Dans le bus local, tu te fais, comme étranger, oublier, et tu peux observer de la place d'un indien la vie des indiens. Des segments de vie sur la continuité, sur l'ennui virtuel du trajet, comme des idéogrammes.
Ainsi tel homme refait son turban. Il commence par défaire la longue pièce de tissu rouge (la plupart des turbans rajasthanis sont rouges, d'autres jaunes, parfois blancs), découvrant ainsi les cheveux courts de son crâne un peu mouillés de sueur. Puis il ré-enroule le tissu autour de sa tête par des mouvements calmes et rythmés à quoi l'habitude donne une qualité presque rituelle. De temps à autre il fait faire un quart de tour au turban sur son crâne. Et lorsque le turban est noué, il le retire, le turban reste bien ensemble, bien cohérent et en examine l'intérieur. Et puis quelque chose doit le gêner parce qu'il le défait et le refait, par les mêmes mouvements. Il a le temps. Et le turban refait, il le retire à nouveau, l'examine encore et cette fois le replace sur son crâne.A Sirohi (?), un homme monte dans le bus pendant un long arrêt, un homme d'une trentaine d'années, qui vient en saluer un autre qui était déjà dans le bus. Il s'assied près de lui sur le bout d'un banc et ils commencent à causer. L'un offre du tabac à l'autre, du tabac à chiquer. Et me donne ainsi l'occasion d'observer comment le tabac à chiquer se prépare. J'ai attentivement regardé, presque fasciné par cette séquence de gestes familiers, maintes fois répétés, et à moi inconnus. J'en compose mentalement une description que malheureusement je ne matérialiserai pas. De sorte qu'aujourd'hui me manque la logique de la séquence. Ce dont je me souviens, c'est du jeu des paumes: comment l'homme étale la poudre de tabac sur la paume tendue de sa main, du bout des doigts ôte des brins ou des grumeaux, des impuretés, et puis tapote sèchement le tabac dans sa paume, l'examine à nouveau, sans cesser de causer.
(19 février 1993)
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