dimanche 14 décembre 2025

Sauge

Quelque chose a changé dans le regard de l'homme puis l'homme l'a chassé, le quatrième jour. 

Maintenant, au milieu de l'après-midi, il est debout au soleil, au milieu de la rue, dans le soleil, la poitrine poignée de terreur Le quatrième jour. Quelque chose avait changé dans le regard de Sauge lorsqu'il est parti, comme dans le regard de l'homme tout à l'heure. Alors il n'avait pas voulu le voir, dans les yeux de Sauge. Il avait fait comme si de rien n'était, au contraire même il avait insisté, avec le sourire, un sourire de bravoure calme, s'était-il alors imaginé, mais il avait fui le regard de Sauge, alors, il avait fui ce qui avait changé dans ce regard.

Maintenant sur la place, il y a un petit marché, trois, quatre étals de marchands de légumes et de laitages sous une couverture de cannes. Il ne ressent pas la faim à cause de la terreur mais il sent le vide dans son ventre et dans son crâne. Il se laisse glisser contre un mur et assis par terre il tend la main. Personne ne lui donne rien. La terreur elle-même finit par le soigner d'elle. De l'autre main il fait une visière pour ses yeux et plusieurs heures se passent sans que personne ne lui donne rien. Le soleil décline. Bientôt l'ombre montera dans les rues, alors gare à la ronde. La terreur s'est déplacée, il a peur. Il faudrait que quelque chose se passe avant la nuit mais il est incapable de rien faire pour que quelque chose se passe, incapable même d'imaginer ce qui pourrait se passer, sinon que Sauge apparaisse devant lui. Mais elle n'apparaitra pas. Ce regard le disait: je n'apparaîtrai pas devant toi. Il est immobile, la main gauche en visière contre ses sourcils, immobile et silencieux et à l'intérieur de lui-même il appelle Sauge, il répète son nom: "Sauge, Sauge, Sauge..." et il pleure, intérieurement, sans sanglot et sans larme. Il voit le regard de Sauge, son regard qui a changé, qui dit qu'elle ne désire pas venir à son aide, qu'elle ne le sauvera pas. Et il ne proteste pas, il l'implore, il ne proteste pas, c'est peut-être le pire, ça, tandis que le soir tombe, qu'il n'y a rien là d'injuste, qu'il mérite d'être ainsi privé de support, qu'il mérite d'être damné, qu'il est réellement damné, mourir n'y changerait rien.

Il sent quelqu'un debout devant lui, il écarte un peu la main de dessus ses yeux, c'est une vieille qui est là, une vieille vêtue de hardes et qui le regarde sans aménité. Elle pose devant lui une jatte de terre, à laquelle manque un éclat triangulaire et qui contient de la bouillie d'orge. La vieille continue de le regarder. Il ne soutient pas son regard, il la remercie dans sa langue à lui, que le vieille ne comprend pas, il remercie et attrape l'écuelle et du bout de ses doigts porte un peu de la bouillie à sa bouche, lève les yeux vers la femme qui le regarde toujours de ses yeux sans aménité. Il reconnaît quelque chose du regard de Sauge dans le regard de la vieille pourtant celle-ci vient de lui donner à manger, avec son regard sans compassion. Il a suspendu son geste et la vieille finit par se détourner et s'éloigner pendant qu'il mange, avec une avidité calme, le peu de bouillie au creux de l'écuelle (et il se dit qu'il va nettoyer l'écuelle, qu'elle lui servira pour mendier). 

1 commentaire:

Le baiser du soir dans "Monsieur Proust" de Céleste Albaret

Quand il était enfant, me racontait-il, il était la cause de scènes, parce que, principalement après le début de son asthme, il profitait de...