encadrée par deux hommes en turban qui semblaient l'éventer. C'est une statue de pierre noire avec des yeux noirs et blancs incrustés. Le charpentier a mis ses mains en coupe pour dire une prière. J'ai vu un billet voler vers la statue. Il régnait une confusion, un brouhaha extrêmes. Nous sommes ressortis de la salle. Nous avons marché encore un peu dans le temple. Le charpentier semblait à la recherche de quelque chose. Nous avons traversé un passage où le chemin était bordé de grandes plate-formes couvertes de matelas occupés par des saddhus. Et nous sommes ressortis du temple par la porte que nous avions empruntée pour y entrer.
Je tombe de sommeil. La suite peut-être demain.

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